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Image : Les mains d'un pianiste sur le clavier d'un piano.

Texte : Julie Tremblay | Photos : Nadia Ross et Julie Tremblay

Contrairement aux violonistes, aux flûtistes ou à d’autres musiciens, les pianistes ne peuvent trimballer leur instrument aux quatre coins du monde en concert. Pour chaque prestation, chaque répétition, ils doivent apprivoiser un nouvel instrument et apprendre à faire corps avec lui.

Pandémie oblige, ces rencontres entre les pianistes et leurs instruments ont été rares au cours de la dernière année.

C’est pourtant ce à quoi nous avons été conviés, un samedi de décembre, au Conservatoire de musique de Rimouski. Alors que dehors tombe une fine neige, à l’intérieur, l’endroit est presque vide, les portes sont closes, les lieux sont enveloppés d’un silence patient, comme en attente d’une musique qui pourrait surgir, tout à coup, et nous transporter ailleurs.

Au centre de la salle Bouchard-Morisset, dans toute sa noblesse et son prestige, un piano de concert Steinway de neuf pieds, acquis près d’un an plus tôt, impose sa présence.

Les Steinway sont aux pianos ce que les Stradivarius sont aux violons : des instruments de grande qualité reconnus par les musiciens et les mélomanes les plus aguerris.

Peu de personnes ont pu entendre le nouveau piano du conservatoire jusqu’à maintenant. Le concert inaugural souhaité pour le présenter au public n’a pu avoir lieu, mais aujourd’hui, en toute intimité, deux pianistes de renommée sont venus le faire résonner.

Gros plan sur les touches du piano
Image : Gros plan sur les touches du piano
Photo: Le piano Steinway du Conservatoire de Rimouski  Crédit: Radio-Canada / Julie Tremblay

Un piano à faire chanter

Premier au programme, le pianiste Mathieu Gaudet délaisse aujourd’hui son travail d’urgentologue pour revenir dans sa région natale et « faire chanter », comme il le dit, ce nouveau Steinway.

C’est agréable de revenir, sachant qu’on a ce joyau-là ici. [...] Les pianos, c’est quand même un peu comme les instruments à cordes, ils finissent par résonner, par redonner un peu ce qu’on leur a donné au fil des années. Ça va me faire plaisir de faire partie de ceux qui viennent en prendre soin.

Puis, le musicien traverse la salle sombre et s’installe au piano, les mains en suspens au-dessus des touches. Sur son visage, on sent la concentration : aborder un tel instrument exige temps et respect. Après un moment, ses doigts commencent à parcourir le clavier. Et Schubert entre, sur la pointe des pieds, dans la pièce.

Le pianiste Mathieu Gaudet en prestation

[Pour jouer] Schubert, ça fait une grosse différence d'avoir un piano qui est très bien calibré, qui peut faire ressortir toutes les petites finesses et donc, je trouve que c'est un excellent compositeur pour faire l'essai d'un nouveau piano. Et ici, le piano, évidemment, a passé le test haut la main, raconte le pianiste après sa prestation sur le nouvel instrument du conservatoire.

En concert, les pianistes sont très dépendants des pianos qu’ils rencontrent, qui ont une incidence directe sur leurs performances.

Très rapidement, il faut essayer de découvrir comment on peut le travailler pour qu’il chante à notre façon, pour qu’il puisse résonner. Chaque instrument est différent. D’où l’importance d’avoir un piano comme ça avec lequel on peut rapidement devenir complice, dit-il.

Quand on tombe sur un bel instrument, c’est comme un cadeau du ciel.

Une citation de :Mathieu Gaudet, pianiste

Ainsi, à chaque rencontre avec un nouveau piano, les musiciens doivent moduler leur jeu. Avec un instrument d’exception, la tâche est moins ardue.

Il y a plein de soucis qu’on n’aura pas, alors que d’habitude, il faut toujours s’adapter, compenser. Là, le piano devient notre allié et c’est beaucoup plus facile de faire ressortir ce qu’on entend et ce pour quoi on a travaillé pendant toutes ces heures.

Faire surgir l’émotion de la musique. C’est le dessein premier des pianistes, affirme Mathieu Gaudet. Toutefois, la mécanique des pianos l’a aussi fasciné dès ses débuts, alors qu’il était encore un enfant.

Le piano, c’est peut-être mon premier coup de foudre! La légende dit que quand j’avais trois ans, j’ai demandé à mes parents d’avoir un piano...

Le pianiste Mathieu Gaudet en entrevue
Le pianiste Mathieu Gaudet en entrevuePhoto : Radio-Canada / Julie Tremblay

Rapidement, je suis tombé en amour avec le mécanisme du piano. Il y avait quelque chose dans la machinerie que je trouvais passionnante. Le fait qu’on pesait sur une touche, d’abord je trouvais que c’était physiquement une sensation agréable et en plus, ça produisait un son. Le piano repoussait ensuite contre mes doigts et il y avait toute cette petite machinerie de marteaux, de leviers et tout ça. Quand j’étais très jeune, ça m’a passionné, raconte-t-il.

Vue en plongée d'un piano à queue ouvert.
Pour produire des sons, les notes sont reliées à des cordes et des marteaux.Photo : Radio-Canada / Julie Tremblay

Chaque piano possède sa couleur, son histoire et absorbe en quelque sorte ce que les autres musiciens lui ont donné, explique le pianiste. La rencontre avec un nouvel instrument est donc unique.

C’est la grandeur de la musique qui nous fait travailler toutes ces heures, mais quand même, je pense qu’il faut qu’il y ait un confort physique, une espèce de sensualité, un grand plaisir à toucher le clavier. Sinon, on trouverait ça beaucoup trop difficile de passer cinq heures par jour assis sur un banc à jouer.

C’est à mi-chemin entre la massothérapie et la méditation, je trouve, cette espèce de relation-là avec l’instrument qui fait que finalement, tous les muscles deviennent en harmonie avec ce qu’on fait.

Une citation de :Mathieu Gaudet, pianiste
Détail de marteaux et de cordes à l'intérieur d'un piano.
Image : Détail de marteaux et de cordes à l'intérieur d'un piano.
Photo: Lorsque le pianiste appuie sur une touche, les marteaux tapent sur les cordes qui produisent le son.  Crédit: Radio-Canada / Nadia Ross

Des sons en trois dimensions

Si l’harmonie entre le musicien et son piano est primordiale, celle des notes entre elles l’est tout autant. Ainsi, quand le silence revient dans la salle Bouchard-Morisset, c’est au tour du technicien-accordeur Marcel Lapointe, qui fait ce métier depuis près de 50 ans, d’entrer en scène.

Quand je suis arrivé au départ, le piano manquait de brillance, il était un peu sourd, raconte-t-il. J’ai fait des modifications sur les têtes de marteau, j’ai sablé légèrement avec un papier trois microns. Trois microns, c’est épais comme un demi-cheveu!, explique-t-il.

À mesure qu’on joue, il y a une petite lisière qui se crée à l’endroit où le marteau touche les cordes, ajoute Mathieu Gaudet. Quand le piano est neuf, le marteau, il n’a pas encore de marque dessus, donc c’est un peu comme si on jouait avec des oreillers, dit-il.

Vue de l'intérieur du piano en premier plan et des deux hommes en second.
Le technicien-accordeur Marcel Lapointe en discussion avec le pianiste Mathieu Gaudet afin d'ajuster avec précision les notes du piano.Photo : Radio-Canada / Julie Tremblay

C’est donc avec une minutie extrême que le technicien-accordeur tente de calibrer le piano afin de lui donner sa propre personnalité et des sonorités qui s’adapteront bien à l’acoustique de la salle.

C’est un travail de synchronisation, relate Marcel Lapointe, puisque le son des touches est régi non seulement par les marteaux, mais aussi par les cordes qu’ils frappent. Il y a des notes monocordes, bicordes et tricordes.

Chacune des cordes a sa personnalité, c’est comme une chorale. Si vous avez trois voix et que le chef de chœur demande : "Toi, chante avec une voix un peu de gorge, toi, un peu comme ci, toi, un peu comme ça”, ça donne une couleur, c’est la même chose avec le piano.

Une citation de :Marcel Lapointe

Quand les trois cordes disent la même chose, le son s’élève, on dirait qu’il est plus généreux. Moi, je vois ça en trois dimensions dans ma tête. [...] Le son, pour moi, c’est une construction. Chaque son, on peut le fabriquer, dit-il.

Pour fabriquer ces sons et faire surgir la musique, les pianos Steinway sont composés avec soin. Dans l’usine Steinway de New York, où le piano du conservatoire a été choisi, cela prend une année complète de travail pour assembler les quelque 12 000 pièces qui composent chaque instrument.

Ces pianos d’exception valent jusqu’à un million de dollars, et sont utilisés par les meilleurs concertistes à travers le monde.

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Image : Le pianiste Stéphane Lemelin en prestation
Photo: Le pianiste Stéphane Lemelin en prestation  Crédit: Radio-Canada / Julie Tremblay

Le piano-orchestre

Revenons cependant à ce samedi après-midi de décembre, au Conservatoire de Rimouski. Les ajustements de l’accordeur effectués, c’est au tour de Stéphane Lemelin de s’asseoir au piano et d’en explorer les nuances.

Pour ce faire, il a choisi Beethoven, la Sonate No.31 en la bémol majeur, opus 110. Une pièce qui, raconte le musicien, fait écho à l’époque éprouvante que nous sommes en train de traverser.

Cette sonate-là, qui est l'avant-dernière des sonates de Beethoven, c'est une œuvre qui se prête bien au contexte actuel. C'est une œuvre qui exprime un espoir et un renouveau, un regain de vie après une épreuve. Lorsque Beethoven a écrit cette sonate-là, il venait de traverser des mois, des années particulièrement difficiles. Dans la trame de la sonate, à un moment donné, il exprime vraiment un profond désespoir. Mais suite à ça, il y a un développement qui exprime l'espoir et justement le regain de la vie. Alors, je pense que ça se prête bien à l'époque qu'on vit maintenant, explique le pianiste.

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Ainsi, pendant un moment, le pianiste nous entraîne hors du temps avec Beethoven, dans un mouvement qui oscille entre la délicatesse et la joie, le discret et le grandiose. Comme si l’on passait d’un morne confinement à la légèreté d’une grande fête.

Quand on joue, on n’a pas la même perception du temps, confie Stéphane Lemelin. 

Ce qui se passe en nous, en fait, quand on joue, [c’est qu’] on écoute de trois façons simultanées. On écoute ce qu’on a dans la tête, ce qu’on veut entendre  qui est à l’origine du son qu’on va produire  , on doit écouter le son qu’on produit en jouant  il faut être très attentif à ce qu’on fait, au moment présent  et il faut aussi écouter ce qu’on vient de faire pour pouvoir ajuster, lier ce qui s’en vient avec ce qu’on vient de faire, explique-t-il, rappelant au passage que cette façon de concevoir le travail du musicien vient du pianiste autrichien Artur Schnabel.

Et lorsque les dernières notes s'éteignent, le pianiste est heureux de sa rencontre avec le nouvel instrument : C’est un piano aimable!, dit-il, tout sourire.

Mais malgré cela, il insiste : La musique est plus importante que le piano. Le piano, ça reste un instrument et c’est un instrument fabuleux parce qu’il peut vraiment exprimer plein de choses. [...] Le piano a la possibilité de produire des lignes mélodiques, de chanter, de phraser, mais il a aussi la possibilité de produire des textures harmoniques, plusieurs voix, des accords… toute une trame sonore.

Le piano, c’est un instrument qui peut devenir un orchestre.

Une citation de :Stéphane Lemelin
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Stéphane Lemelin en entrevuePhoto : Radio-Canada / Julie Tremblay

Après cette discussion, les lumières et les sons s'évanouissent dans la salle. Dehors, il neige toujours. C’est le temps de repartir, chacun chez soi, emplis par la musique qui, elle, reste en suspens.

Le piano trône à nouveau, seul au milieu de la pièce, et attend, patient, le prochain musicien.

Équipe technique pour la captation :

  • Son : Éric Poitevin
  • Caméra : Nadia Ross, François Gagnon et Luc-Manuel Soares
  • Montage : Luc-Manuel Soares
  • Réalisation : Nadia Ross

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