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Image : Une manifestante maquillée aux couleurs des Wet'suwet'en.

Un an après le mouvement de protestation pancanadien, l'opposition au gazoduc persiste.

Un texte de Timothé Matte-Bergeron

Il y a un an, des barrages établis par un groupe d’opposants au gazoduc Coastal GasLink, sur un chemin forestier du nord de la Colombie-Britannique, bloquaient l’accès à un camp de travailleurs et à un chantier majeur de ce projet énergétique.

L’arrestation d'une vingtaine d’entre eux, les jours suivants, par des policiers de la Gendarmerie royale du Canada — appliquant une injonction obtenue un mois plus tôt par la compagnie gazière — déclenche un mouvement de protestation partout au pays.

Des agents de la GRC dans un campement.
Arrestations, par la Gendarmerie royale du Canada, dans un campement en soutien aux chefs héréditaires Wet’suwet’en opposés à la construction du pipeline Coastal GasLink.Photo : Jesse Winter/VICE

Voies ferroviaires majeures entravées, impasse politique, débats sur la gouvernance autochtone et concept de territoire non cédé par traité : différents aspects du conflit font alors la manchette.

Puis, au début du mois de mars, le ministre des Relations avec les Autochtones de la Colombie-Britannique, Scott Fraser, et la ministre fédérale des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, signent avec les chefs héréditaires des Wet’suwet’en un accord provisoire portant sur les droits territoriaux de leur nation, qui établit les modalités de négociations à venir (actuellement en cours) et reconnaît leur système de gouvernance traditionnel.

La nouvelle de cette entente amène les sympathisants mohawks et micmacs à démanteler les barrages ferroviaires qu’ils avaient installés en solidarité avec les chefs wet’suwet’en et leurs alliés, peu avant que la pandémie de COVID-19 ne frappe durement le Canada.

Toutefois, l’opposition au gazoduc Coastal GasLink, qui traverse le territoire traditionnel du peuple wet’suwet’en, ne s’est pas évanouie pour autant.

Les chefs héréditaires toujours opposés au projet

Huit chefs héréditaires des Wet’suwet’en, qui se disent les seuls habilités à consentir ou non au passage du pipeline sur leur territoire non cédé, sont toujours contre ce projet.

Ils craignent les effets irréversibles que le gazoduc aura sur leur territoire, dont ils se considèrent comme les gardiens pour les générations futures.

Trois chefs autochtones portant des tenues traditionnelles marchent dans une rue enneigée.
Les chefs héréditaires wet'suwet'en Rob Alfred, John Ridsdale, Antoinette Austin lors d'une marche contre le projet GasLink.Photo : La Presse canadienne / Jason Franson

Une demande de révision judiciaire des permis environnementaux accordés à Coastal GasLink, présentée par les chefs, a d’ailleurs été entendue l’automne dernier par la Cour suprême de la Colombie-Britannique, qui devrait rendre une décision sous peu.

Selon le constructeur, TC Énergie (anciennement Transcanada), le quart du gazoduc est maintenant construit. Les tuyaux ont d’abord été enfouis près de Kitimat et de Dawson Creek, aux deux extrémités de son tracé de 670 kilomètres, et des travaux de défrichage et de forage sont en cours près de Houston, où ont été arrêtés les opposants en février dernier.

Avec toutes les forces qu’il y avait contre nous, c’était impossible de l’empêcher, affirme l’un des chefs héréditaires des Wet’suwet’en, Frank Alec, dont le nom traditionnel est Woos.

Le chef héréditaire wet'suwet'en Frank Alec (au centre), la ministre Carolyn Bennett (à gauche) et le ministre Scott Fraser (à droite) s'adressent aux médias à Smithers, en Colombie-Britannique, le 1er mars 2020.
Le chef héréditaire wet'suwet'en Woos avec la ministre fédérale des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, et le ministre provincial des Relations avec les Autochtones, Scott Fraser, lors de la signature de l'accord provisoire en mars. Photo : La Presse canadienne / JONATHAN HAYWARD

Les discussions se poursuivent entre les chefs et les gouvernements après l’adoption de l’accord provisoire au printemps, dit-il en entrevue, même si les procédures ont été retardées de plusieurs mois à cause de la pandémie.

Ces discussions touchent à l’aménagement du territoire et de ses ressources, dont l’eau et les poissons, ainsi qu’aux services à l’enfance, entre autres, mais l’accord n’aborde pas le gazoduc en cours de construction.

Abandonnés par les gouvernements fédéral et provincial

Des membres des conseils élus des Wet’suwet’en déplorent pour leur part de ne pas avoir été invités à participer à ces pourparlers. L’accord de principe (Nouvelle fenêtre) ne mentionne leur existence nulle part.

Les droits ancestraux [reconnus par la Constitution canadienne] sont des droits collectifs, remarque la cheffe du conseil de bande Wet’suwet’en First Nation, situé à Burns Lake, Maureen Luggi. Ils n’appartiennent pas à une seule partie.

La cheffe autochtone affirme que les élus se sentent abandonnés par les gouvernements fédéral et provincial, alors qu’un accord éventuel pourrait avoir des répercussions importantes dans l’ensemble des communautés wet’suwet’en, notamment sur la prestation de services actuellement pris en charge par les conseils de bande.

On ne nous demande pas notre avis et nous n’avons à peu près aucune voix au chapitre sur ce qui est négocié.

Maureen Luggi, cheffe du conseil de bande Wet’suwet’en First Nation

Un porte-parole du ministère provincial des Relations avec les Autochtones dit dans un courriel qu’il revient aux Wet’suwet’en de résoudre leurs propres questions de gouvernance.

C’est un élément central de l’autodétermination. Il est essentiel que tous les leaders wet’suwet’en convergent, pour assurer des négociations transparentes et soutenir le travail de construction d’une nation forte et unie.

Porte-parole du ministère provincial des Relations avec les Autochtones

Le ministère promet de consulter tous les Wet’suwet’en durant les étapes ultérieures.

Le chef héréditaire Woos affirme que les conseillers et les chefs élus participent aux discussions, mais à titre de membres du système de gouvernance traditionnel, divisé en cinq clans.

Ils sont tous membres. Nous les respectons, nous respectons leurs clans et les clans de leurs pères.

chef héréditaire Woos

Un mouvement qui continue à grandir

Les groupes fermement opposés à Coastal GasLink n’ont pas baissé les bras malgré l’avancement des travaux de construction du gazoduc, même si l’interdiction des rassemblements et les restrictions sur les voyages à cause de la pandémie compliquent leurs actions.

Plusieurs militants antipipeline, autochtones et non autochtones, qui occupaient les campements et les barricades dans le nord de la Colombie-Britannique en 2019 et en 2020, venaient d’ailleurs dans la province ou du pays.

Molly Wickham, qui porte le nom wet’suwet’en de Sleydo’, est porte-parole du point de contrôle Gidimt’en, établi à deux reprises sur le chemin forestier Morice River et démantelé chaque fois par la Gendarmerie Royale du Canada (GRC).

La résistance continue, dit-elle. Coastal GasLink s’introduit illégalement sur notre territoire chaque jour.

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Molly Wickham, porte-parole du clan Gidimt’en, qui s’oppose au pipeline, en 2019. Photo : Radio-Canada / Betsy Trumpener

L’entente entre les chefs héréditaires et les gouvernements ne change rien en ce qui a trait au pipeline, tient à préciser Molly Wickham. Il n’a jamais été question que nous arrêtions de nous opposer au projet parce qu’il y a ces nouvelles négociations.

À mesure que les restrictions liées aux règles sanitaires seront levées et qu’il sera possible de se rassembler, les actions risquent de reprendre, dit-elle.

Le mouvement de souveraineté autochtone, le mouvement Land Back, grandit et continuera à grandir, croit Molly Wickham.

Un projet de réconciliation économique

Tous les membres de la nation wet’suwet’en ne voient pas d’un bon œil une reprise du conflit sur leur territoire traditionnel.

Les cinq conseils de bande wet’suwet’en qui se trouvent le long du tracé du pipeline ont signé des accords avec Coastal GasLink leur garantissant investissements, emplois et redevances à long terme.

Selon la compagnie gazière, des contrats d’une valeur de 825 millions de dollars ont été conclus avec des entreprises autochtones et locales le long du tracé du pipeline, y compris au sein des communautés wet’suwet’en.

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Des tuyaux du gazoduc Coastal GasLink sur le point d'être mis en terre près de Kitimat, en octobre 2020.Photo : Radio-Canada / Timothé Matte-Bergeron

Selon la cheffe Maureen Luggi, cela contraste fortement avec un projet similaire construit dans les années 1960, le gazoduc Pacific Northern Gas, mis au point et construit sans avoir ni à consulter ni à tenir compte des populations autochtones, malgré des conséquences majeures sur le territoire.

Parce que nous n’avons pas été consultés pour les projets précédents, nous considérons qu’un projet d’une telle nature et d’une telle magnitude que celui de Coastal GasLink favorise la réconciliation économique, dit-elle. Nous avons l'occasion d’avoir une voix dans tous ses aspects, du début à la fin.

Maureen Luggi explique que les revenus tirés de l’accord avec la compagnie permettront de construire des logements et un centre communautaire dans la communauté de Burns Lake, ainsi que de financer des programmes et des activités destinés aux aînés et aux jeunes.

[Ce projet] n’est peut-être pas parfait, mais c’est bien mieux que de se fier uniquement au financement gouvernemental pour développer nos communautés, soutient-elle.

Des moments-clés du conflit

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