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Image : En-tete dossier Godbout

Texte | Photos: Marc Godbout

Le recours aux urgences pour les problèmes de santé mentale a explosé au fil des ans au Canada. Si les hôpitaux réussissent difficilement à prodiguer des soins rapides dans un environnement propice à la guérison, une approche développée au sud de la frontière permet d'y arriver. Incursion au cœur d’une urgence psychiatrique repensée.

Apaiser la tourmente

L’homme est étendu sur le plancher, à deux pas du poste des infirmières. Il fixe le plafond.

Une première chose saute aux yeux. Tout le personnel reste à l’écart du patient comme si de rien n’était.

Brandon commence soudainement à s’étirer. Ses mouvements sont brusques mais élégants, un mélange d’art martial et de yoga.

Dans une salle d’urgence traditionnelle, la sécurité serait fort probablement déjà intervenue pour le maîtriser. Mais pas ici. Une infirmière va plutôt lui offrir un tapis.

Brandon fait des étirements.
Brandon, un des patients arrivés durant la nuit à l’Unité de stabilisation de crise, fait ses étirements. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Brandon était en proie à une crise d’agitation aiguë quand il a été admis quelques heures plus tôt.

C’est vraiment différent ici. Ils me laissent faire tous mes étirements. Ça me fait le plus grand bien, glisse-t-il en reprenant son souffle.

Il est 9 h 30. Toutes les places sont déjà occupées dans un espace modulaire aménagé dans le stationnement d’un hôpital de Sacramento, en Californie.

Dépression, anxiété, psychose, paranoïa, schizophrénie, trouble bipolaire, pensées suicidaires, tous les patients qui s’y trouvent souffrent de problèmes mentaux.

Le but de cette urgence : leur offrir rapidement toute l’attention nécessaire dans un environnement confortable et thérapeutique, à quelques mètres de l'hôpital.

Des patients font une sieste.
Des patients font une sieste dans les fauteuils inclinables de l’Unité de stabilisation de crise. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Au lieu de languir pendant de longues heures, parfois des jours, dans l’attente d’un traitement et d’un lit, les patients sont dirigés vers ce qui a été baptisé l’Unité de stabilisation de crise.

Pour Brandon, qui a déjà atterri dans des urgences traditionnelles pour traiter ses problèmes, le virage de Sacramento change beaucoup de choses, dont une particulièrement importante pour lui.

Ici, on ne me regarde pas comme si j’étais fou.

Un homme cache son visage avec une couverture.
Image : Un homme cache son visage avec une couverture.
Photo: Un homme souffrant de problème de santé mentale cache son visage avec une couverture.   Crédit: Radio-Canada / MARC GODBOUT

Ne plus être prisonnier

Le Dr Scott Zeller pourrait passer des heures à raconter les histoires d’horreur dont il a été témoin tout au long de sa carrière.

Ce médecin psychiatre californien est considéré comme le pionnier de l’approche sur laquelle s'appuie l’Unité de stabilisation de crise de Sacramento.

C’est dans un contexte de grandes frustrations qu’est née cette solution novatrice. Elle offre un contraste saisissant avec ce qui se produit dans certaines urgences.

Des patients sous sédation, d’autres attachés à des civières pendant des jours, ou encore enfermés seuls dans une pièce sans savoir quand ils seront vus. Tout cela le rendait bien mal à l’aise. Et pour lui, de telles pratiques ne font rien pour aider les personnes en crise à maîtriser leurs pensées suicidaires.

« Vous devenez prisonnier d'un environnement qui fait très peur. L’idée est d’arrêter de garder indéfiniment les patients dans des salles d’urgences bruyantes et bondées qui peuvent facilement exacerber les symptômes de patients en crise. »

— Une citation de  Dr Scott Zeller, médecin psychiatre
Le Dr Scott Zeller.
Le Dr Scott Zeller, médecin psychiatre, dans son bureau situé de la région d’Oakland, en Californie. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Il a pourtant été démontré que la grande majorité des cas d’urgences psychiatriques, comme pour beaucoup d’autres urgences médicales, peuvent être stabilisés en moins de 24 heures grâce à une intervention rapide et appropriée.

Trop longtemps, les urgences en santé mentale n’ont pas été traitées comme des urgences. La solution consistait à mettre ces patients dans un coin. Encore aujourd’hui, trop souvent ils passent en dernier quand ils se présentent à l’urgence traditionnelle.

Scott Zeller avait un rêve. Celui de remodeler des espaces souvent inoccupés pour faciliter la guérison et prouver que les hospitalisations inutiles et coûteuses pouvaient être grandement réduites. Non seulement l'idée a pris forme, mais elle a essaimé.

Un homme passe  l'Unité de stabilisation de crise
Image : Un homme passe l'Unité de stabilisation de crise
Photo: Un homme passe devant l'Unité de stabilisation de crise ouverte depuis un an et demi dans la région de Sacramento, en Californie.  Crédit: Radio-Canada / MARC GODBOUT

Désamorcer en 24 heures

Aucun lit, aucune chambre fermée, aucun son indésirable.

Environ 2500 patients passent chaque année par l’Unité de stabilisation de Sacramento.

Le modèle développé par le Dr Scott Zeller est officiellement connu sous l'acronyme EmPath.

Traduction et signification : Unité d’évaluation, de traitement et de guérison psychiatrique d’urgence.

Déjà près d’une vingtaine d’installations semblables ont vu le jour depuis cinq ans dans des hôpitaux de différents États. Une dizaine d’autres doivent ouvrir dans les prochains mois.

Chaque patient qui arrive en état de crise comme Brandon a droit à son propre fauteuil inclinable pour faciliter la détente.

À part quelques pièces réservées aux consultations et à l’entreposage sécuritaire des médicaments, tout se passe dans une grande salle où le personnel est mêlé aux patients. Tous peuvent y circuler librement.

Un patient se choisit une collation dans un réfrigérateur.
Les patients ont accès en tout temps à des collations et à des breuvages. En plus d’un réfrigérateur, des livres et des jeux de société sont notamment mis à leur disposition pour agrémenter leur séjour. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Ce lien et cette interaction sont vitaux, explique l’infirmière en chef Patricia Stiles qui supervise l’unité. Nous disposons d'une très petite fenêtre de temps pour avoir un grand impact sur ces patients. Idéalement nous faisons tout pour qu’ils retrouvent une stabilité en moins de 24 heures.

Encore fragile, Brandon devient plus émotif quand il raconte que ses proches le rejettent en raison de son état. Mais je me sens bien entouré ici. La dernière chose que je souhaite, c’est d’être seul dans une chambre. On me traite comme un humain et non pas comme un numéro, et j’en suis très reconnaissant.

Mais au-delà de l’environnement physique et thérapeutique, la clé de l’approche repose sur un accès immédiat à un psychiatre. Et si aucun n’est disponible sur place, les patients peuvent rapidement obtenir une consultation par vidéo.

Un fauteuil dans l'Unité de stabilisation de crise.
Le fauteuil de Brandon au moment où il consulte un psychiatre.Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Nos patients passent maintenant quatre fois moins de temps à attendre des soins que lorsqu’ils fréquentaient l’urgence, souligne Patricia Stiles.

Ses affirmations concordent avec les résultats d’une étude publiée par le Western Journal of Emergency Medicine, co-rédigée par le Dr Scott Zeller. Cette recherche a évalué les performances des cinq premières unités créées dans des hôpitaux californiens. Une de ses conclusions : en réduisant l'attente, le nombre d'hospitalisations des patients a diminué de manière spectaculaire, une chute d’au moins 75 %.

C’est ainsi que des lits autrefois occupés par des patients souffrant de troubles mentaux sont maintenant disponibles pour ceux qui se présentent avec des problèmes de santé physique.

Un jeune garçon est au bout d’un tunnel piétonnier.
Image : Un jeune garçon est au bout d’un tunnel piétonnier.
Photo: Un jeune garçon est au bout d’un tunnel piétonnier.  Crédit: Radio-Canada / MARC GODBOUT

Le long tunnel canadien

Ce portrait vient mettre en relief l’énorme défi qui attend le Canada.

Les patients canadiens qui se présentent aux urgences pour des problèmes de santé mentale attendent presque deux fois plus longtemps que tous les autres visiteurs.

À cette réalité s'en ajoute une autre. Les données de l’Institut canadien d’information en santé permettent de découvrir une tendance lourde et préoccupante bien présente avant la pandémie : les hospitalisations liées à la santé mentale n’ont cessé d’augmenter dans l’ensemble du pays; elles ont bondi d’environ 40 % en l’espace d’une décennie.

« Comme parent, l’option par défaut est d’amener votre enfant à l’hôpital. Votre seule préoccupation est d'éliminer ses souffrances. »

— Une citation de  Shane Christensen

Shane Christensen partage généreusement son expérience qui pourrait se résumer en un mot : cauchemar. Son fils John est schizophrène.

Dans la maison familiale d’Oshawa en Ontario, il décrit le stress et la tourmente des dernières années.

Les épisodes de délire et de psychose de son fils ont commencé à l’adolescence. Et avec eux, les nombreuses visites à l’urgence. 

Vous vous sentez complètement impuissant. Vous attendez des heures et des heures à l’hôpital, sans que des traitements soient offerts. On vous dit simplement d'attendre. C’est atroce et douloureux. Et c’est sans compter la façon dont les autres vous regardent.

L’attente la moins longue dans une salle d’urgence a duré six heures, se remémore Shane Christensen. 

Shane Christensen à l’extérieur de sa résidence.
Shane Christensen est dans la cour extérieure de sa résidence d’Oshawa, en Ontario. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Nous avons été confrontés à une situation où mon fils était enfermé dans une pièce de la taille d'un placard avec un garde de sécurité à l'extérieur. Il y est resté pendant des heures en attendant d'être vu par un médecin. De jeunes patients ont déjà connu une fin tragique dans de pareilles situations.

Être seul dans une pièce ne garantit pas pour autant la sécurité. Par exemple, un adolescent de 17 ans s’est suicidé en mars 2019 dans un hôpital de North Vancouver. Après avoir attendu toute la nuit à l’urgence, on l’a isolé dans une petite chambre sombre. L’adolescent n’avait toujours pas été vu par un médecin.

Une enquête a exposé le manque de formation du personnel et le nombre insuffisant d’infirmières en santé mentale. D’un bout à l'autre du pays, des rapports de coroners continuent d’identifier des lacunes dans les soins en santé mentale offerts à l’urgence.

Le Canada a tout intérêt à s’y attarder. Avant que la pandémie ne fasse ses ravages, il enregistrait déjà plus d’un quart de million d’hospitalisations par année pour des problèmes de santé mentale, un sommet.

John prépare du thé.
John, qui est atteint de schizophrénie, prépare du thé dans la maison familiale d’Oshawa. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Pour John, replonger dans les expériences traumatisantes du passé reste difficile. Pour se protéger, il compte sur son père pour porter son message.

On ne peut pas juste hausser les épaules et ignorer les déficiences du système. Nous avons l’obligation comme société de trouver une solution plus humaine et viable , plaide Shane Christensen.

Maintenant jeune adulte, son fils se porte beaucoup mieux. Mais il n’est pas à l’abri d’une rechute.

À Oshawa, Shane Christensen croise les doigts. Une porte commence à s'entrouvrir près de chez lui.

Un homme marche devant un mur lumineux.
Image : Un homme marche devant un mur lumineux.
Photo: Un homme marche devant un mur lumineux.   Crédit: Radio-Canada / MARC GODBOUT

Éclaircie dans le brouillard

Le projet a fait peu de bruit jusqu’ici, enseveli par l'avalanche médiatique liée à la pandémie.

Dans la ville voisine de Whitby, un hôpital cherche à devenir le tout premier au Canada à pouvoir offrir le modèle EmPath.

Cette proposition est celle du Centre Ontario Shores, spécialisé dans les soins de santé mentale. La future unité de stabilisation permettrait de traiter les patients qui se tournent vers les urgences d’une demi-douzaine d’hôpitaux de la région.

L’entrée de l’urgence d'un hôpital.
L’entrée de l’urgence d'un hôpital de la région de Toronto. Le reflet de la rue dans la vitre montre une ambulance.Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Nous avons visité les installations aux États-Unis et analysé les données, nous avons grandement aimé ce que nous avons vu, souligne le Dr Phil Klassen. Le psychiatre fait partie de l’équipe qui dirige ce projet.

À première vue, certains éléments auraient le potentiel d’entraîner de la réticence. Par exemple, le coût par patient est plus élevé dans ce type d’unités qui nécessitent davantage d’effectifs que dans une urgence traditionnelle.

Mais Ontario Shores estime qu’à elle seule, la réduction du nombre d’admissions aux urgences et d’hospitalisations permettrait au système de santé d'économiser au minimum 8 millions de dollars par année.

À cela s'ajouteraient des économies de plus d'un million de dollars que pourraient réaliser les services d'urgence. L’approche EmPath, qui offre une prise en charge rapide, permet de libérer plus vite les ambulanciers et les policiers qui amènent les patients aux urgences.

« Est-ce l’unique solution? Non, il y en a d’autres. Mais nous croyons que pour nos besoins actuels et futurs, cette approche est optimale tout en offrant un coût raisonnable pour les contribuables. »

— Une citation de  Dr Phil Klassen, vice-président aux affaires médicales du Centre Ontario Shores
Le Dr Phil Klassen.
Le Dr Phil Klassen pilote le projet d'une unité EmPath qui serait située à l'hôpital Ontario Shores à Whitby, en Ontario. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

La pression sur un système trop souvent déficient force des changements. Alors que de nombreux hôpitaux au pays cherchent des solutions, Ontario Shores mise sur cette approche pour minimiser les frustrations des patients et de leurs proches, et traiter les cas les plus lourds ou ceux susceptibles de le devenir.

Avec 32 fauteuils inclinables et un personnel entièrement formé, cette unité permettrait de recevoir un minimum de 6000 patients par an. Mais les plans ont prévu assez d’espace pour en accueillir jusqu’à 9700 d’ici 2027. Le projet anticipe donc une augmentation des besoins au moment où on commence à peine à prendre la pleine mesure des effets de la pandémie sur la santé mentale des Canadiens.

Nous aimerions être une sorte d’instigateur pour pouvoir ensuite aiguiller d’autres hôpitaux au pays qui souhaiteraient opter pour cette approche, souhaite le Dr Phil Klassen, qui aimerait voir des changements plus rapides au pays.

Mais pour aller de l’avant, la construction évaluée à 35 millions de dollars devra ultimement obtenir l’appui financier du gouvernement ontarien, qui étudie la proposition.

Shane Christensen souhaite du fond du cœur que la pandémie joue en faveur du projet et non l'inverse.

J’espère que le gouvernement réalisera enfin les conséquences d’un système qui ne fonctionne pas. J’espère qu’il s’en rendra compte plus tôt que tard pour réduire les souffrances.

La main de Brandon.
Image : La main de Brandon.
Photo: Brandon, un patient de l’Unité de stabilisation de crise, pose sa main contre la fenêtre.   Crédit: Radio-Canada / MARC GODBOUT

Revivre dans la dignité

À Sacramento, la tempête est passée pour certains patients qui ont déjà quitté l’Unité de stabilisation de crise. Pour d’autres comme Brandon, elle s'estompe.

Il semble que je vais bientôt pouvoir obtenir mon congé. Je suis surtout soulagé parce que j’ai l’impression cette fois d’être mieux préparé pour la suite.

Leur court séjour ici ne règle pas tout, ce n’est pas le but. Mais il aura donné assez de temps à l’équipe pour préparer une feuille de route aux patients et les guider vers des ressources qui leur éviteront d’être laissés à eux-mêmes.

De petites attentions permettent d'adoucir leur retour dans leur quotidien. Les vêtements qu’ils portaient à leur arrivée, avant d'enfiler une jaquette d’hôpital, leur sont remis propres.

Nous les lavons séparément sans les mêler à ceux des autres patients. Pour nous, c’est très important, précise l’infirmière en chef Patricia Stiles. C'est très important pour leur dignité quand ils retournent dans la communauté.

Ils ont pu éviter les urgences pour mieux affronter leurs souffrances.

Avec les impacts de la pandémie, les prochains mois n’annoncent guère de répit. Mais ici une certitude se dégage : personne ne regrette l’ancien modèle.

Les patients veulent être ici, nous aussi. C’est la différence.

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