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Image : TJ Boussombo lève le poing en soutien au mouvement Black Lives Matter.

Résonance du mouvement Black Lives Matter en Alberta

Texte : Danielle Kadjo | Photographie : Geneviève Tardif

Ça fait mal. C’est par ces trois mots que TJ Boussombo, qui a seulement 13 ans, décrit le racisme.

Selon l’élève de 7e année de l’École Joseph-Moreau, d’Edmonton, personne ne devrait avoir à le vivre ni être victime de discrimination.

L’air pensif, il se souvient de la première fois où il a entendu parler de la mort de George Floyd, un Afro-Américain tué par un policier blanc lors de son arrestation aux États-Unis, en mai dernier­.

J’en ai entendu parler à la télévision et j’ai vu des images sur les réseaux sociaux. C’était traumatisant.

Une citation de :TJ Boussombo, élève de 7e année, École Joseph-Moreau

Des images que Jaebet Mutombo, 16 ans, a également eu du mal à regarder.

La mort de George Floyd nous a tous affectés de façon négative : c’était difficile de voir l’un d’entre nous se faire traiter comme si nous n’étions pas des humains, témoigne-t-elle.

Jaebet Mutombo.
Jaebet Mutombo, 16 ans, est originaire du Congo, en Afrique centrale.Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

L’étudiante en sciences infirmières au Collège NorQuest, d’Edmonton, vaquait à ses occupations lorsqu’elle a entendu parler de cette histoire et reconnaît y avoir accordé peu d’attention.

Ce n’est que quand j’ai regardé la vidéo qui circulait sur les réseaux sociaux que j’ai compris que cette histoire allait loin, dit-elle.

Le fait de voir le policier lui écraser la nuque avec son genou, au point de l'empêcher de respirer, m’a choquée. Même aux animaux, on n’inflige pas ce genre de traitement.

Une citation de :Jaebet Mutombo, étudiante en sciences infirmières, Collège NorQuest

Laetitia Mburugu, élève de 12e année à l’École Maurice-Lavallée, à Edmonton, dit qu’elle savait que le racisme et la discrimination existaient, mais que cette réalité n’était pas nécessairement acceptée par tous.

Laetitia Mburugu.
Laetitia Mburugu, 18 ans, est originaire du Congo, en Afrique centrale.Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Elle croit que la tragédie de George Floyd a été un catalyseur de changement qui est venu donner encore plus de poids au mouvement Black Lives Matter (« la vie des Noirs compte »), créé en 2013.

S’il n’y avait pas eu Internet, les gens auraient pu penser que cette histoire était non fondée, mais à partir de la vidéo, tout le monde voyait que c'était bien réel.

Une citation de :Laetitia Mburugu, élève de 12e année, École Maurice-Lavallée

Des manifestants portant des masques et des pancartes.
Image : Des manifestants portant des masques et des pancartes.
Photo: Manifestation en appui au mouvement Black Lives Matter, près de l'Assemblée législative albertaine à Edmonton, le 5 juin.  Crédit: Radio-Canada / Danielle Kadjo

Quel bilan en tirer?

Pleins d'espoir pour l’avenir, ces jeunes de la génération Z estiment qu’une page s’est tournée avec cette tragédie : celle du chapitre où la communauté noire revendique timidement l’égalité des droits civiques pour laisser place à celle où elle se mobilise, comme jamais auparavant, pour exiger un changement immédiat.

Ils ne peuvent, néanmoins, s’empêcher de se demander si la cause noire a vraiment évolué ou si les événements marquants de 2020 n’étaient qu’un feu de paille sur lequel il faudra continuer à souffler pour revendiquer un monde plus juste et plus égalitaire.

Car, avant George Floyd, il y a eu notamment Trayvon Martin, Eric Garner, Michael Brown, Freddie Gray, Ahmaud Arbery et Breonna Taylor, dont le destin a été tout aussi funeste, et pour qui le slogan Black Lives Matter s’est imposé dans le paysage politique pour dénoncer les dérives criminelles de certains policiers aux États-Unis.

Le fait est que, si des messages d’appui à la communauté noire ont afflué des quatre coins du globe, des disparités et des barrières que d'autres n'ont pas persistent encore aujourd’hui pour ces adolescents.

Jaebet Mutombo.
Image : Jaebet Mutombo.
Photo: Jaebet Mutombo  Crédit: Radio-Canada / Geneviève Tardif

Un emploi d’été, trois refus

Les larmes aux yeux, Jaebet Mutombo se souvient de sa recherche d’emploi, en Alberta, l’été dernier.

C’était quelques mois seulement après la mort de George Floyd, alors que les images de manifestations antiracistes se multipliaient dans le paysage médiatique et que des entreprises et des gouvernements affichaient publiquement leur appui au mouvement Black Lives Matter et à la communauté noire.

En passant devant une entreprise de restauration rapide d’Edmonton, elle a vu une affiche collée sur l’une de leurs fenêtres, disant que cette dernière embauchait. Je suis entrée et j'ai dit à la responsable que j’aimerais déposer mon CV pour le poste vacant, mais la dame m’a répondu : "Oh non non, nous n’embauchons pas", raconte l'adolescente.

Le lendemain et les jours suivants, voyant que l’affiche y était toujours, elle a à nouveau tenté sa chance à quelques reprises.

J’y suis retournée et j’ai demandé à la dame si, selon elle, j’aurai un jour l’occasion d’être embauchée dans l’entreprise. J’ai eu droit à la même réponse, durant mes trois visites [dans cette entreprise] : "Non, nous n'embauchons pas." Si l'affiche s'y trouve toujours, c'est sûrement un oubli, lui a-t-on répondu.

Quelques heures plus tard, Jaebet Mutombo est tombée sur une amie. Cette dernière, aussi à la recherche d'un emploi, l’a informée qu’elle venait tout juste de déposer son CV à l’endroit où Jaebet Mutombo avait essuyé trois refus. Comment as-tu fait?, lui a-t-elle demandé.

Parenthèse : son amie est blanche.

Surprises de la tournure des événements, les deux adolescentes sont retournées ensemble dans l’établissement afin de comprendre la situation. La dame, niant ses refus, a alors accepté le CV de Jaebet Mutombo.

D’autres facteurs auraient-ils pu justifier ces refus, comme le fait d’être francophone en milieu minoritaire? La jeune fille l’ignore, car son amie était aussi francophone.

Originaire du Congo, en Afrique centrale, Jaebet Mutombo croit que, de façon générale, des personnes peuvent être discriminées parce qu’elle ont un accent français quand elles parlent anglais.

La discrimination n’est pas juste liée à la couleur de la peau, dit-elle. Dans l’ancien temps, c’était plus flagrant, mais aujourd’hui, on ne regarde pas que cela. Des personnes peuvent être discriminées pour toutes sortes de raisons.

Un problème réel loin d’être résolu

La sociologue Myrlande Pierre, spécialisée dans les questions d’immigration et de minorités, dit que 2020 a été une année marquante pour la prise de conscience sociale autour de la question du racisme et de la discrimination.

On a vu un consensus social que j’ai rarement observé pour démontrer à quel point cet enjeu est réel, interpellant les différents ordres de gouvernement, explique-t-elle.

Toute cette mobilisation est venue lancer un message fort sur le fait qu’il y a urgence d’agir et qu’il faut agir maintenant.

Une citation de :Myrlande Pierre, sociologue et vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse
Myrlande Pierre.
Myrlande Pierre est une sociologue spécialisée en immigration et vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ).Photo : Radio-Canada

Elle affirme cependant que, s’il y a bien eu des mobilisations, des manifestations et des promesses gouvernementales, le problème est loin d’être résolu.

Il y a toujours place pour faire mieux

La sociologue remarque que les jeunes des communautés noires et des minorités racisées font face à des barrières lorsqu’ils arrivent sur le marché du travail, la première en raison de leur jeunesse, la seconde, en raison de leurs origines.

Je pense qu'il est important de se pencher sur ce qu'on appelle la discrimination systémique ou la question du racisme dit structurel systémique, parce qu'on questionne à ce moment-là les procédures qui sont en place, dit Myrlande Pierre.

Parfois, il peut y avoir une procédure dans l'embauche qui se veut neutre, mais cette neutralité ne se traduit pas dans les pratiques. Cela est très fréquent, par exemple, dans les nominations aux postes, explique-t-elle. Il est donc plus difficile pour les personnes concernées de se sentir visées ou de prendre conscience de cette expérience du racisme.

En tant que société, cela doit nous interpeller et nous pousser à trouver des solutions tangibles et structurantes pour corriger ces inégalités, cette disparité et ce vécu de discrimination, dit-elle.

C’est aussi, selon elle, une des raisons pour lesquelles on voit des manifestations ou des interpellations qui sont beaucoup plus musclées quand il s’agit de jeunes personnes racisées, de jeunes des communautés noires, mais également des jeunes d’origine arabe.

Laetitia Mburugu.
Image : Laetitia Mburugu.
Photo: Laetitia Mburugu  Crédit: Radio-Canada / Geneviève Tardif

« Ça prend du temps pour que les autres s'habituent à te voir »

De son côté, Laetitia Mburugu dit qu’elle n’a jamais été victime de racisme.

Même si 2020 semble avoir marqué une fracture dans la longue histoire de la lutte des Noirs pour les droits civiques, elle dit que ses parents lui conseillent de toujours rester prudente.

La première chose que nos parents nous disent, surtout en lien avec la police, c’est qu’on ne doit jamais afficher de signe de violence de peur d’être jugé ou catégorisé à tort, dit-elle. Alors on fait attention, c’est assez commun comme conseil venant de nos parents.

Il y a beaucoup de gens qui doutent encore que les Noirs ne sont pas toujours traités sur un pied d’égalité avec les Blancs. Pourtant, c’est souvent le cas.

Une citation de :Laetitia Mburugu, élève, École Maurice-Lavallée

Issue d'une famille de sept enfants, elle se souvient de son arrivée au Canada en 2018.

En classe, personne ne me parlait, à part l’enseignant. On se sent un peu comme un des nombreux pupitres de la place, dit-elle.

Elle raconte qu’il lui a fallu du temps avant de se sentir complètement intégrée, et que, aujourd’hui encore, certains de ses camarades de classe n’osent pas lui adresser la parole en dehors des cours. Ça prend du temps pour que les autres s'habituent à te voir, dit-elle.

Inclure les jeunes dans la discussion

Comme pistes de solution, Myrlande Pierre croit qu’il est important d’inclure les jeunes dans la discussion.

Elle évoque notamment le fait de bâtir des politiques publiques qui tiennent compte de la réalité particulière, et non globale, des jeunes, afin que les mesures instaurées tiennent compte de leur réalité.

Quand on parle des jeunes Noirs, dit-elle, il y a certes ceux issus de l’immigration, mais il y a aussi des jeunes de deuxième et de troisième génération, donc natifs du Canada.

Tout comme ceux de la première génération, ces jeunes font aussi l’objet de profilage racial.

Myrlande Pierre en séance de conseil.
Myrlande Pierre est reconnue à l’échelle nationale et internationale dans le domaine de l'immigration et de l’intégration socioéconomique ainsi que pour son expertise en matière de discrimination systémique et de racisme.Photo : Radio-Canada

Les jeunes Noirs sont susceptibles de se faire interpeller quatre à cinq fois plus que leurs pairs, donc, beaucoup plus que d’autres jeunes qui se retrouvent dans l’espace public, indique Myrlande Pierre. Cela peut susciter chez eux, de nombreuses interrogations en lien avec le sentiment d'appartenance à la société.

Il est important d’entendre leurs voix, afin de mettre en place des mesures qui seront mieux adaptées à leurs réalités.

Une citation de :Myrlande Pierre, sociologue et vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse
Une vitrine décorée avec les mots Love.
Image : Une vitrine décorée avec les mots Love.
Photo: Myrlande Pierre, sociologue : « C'est important d'entendre leur voix et de comprendre leurs perspectives. On arrive ainsi à mettre en place des mesures qui sont mieux adaptées aux réalités que vivent les jeunes. »   Crédit: Radio-Canada / Geneviève Tardif

Regard tourné vers l’avenir

Pour sa part, TJ Boussombo croit aussi qu’il est important d’inclure la perspective des jeunes dans les pistes de solution.

L’adolescent affirme qu’il est important pour sa génération de savoir faire la part des choses, notamment sur les réseaux sociaux.

Selon lui, de nombreuses personnes y ont pris position en soutenant le mouvement Black Lives Matter (dont le nom est quelquefois abrégé en BLM), afin de suivre une tendance plutôt qu’en comprenant réellement les problèmes dont il est question.

De nombreuses personnes sur TikTok ont changé leur photo de profil pour soutenir le mouvement, sans en être informées. Les commentaires sous certaines publications ne cadraient pas toujours avec les points défendus par le mouvement BLM, constate-t-il.

Tout peut arriver sur les réseaux sociaux, alors c’est vraiment important de se renseigner et de ne pas prendre pour acquis tout ce qu’on y voit.

Une citation de :TJ Boussombo, élève de 7e année, École Joseph-Moreau

L’adolescent croit notamment que ce qu’on appelle la culture du bannissement (cancel culture en anglais), qui consiste à dénoncer et à boycotter une personne ou un groupe ayant tenu des propos ou commis des actes jugés comme inacceptables ou offensants, présente des risques.

Ce n’est pas vraiment une bonne solution, croit-il. On doit pardonner aux gens en premier et s’ils continuent de répéter le comportement répréhensible, là, on peut mobiliser les gens à les boycotter publiquement, ajoute-t-il.

TJ Boussombo se tient sur les épaules de son père.
TJ Boussombo et son père, Antoine Boussombo.Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

On peut changer beaucoup de choses, car nous sommes jeunes et avons des perspectives différentes.

Une citation de :TJ Boussombo, élève de 7e année, École Joseph-Moreau

Jaebet Mutombo et Laetitia Mburugu croient que le paysage actuel permettra de sensibiliser le plus de personnes possible sur une problématique qui ne date pas d’hier.

Selon Laetitia Mburugu, plus ce travail de sensibilisation sera fait, plus les gens ne se soucieront que de l’essentiel. Qui, en fin de compte, est que nous ne formons qu’une seule et même nation.

Mon souhait, c’est qu’on essaie de vivre ensemble, peu importe nos origines, qu’on soit Noirs, Blancs ou Asiatiques. Je pense que nous devons garder en tête que nous ne sommes qu’une seule et même grande famille.

Une citation de :Laetitia Mburugu, élève de 12e année, École Maurice-Lavallée

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