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Image : Image titre du récit.

Il y a un an, la COVID-19 faisait une première victime au Canada.

Un texte de Geneviève Lasalle

Elle appréhendait cet appel avec effroi. Au bout du fil, on lui annonce que l’obscur virus qui confine la Chine, agite l’Iran et fait trembler les hôpitaux en Italie s’est infiltré entre les murs d’un centre de soins pour aînés de North Vancouver, en Colombie-Britannique.

L’image qui lui vient à l’esprit est celle d’un tunnel sombre et profond. La sensation, celle de la terreur qui vous noue l’estomac.

L’appel plonge aussitôt Bonnie Henry, médecin hygiéniste en chef de la Colombie-Britannique, dans les souvenirs de son combat contre l’Ebola, en Ouganda, et plus récemment, contre le SRAS à Toronto.

Si, pour une majorité de Canadiens, la COVID-19 est, à ce moment-là, un concept imprécis, pour la Dre Henry, il en va autrement. Elle sait exactement ce qui nous attend.

Bonnie Henry, John Horgan et Adrian Dix en conférence de presse.
Bonnie Henry, John Horgan et Adrian Dix en conférence de presse en mars 2020, quelques jours avant l'annonce du premier décès dû à la COVID-19.Photo : La Presse canadienne / DARRYL DYCK

Bonnie Henry ne termine pas sa phrase. Pendant 20 longues secondes, les journalistes entassés dans une salle de presse à Vancouver voient la plus haute responsable de la santé publique de la province retenir ses larmes en annonçant qu’une éclosion du coronavirus a été confirmée, la veille, au centre de soins Lynn Valley.

Quand j’y repense, j’ai vraiment eu un sentiment de frayeur. Cela m’a frappée : je savais combien cela allait être difficile.

Une citation de :Bonnie Henry, médecin hygiéniste en chef de la Colombie-Britannique

Le 9 mars 2020, moins de 48 heures après ce point de presse chargé d’émotion, Bonnie Henry se présente de nouveau devant les médias. Ce qu’elle craignait est arrivé : la COVID-19 a fait sa première victime au Canada. Le résident du centre de soins était âgé de 80 ans.

Même si son identité n’a jamais été révélée, sa mort constitue un jalon important au pays et révélera les failles des soins de santé destinés aux aînés d’un océan à l’autre.

Un aîné derrière une vitre.
Image : Un aîné derrière une vitre.
Photo: Un résident du centre de soins longue durée Lynn Valley, à North Vancouver, le 9 mars 2020.   Crédit: Radio-Canada / CBC / Ben Nelms

Une dernière visite

Le ciel est couvert de nuages en ce samedi 14 mars. Cette grisaille, les habitants de Vancouver la connaissent bien durant cette période de l’année.

Dans les couloirs du centre de soins de longue durée Haro Park, situé entre une rue achalandée et un parc urbain, on entend des murmures. La COVID-19, qui a provoqué la mort de résidents d’un établissement semblable de la rive nord, est dans toutes les conversations.

J'ai eu comme une prémonition de ce qui allait nous arriver, mais je l'ai repoussée au fond de mon esprit, raconte Samantha Monckton, venue ce jour-là rendre visite à son père, Gary.

Comme si le virus ne pouvait traverser le pont qui sépare Vancouver de la rive nord de la baie Burrard. Comme si cela ne pouvait pas arriver ici, à nous.

Samantha serre son père dans ses bras. Ce sera la dernière fois.

Au même moment, quelques chambres plus loin, Bruce Hampson tient la main de son père Arthur. Il ne se sentait pas vraiment bien, je me suis assis avec lui sur son lit et je lui ai tenu la main. Il n’y avait pas beaucoup de conversation. Donc, je ne suis pas resté longtemps, déplore-t-il.

C’est, pour lui aussi, la dernière fois qu’il aura vu son père.

Un virus meurtrier

Deux jours plus tard, la sonnerie du téléphone retentit chez Bruce. Arthur a été transporté à l’hôpital Saint-Paul, au cœur du centre-ville. Le personnel médical l’invite à venir dire adieu à son père, dont l’état de santé s’est dégradé.

Alors qu’il croit pouvoir se rendre à son chevet et l’accompagner dans ses derniers moments, le téléphone sonne de nouveau. Atteint de la COVID-19, Arthur doit être isolé.

Les visites, annonce le médecin au bout du fil, lui sont interdites. Pour Bruce, c’est le désarroi, la confusion.

Vous devez comprendre, nous ne savions pas ce qu'était la COVID-19. Je ne savais pas que le virus était mortel.

Une citation de :Bruce Hampson, fils d'Arthur, victime de la COVID-19

Les adieux devront se faire à travers un écran. Il n’était pas très bavard, mais j’ai dit autant de choses que je le pouvais. C'était si triste, j’aurais voulu l'embrasser sur le front et lui dire qu'il n'avait rien à craindre, raconte Bruce, la voix brisée par l’émotion ravivée par ces souvenirs douloureux.

Entrée de l'urgence de l'hôpital Saint-Paul à Vancouver.
En plein cœur du centre-ville de Vancouver, l'hôpital Saint-Paul a été le théâtre d’éclosions de COVID-19.Photo : Radio-Canada / CBC / Ben Nelms

Lorsqu’il contacte le centre Haro Park pour l’informer que son père a la COVID-19, les employés sont sous le choc, dit-il. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le personnel vient d’annoncer à Samantha que son père, Gary, est, lui aussi, porteur du virus.

Le constat donne le vertige. L’infection qui a coûté la vie à de nombreux résidents du centre Lynn Valley s'est reproduite : il y a une éclosion de COVID-19 au centre de soins Haro Park.

Image-titre de la chronologie.

Annonce des premiers morts par province

Photo : Radio-Canada / CBC / Ben Nelms

On est le 16 mars. Une semaine s’est écoulée depuis l’annonce du premier décès. La Dre Henry et le ministre de la Santé, Adrian Dix, retournent devant les caméras : les visites dans tous les centres de soins de la province sont suspendues.

Mais il est trop tard pour Arthur, qui rend son dernier souffle le 22 mars. Le 1er avril, c’est au tour de Gary de perdre la vie.

Samantha Monckton et son père, Gary.
Image : Samantha Monckton et son père, Gary.
Photo: Samantha Monckton et son père, Gary  Crédit: Josh Berson

Un numéro, une vie perdue

Mon père était le numéro 21, lance Bruce. Aujourd’hui, on compte plus de 21 000 morts au Canada. C’était un être humain incroyable, un aventurier. Il avait 93 ans. Ce n’était pas un jeune homme, mais il lui restait des années à vivre, des conseils à donner.

Samantha pousse un long soupir. Gary, le numéro 31, était un homme compliqué, c'est sûr . C’était tout de même l’homme de sa vie, et sa présence lui manque plus que tout.

Comme les autres familles qui témoignent de ce qu’elles ont vécu, Samantha et Bruce semblent motivés par le souhait de rendre hommage à leur proche, de démontrer qu’il représente bien plus qu’une simple statistique.

Pourtant, ils connaissent bien, et répètent, le numéro de leur père , la place qu’ils occupent dans la longue chaîne de morts de la COVID-19 au pays.

Une femme âgée près de la rue Robson déserte, à Vancouver, en mars 2020.
La pandémie a mis en lumière le rôle que jouent les aînés dans la société, croit la Dre Bonnie Henry.Photo : Radio-Canada / CBC / Ben Nelms

Peut-être que, dans la douleur du deuil, cela constitue-t-il un baume de savoir qu’ils font partie d’un phénomène plus large? La souffrance commune construit des liens forts, observe la Dre Henry. 

Chaque chiffre représente une mère, un père, un frère, une sœur, un conjoint. Chaque chiffre est un sacrifice humain, estime Samantha.

Je pleure chaque chiffre qui est annoncé chaque jour.

Une citation de :Samatha Monckton, fille de Gary, victime de la COVID-19

Même sentiment du côté d’Adrian Dix. Le moment de la journée où on l’informe du nombre de personnes décédées des suites de la COVID-19 est le plus difficile de la journée, et ce, jour après jour, après plus d’un an. J’y pense continuellement, admet-il.

John Wilvers visite sa mère Elizabeth Jeppesen, 94 ans, à travers une fenêtre.
Image : John Wilvers visite sa mère Elizabeth Jeppesen, 94 ans, à travers une fenêtre.
Photo: La suspension des visites dans les centres de soins pour personnes âgées a bouleversé la vie de milliers de familles partout au pays.  Crédit: Radio-Canada / CBC / Ben Nelms

Coupés du reste du monde

J’ai l’impression parfois que c’est mieux que mon père soit mort de la COVID-19, plutôt que de souffrir des effets de la distanciation physique, affirme Samantha. On ne se rend pas compte à quel point les aînés se sont sentis isolés par les restrictions des visites dans les centres de soins, selon elle.

Le ministre de la Santé de la Colombie-Britannique, Adrian Dix, sait combien la mesure qu’il annonce va bouleverser la vie de milliers de familles, y compris la sienne : un de ses proches vit dans un centre de soins de longue durée.

Les résidents de centres de soins pour aînés n’ont souvent plus beaucoup de temps à vivre. Les empêcher de voir leur famille a un impact énorme sur le temps qu’il leur reste.

Une citation de :Adrian Dix, ministre de la Santé de la Colombie-Britannique

En se replongeant dans cette période d’une grande intensité, Adrian Dix est frappé par la rapidité d’intervention qu’imposait la situation de crise.

En temps normal, un gouvernement conçoit et planifie ses mesures pendant des semaines, voire des mois, rappelle-t-il. Voilà que des décisions importantes et graves doivent être prises au quotidien.

Il fallait, jour après jour, donner des réponses très rapides, immédiates et fortes.

Le ministre de la Santé de la Colombie-Britannique, Adrian Dix.
Pour le ministre de la Santé de la Colombie-Britannique, Adrian Dix, le moment le plus difficile jour après jour est celui où on l’informe du nombre de personnes décédées dans la province. Photo : La Presse canadienne / CHAD HIPOLITO

Pendant trois ans, le ministre a eu dans sa mire la réduction des temps d'attente pour les opérations chirurgicales non urgentes. Le 16 mars 2020, le ministre de la Santé de la Colombie-Britannique fait une annonce qui réduit ces efforts à néant.

Selon la recommandation de la Dre Henry, dans le but de libérer des centaines de lits d’hôpitaux, toutes les opérations non urgentes sont suspendues jusqu’à nouvel ordre. Nous avons senti que nous devions le faire pour nous préparer au cas où quelque chose se passerait, comme en Italie, alors nous avons pris cette décision, raconte M. Dix.

Cette décision très, très, difficile à prendre ne sera pas la dernière, et toutes ne seront pas populaires.

Pourquoi est-ce si difficile de convaincre la population de prendre les moyens de protéger ces personnes en danger de mort? Selon la Dre Henry, le drame de la pandémie a mis en lumière la valeur qui est accordée aux aînés, ou peut-être, celle qui ne leur est pas toujours accordée.

Déclaration des états d’urgence par province

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Image : Adrian Dix, John Horgan et Bonnie Henry pendant une conférence de presse.
Photo: La médecin hygiéniste en chef de la Colombie-Britannique, Bonnie Henry, est rapidement devenue une figure de premier plan dans la lutte contre la pandémie au pays et dans le monde.   Crédit: La Presse canadienne / CHAD HIPOLITO

Repenser l'héroïsme

Tous les regards sont tournés vers la Colombie-Britannique lors de l’annonce de la première victime de la COVID-19 au pays, le 9 mars. Dès lors, la Dre Bonnie Henry est en contact étroit avec ses collègues des autres provinces.

La même journée, l’Ontario annonce deux nouveaux cas de la maladie sur son territoire. Au Québec, la menace du coronavirus demeure faible, selon le premier ministre, François Legault. Il se ravisera quelques jours plus tard.

Je pense que beaucoup de gens ont pensé que ma réaction était exagérée, dit Bonnie Henry.

Une chose sur laquelle tous s’entendent, c’est l’inefficacité d’un système de santé sous-financé et embourbé dans une série de problèmes qui durent depuis de nombreuses années, selon celle que le quotidien américain New York Times citera en exemple à suivre pour son leadership.

L’infrastructure, le manque de personnel, le manque de soutien pour les soignants, le fait que le personnel doit travailler à plusieurs endroits. Il y avait un grand nombre de problèmes qui s'étaient accumulés pendant de nombreuses années.

Une citation de :Bonnie Henry, médecin hygiéniste en chef

C'étaient des discussions que nous avions dans tout le pays.

Cela a été une année difficile pour nous tous, et elle a révélé certaines inégalités dans nos communautés que nous ne connaissions pas, ou que nous avons choisi d’ignorer, reconnaît la Dre Henry.

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Les travailleurs de première ligne sont les véritables héros de la pandémie, estime le ministre de la Santé, Adrian Dix.Photo : Radio-Canada / Evan Tsuyoshi Mitsui

Avec la suspension des visites dans les centres de soins, le personnel a dû assumer le rôle de la famille en plus de son rôle de soignant, alors que cela devenait de plus en plus dangereux de le faire, selon Samantha.

Ce qu’a vécu le personnel soignant a été très difficile.

Une citation de :Samantha Monckton

Il y a, à travers la pandémie, infiniment de tristesse, mais aussi, de respect et d’appréciation pour les travailleurs de la santé, affirme Adrian Dix.

L’attention est souvent portée sur lui et la Dre Henry, figures à l’avant-scène de la lutte contre la COVID-19, mais le système de santé roule 24 heures sur 24, rappelle-t-il.

Malgré la peur qui règne depuis le début de la pandémie, tous les jours, des gens vont travailler dans le système de santé pour remplir leurs tâches. Je trouve cela profondément émouvant.

Une citation de :Adrian Dix, ministre de la Santé de la Colombie-Britannique

Je pense que cela a changé notre vision de ce qui constitue l'héroïsme.

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