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Image : Une illustration d'un cellulaire avec un écran brisé montrant un drapeau canadien.

Des familles indiennes débourseraient jusqu’à 50 000 $ pour arriver au Canada afin d’y demander l’asile. Elles font appel à des réseaux peu scrupuleux qui leur fournissent l’ensemble des documents nécessaires, comme l’a constaté Enquête.

Un texte de Romain Schué En collaboration avec Daniel Boily

Ils font miroiter des rêves, lâche un père de famille, rencontré dans le quartier de Parc-Extension à Montréal, qui a quitté l’Inde avec sa femme et son jeune fils en janvier 2019.

Ils? Ces passeurs, ces agents, ces intermédiaires qui, contre plusieurs dizaines de milliers de dollars, organisent l’arrivée au Canada de nombreux Indiens.

Durant plusieurs semaines, Radio-Canada a compilé les témoignages d’une dizaine de sources, qui ont narré des histoires similaires faisant état d’un vaste réseau en Inde qui permet de venir demander l’asile au Canada.

Ces passeurs profiteraient de l’attrait du Canada à l’international, de son image d’ouverture et d’accueil, vantée notamment par le premier ministre Justin Trudeau lors de son voyage en Inde, début 2018, pour convaincre des familles de dépenser une somme conséquente, avec l’espoir d’une vie meilleure. Sans aucune garantie.

Le père de famille est vu de dos, face au journaliste Romain Schué.
Ce père de famille, qui préfère garder l'anonymat, a payé près de 20 000 $ pour venir au Canada y demander l’asile.Photo : Radio-Canada

Agriculteur à Jalandha, dans l'État du Pendjab, ce père de famille que nous avons rencontré voulait à tout prix quitter son pays d’origine, qu’importe sa destination future. Ma vie là-bas était en danger, confie-t-il, sans donner davantage de détails.

Par le biais d’un ami, il fait alors connaissance avec un passeur. Il vend ses terres, pour rassembler à peu près 20 000 $. En liquide, précise-t-il.

Avec cette somme, il obtient son billet d’avion vers Montréal, mais aussi un visa de visiteur. Une fois à l’aéroport international Pierre-Elliott Trudeau, il demande l’asile.

Pourquoi le Canada? Pourquoi venir à Montréal? Ce trentenaire n’a pas la réponse. Je ne savais rien à propos du Canada, avoue-t-il.

[L’intermédiaire] a laissé entendre que le Canada serait mieux pour nous. Il a affirmé qu’il serait facile de nous faire délivrer un visa pour le Canada.

Une citation de :Un père de famille d’origine indienne

Augmentation spectaculaire du nombre de demandeurs d’asile indiens

Depuis plusieurs années, le nombre de demandes d’asile a connu un bond spectaculaire au Canada. Principalement au Québec.

Au chemin Roxham, des milliers d’Haïtiens et de Nigérians ont franchi par exemple la frontière canadienne en 2017 et 2018. Mais depuis, une nouvelle tendance, majeure, a vu le jour.

En 2019, on dénombrait au Québec près de 5000 demandeurs d’asile nés en Inde, contre à peine 325 en 2016. Malgré la pandémie et la fermeture des frontières, il y a encore eu, l’an passé, plus d’un millier d’Indiens qui ont déposé une demande d’asile au Québec.

L’Inde est ainsi devenue, au Québec, le pays d’origine des demandeurs d’asile le plus important, loin devant le Mexique, le Nigeria, la Colombie, Haïti ou la République démocratique du Congo.

Pour mieux comprendre cette attractivité du Canada, nous avons parlé à une enseignante de français en Inde. Elle vante la très longue histoire entre le Canada, spécifiquement le Québec, et l’Inde.

Nandita Wagle est dans un écran d'ordinateur et regarde Romain Schué qui est devant son écran.
Nandita Wagle dirige la section ouest de l’association indienne des professeurs de français.Photo : Radio-Canada

Au niveau de l’immigration, c’est beaucoup plus facile, assure Nandita Wagle, l’une des présidentes de l’association des professeurs de français en Inde.

Le Canada, poursuit-elle, est beaucoup plus accueillant.

La visite de Justin Trudeau a souligné toute cette politique canadienne et québécoise d’accueil. Tout le monde sait que c’est plus accueillant dans cette partie du monde qu’ailleurs peut-être.

Une citation de :Nandita Wagle, professeure de français en Inde

Le séjour de Justin Trudeau en Inde, en février 2018, coïncide avec les débuts de cette augmentation impressionnante du nombre de demandeurs d’asile provenant de cette région du monde, même si cette tendance était déjà en cours.

Au-delà de la controverse entourant ses costumes, le premier ministre canadien a vanté les relations entre les deux pays, en ouvrant notamment les portes aux entrepreneurs, aux étudiants, mais aussi aux immigrants et aux réfugiés.

Les personnes qui fuient les zones de guerre et de persécution, qui veulent un avenir meilleur pour leurs enfants, inévitablement, ils vont travailler incroyablement dur […] pour le pays qui les accueille. C’est l’histoire du Canada.

Une citation de :Justin Trudeau, le 19 février 2018
Justin Trudeau et sa famille devant un temple.
Justin Trudeau et sa famille, vêtus de costumes traditionnels, font le salut indien devant le Temple d'or à Amritsar, au Pendjab, en Inde.Photo : The Associated Press

Un rêve payé très cher

C’est dans le quartier de Parc-Extension, à Montréal, que l’on rencontre Anne-Marie Bellemare, une travailleuse sociale œuvrant pour l’organisme La Maison Bleue.

Elle croise, chaque semaine, de nombreuses familles qui sollicitent son aide. La plupart viennent de l'État du Pendjab, dans le nord-ouest de l’Inde, à proximité du Pakistan.

Il y a des réseaux qui sont organisés pour préparer les familles à venir ici. C’est sûr qu’on leur vend du rêve.

Une citation de :Anne-Marie Bellemare, travailleuse sociale

Les familles payent peut-être 20 000 $, peut-être 50 000 $ à quelqu’un en Inde pour obtenir un visa visiteur. Et quand elles arrivent ici, elles demandent l’asile à l’aéroport, détaille-t-elle.

Beaucoup d’entre elles se font flouer, clame-t-elle. Les gens qui ont préparé leur voyage ne leur ont pas dit exactement comment ça allait se passer ici. Plusieurs nous disent qu'ils pensaient obtenir les papiers très facilement en quelques mois.

Portrait d'Anne-Marie Bellemare.
Anne-Marie Bellemare est travailleuse sociale œuvrant pour l’organisme La Maison Bleue.Photo : Radio-Canada

Une source à l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) nous a confirmé ces informations. Des enquêtes seraient en cours, soutient cet agent, qui n’a pas l’autorisation de s’exprimer publiquement.

Selon ce dernier, un modus operandi a été repéré par l’ASFC, à l’aéroport de Montréal. Des Indiens achèteraient à des intermédiaires, en échange de plusieurs dizaines de milliers de dollars, des packages, avec l’ensemble des éléments nécessaires pour franchir l’Atlantique.

On y retrouve des billets d’avion, mais aussi un visa de visiteur, appelé communément visa touristique.

Des enfants laissés en Inde

Pour avoir ce document indispensable pour voyager et qui permet de rester au Canada pour un maximum de six mois, de faux documents seraient envoyés aux agents canadiens chargés de délivrer ce visa.

Des Indiens prétexteraient par exemple un mariage au Canada. Ils ont avec eux des invitations pour ce mariage, de faux papiers canadiens, des mariés, une fausse lettre d’invitation, mentionne cet agent des services frontaliers.

Des familles seraient aussi incitées, par ces passeurs, à laisser un ou deux enfants en Inde. L’obtention de ce visa de visiteur serait facilitée.

Immigration Canada craint tout le temps que quelqu’un qui veut venir ici comme visiteur ne reparte pas. La meilleure façon de s’assurer d’un retour, c’est de dire que vous avez des enfants au pays, concède Anne-Marie Bellemare.

C’est vrai, confirme notre source à l’ASFC. Souvent, il y a deux adultes et pas d’enfants. Les enfants restent en Inde, dit-il.

Il ajoute que les demandeurs d’asile arrivent régulièrement à l’aéroport avec une liste de contacts identiques, pour trouver un logement, un travail et des consultants en immigration, situés principalement dans le quartier de Parc-Extension.

La signalisation des douanes et des bureaux de l’immigration suspendue au plafond.
La signalisation des douanes et des bureaux de l’immigration à l’aéroport international Pierre-Elliott Trudeau.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Nous avons rencontré un traducteur qui travaille sur des demandes d’asile d’Indiens. Il évoque des faits similaires, en contant l’histoire d’un jeune trentenaire arrêté par les autorités canadiennes.

On lui a dit [en Inde] de dire qu’il venait voir un cousin qui se mariait en Saskatchewan. Il est arrivé à Montréal, mais l’agent à la douane ne l’a pas cru, indique ce traducteur, qui a souhaité conserver son anonymat, en raison des ententes de confidentialité avec ces demandeurs d’asile.

J’ai entendu ces histoires de la part de centaines de personnes, même plus. Ce sont toujours les mêmes types d’histoires, poursuit-il.

Des intermédiaires en Inde leur disent qu’ils vont avoir des papiers, un permis de travail, que c’est vraiment facile, que ce n’est pas un problème.

Une citation de :Un traducteur

Une organisation criminelle déjà dénoncée par un juge

Ce type de réseau de passeurs vient-il tout juste de voir le jour? Pas vraiment. De telles prémices ont déjà été détectées par la justice canadienne.

Nous avons retrouvé un jugement, daté de novembre 2018, dans lequel un juge de la Cour du Québec déplore l’existence d’une organisation criminelle, sophistiquée et spécialisée dans la production de documents de voyage.

Trois ans plus tôt, les douaniers de l'aéroport international Pierre-Elliott Trudeau ont arrêté un homme de 28 ans, Pintu Patel. Ce dernier avait décidé de quitter l’Inde avec sa compagne, qui était alors mariée avec un autre homme.

Devant les agents fédéraux, Pintu Patel demande l’asile, mais il est incapable de prouver son identité.

L’individu est placé en détention provisoire au Centre de surveillance de l’immigration, à Laval. Sur place, les autorités fouillent ses trois cellulaires et découvrent une série d’éléments troublants dans les dossiers de ses appareils électroniques :

  • 77 photos de passeport;
  • 55 pages de passeports;
  • 21 photos de visas visiteurs pour des citoyens indiens.

Pintu Patel plaide coupable à deux infractions à la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, pour avoir notamment organisé l’entrée illégalement au Canada de citoyens indiens.

Ce trafic d’êtres humains viole l’intégrité du droit frontalier du Canada.

Une citation de :Robert Marchi, juge à la Cour supérieure, le 12 novembre 2018

Il est condamné à six ans de prison.

Portrait de Juan-Carlos Chirgwin.
Juan-Carlos Chirgwin est médecin du CLSC de Parc-Extension. Photo : Radio-Canada

Une crédibilité remise en question

Une question demeure : ces demandeurs d’asile fuient-ils la persécution en Inde? Leur vie est-elle menacée, au point d’obtenir un statut de réfugié au Canada?

La plupart sont en réalité des migrants économiques. Il y en a beaucoup qui se présentent comme des demandeurs d'asile, suspecte Juan-Carlos Chirgwin, un médecin du CLSC de Parc-Extension.

Ce dernier rencontre, chaque semaine, des dizaines de patients indiens qui attendent leur audience de la Commission sur l’immigration et le statut de réfugié (CISR). Selon lui, de nombreux Indiens n’ont pas subi une vraie persécution les poussant à quitter leur pays.

Moi et quelques autres travailleurs de la santé dans le quartier de Parc-Extension, on pense qu'il y a une sorte de mafia ou un réseau de passeurs qui sont experts pour faire venir des gens.

Une citation de :Juan-Carlos Chirgwin, un médecin du CLSC de Parc-Extension

Le récit de certains demandeurs d’asile serait souvent un peu vague, soutient-il.

Notre source à l’ASFC va dans le même sens. Lors des demandes d’asile qui sont effectuées à l’aéroport de Montréal, de nombreuses histoires seraient similaires.

Ils nous disent qu’ils ont tué accidentellement une vache, qu’ils ont été pourchassés et qu’ils ont dû quitter leur village, avance-t-il. Il y a aussi des partisans ou des opposants d’hommes politiques. Ou encore, on nous dit que : "des criminels sont venus dans mon village, ils ont voulu que je vende de la drogue, j’ai refusé et je me suis enfui".

Lorsqu’on a la personne en face, on peut un peu la challenger, lui faire comprendre que son histoire n’a pas trop de sens, qu’on l’a entendue 10 000 fois, mais on doit prendre sa déclaration.

Une citation de :Un agent des services frontaliers du Canada

La crédibilité de ces demandeurs d’asile est d’ailleurs souvent remise en question par la justice canadienne. Ce motif est régulièrement invoqué pour justifier le rejet d’une demande.

Des histoires semblent calquées d’un demandeur d’asile à un autre. Dans certains cas, ils vont commettre plusieurs contradictions qui font en sorte que le tribunal doute de la véracité des faits allégués par les demandeurs d’asile, explique Stéphane Handfield, avocat en immigration.

Selon nos calculs, le taux de rejet des demandeurs d’asile citant l’Inde comme pays de persécution s’élève en moyenne à 61 % entre 2017 et 2020. Soit le double, quasiment, de la moyenne générale (34 % de refus).

Ce traducteur ne s’en cache pas. Des mensonges sont rapportés au tribunal. Oui, mais ce n’est pas leur faute. C’est pour avoir une meilleure vie. Pour rester ici, il faut mentir.

Des délais qui s’allongent

Depuis quelques années, les délais d’attente pour obtenir une audience devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) ne cessent de s’allonger. Il faut compter, actuellement, au moins 24 mois. Cependant, selon les projections du Bureau du vérificateur général, ce délai pourrait grimper à cinq ans d’ici 2024.

Par la suite s’ajoutent aussi les recours possibles. Il peut s’écouler trois, quatre ou même cinq ans avant finalement de recevoir une date d’expulsion, détaille l’avocat Stéphane Handfield. Pendant ce temps, les gens ont la possibilité de demander un permis de travail, de renouveler ce permis de travail et d’envoyer de l'argent dans leur pays d'origine. Alors, c'est sûr que pour certains, ça peut être avantageux d'entreprendre cette procédure.

Une photo d'un quotidien.
Une publicité du gouvernement canadien dans un journal indien, diffusée dans l'État du Pendjab en 2019.Photo : Punjab Kesari

Ottawa veut lutter contre la fraude

Le ministre fédéral de l’Immigration, Marco Mendicino, nous a fait savoir, par écrit, que le fait que quiconque demande un paiement pour les amener ou leur permettre de rester au Canada est frauduleux.

Tant que le Canada restera une destination attrayante, les gens seront incités à essayer de venir au Canada par tous les moyens disponibles.

Une citation de :Marco Mendicino, ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté

Ottawa admet avoir déjà mené des campagnes de prévention en Inde pour sensibiliser et lutter contre la fraude et la flambée des applications en provenance de l’Inde.

Des publicités dans les journaux, à la radio et sur les réseaux sociaux ont ainsi été lancées, à la fois en anglais, en hindi et en pendjabi.

Dans l’une d’elles, il est précisé qu’une demande de visa ne coûte pas plus de 100 $. Ne gaspillez pas votre argent, écrit le gouvernement canadien dans un journal indien.

L’ASFC, quant à elle, n’a pas souhaité confirmer si des enquêtes sont bel et bien en cours. Dans le contexte d’une enquête judiciaire, l’information n’est pas rendue publique, à moins que des accusations ne soient portées, et seulement à ce moment-là, répond une porte-parole.

Une fraude en matière d’immigration, y compris faire de fausses déclarations sur l’objet du voyage pour obtenir un visa de visiteur, est un acte criminel au Canada et menace l’intégrité de nos frontières et de notre système d’immigration, spécifie-t-elle néanmoins.

De son côté, l’ex-agriculteur que nous avons rencontré dans Parc-Extension reste optimiste. À nouveau, indique-t-il, il a dépensé près de 5000 $ auprès de spécialistes en immigration pour tenter de faire avancer son dossier.

Il y a quelques mois, sa femme a même donné naissance à un deuxième enfant, au Canada.

Mon rêve, dit-il, ce sont mes enfants. Mon fils étudie ici. C’est bien mieux ici qu’en Inde. Je ne regrette rien. Pour l’instant.

Une citation de :Un père de famille indien

Le reportage de Romain Schué et de Jacques Taschereau est diffusé à Enquête le jeudi à 21 h sur ICI Télé.

Illustration Émilie Robert

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