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Image : Le volcan Pico de Fogo.

Cap-Vert : des îles sans eau

Un texte de Mireille Chayer et Jean-François Coulombe

Pourquoi habiter dans le cratère d’un des volcans les plus actifs du monde? Simple. On peut y cultiver quantités de fruits et légumes sans avoir à arroser les plants. Une richesse inestimable alors que, depuis deux ans, les jours de pluie se comptent sur les doigts d’une main au Cap-Vert, petit archipel volcanique situé dans l’Atlantique à quelque 500 kilomètres des côtes sénégalaises.

Avant de cracher son magma destructeur en novembre 2014, le Pico de Fogo n'a pas jugé bon d'avertir les 1300 habitants de Portela et Bangaeira. L'éruption soudaine a pris tout le monde par surprise, en pleine nuit. La majorité des gens ont tout perdu et ont été déplacés dans une ville en contrebas où le travail est rare.

L’éruption a duré 2 mois et 17 jours. En mai, 10 ou 15 personnes ont décidé de revenir au village. Certains nous pensaient fous, raconte João Pina Silva, l’un des premiers à être rentrés au bercail, à avoir constaté que la roche solidifiée laissait maintenant place à un nouveau décor quasi irréel.

Carte sur laquelle on voit où se trouve le Cap-Vert par rapport au continent africain.
Le Cap-Vert est un petit archipel situé à environ 500 kilomètres des côtes sénégalaises et mauritaniennes. Photo : Radio-Canada

Le paysage est lunaire et singulier à la Chã das Caldeiras, à la fois magnifique et désolant. À 1700 mètres au-dessus du niveau de la mer, sur l'île de Fogo, le champ de lave est bien visible, encerclé par les remparts naturels formés par le volcan. Tout au fond du cratère, les vestiges des deux tout petits villages sont apparents et sur eux de nouvelles constructions, souvent rudimentaires, apparaissent.

L’avantage principal d’habiter ici, c’est qu’on peut faire de l’agriculture sans utiliser la moindre goutte d’eau. Des îlots de verdure sortent de terre et contrastent avec le sol noir, sec et rocailleux du cratère. Une réalité presque inconcevable, un trésor dans un pays sans cours d’eau permanent où la pluie se fait plus que rare.

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Comme les autres habitants de son village, João Pina Silva fait pousser fruits et légumes dans ses champs. Il explique que la lave en ébullition sous le sol crée de la condensation, ce qui rend la terre humide en permanence.

João Pina Silva montre des raisins dans un pied de vigne.
João Pina Silva est revenu dans son village parce qu’il peut y gagner sa vie en cultivant ses fruits et légumes et en guidant des excursions au sommet du Pico de Fogo. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Trois cent soixante-cinq jours par année, il est possible de cultiver des haricots, des tomates, du manioc, des figues, des pommes et même du raisin qui est transformé en vin par la coopérative du village, ensevelie par la lave, mais reconstruite dans les dernières années. En 2014, 100 000 bouteilles ont été produites, un projet social qui permet à une centaine de familles de gagner leur vie. En plantant la vigne à un mètre de profondeur et en y ajoutant du fumier, elle pousse, naturellement.

Image : De la lave solidifiée dans une salle à manger.
Photo: La lave s’est arrêtée dans cette maison, mais n’a pas tout détruit. Les habitants ont choisi de retourner s’y installer.   Crédit: Radio-Canada / Mireille Chayer

Revenir coûte que coûte

On estime qu’environ 400 personnes sont revenues s’installer dans le cratère malgré toutes les difficultés. Laeticia Alfare de Lorenzo et son mari, Alcindo, en font partie. Approvisionner en eau les chambres de leur maison d’hôtes est un casse-tête quotidien. La route est longue pour aller chercher avec leur camion le précieux liquide dans des fontaines situées à l’extérieur du village.

Laeticia Alfare de Lorenzo devant sa maison d'hôtes et le Pico de Fogo.
La maison d’hôtes de Laeticia Alfare de Lorenzo est a été reconstruite rapidement.Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

On a deux cuves d’un mètre cube et on ne peut ramener que deux mètres cubes chaque fois et ça nous prend au moins la demi-journée. C’est vraiment un souci permanent, l’eau, mentionne Laeticia.

Cette eau est ensuite stockée dans une citerne souterraine située près la maison puis acheminée, grâce à un moteur, dans deux autres réservoirs sur le toit de la bâtisse. Des canalisations permettent finalement d’envoyer l’eau jusqu’aux chambres, où des avis rappellent l’importance de l’économiser.

Un homme remplit des cuves d'eau alors que des gamins s'amusent à côté du camion.
L’eau est une denrée rare et s’approvisionner quand on habite dans le cratère d’un volcan actif s’avère coûteux et souvent compliqué. Les villageois transportent l’eau dans des cuves d’un mètre cube.Photo : Radio-Canada / Jean-François Coulombe

Le mètre cube d’eau coûte 300 escudos, c’est-à-dire environ 4,50 $.

C’est beaucoup, parce que le salaire moyen est de 500 escudos par jour. Vous vous rendez compte? C’est quasiment un salaire qui va dans l’eau.

Laeticia Alfare de Lorenzo

Si le danger est permanent et l'approvisionnement en eau potable compliqué et coûteux, le jeu en vaut toutefois la chandelle. Le volcan menace la vie des villageois, mais leur permet aussi, ironiquement, de vivre presque en autarcie.

Moi, je préfère rester ici 20 ans, 30 ans à travailler et qu’il y ait une éruption que rester ailleurs, mais ne rien faire, soutient João Pina Silva. En plus d’être agriculteur, il est également guide touristique et accompagne souvent des voyageurs au sommet du Pico de Fogo, à 2800 mètres d’altitude.

C'est avec le volcan que je gagne tout. Les gens viennent au Cap-Vert pour voir le volcan actif.

Devant les risques d'une nouvelle éruption, le gouvernement a bien tenté d'empêcher les villageois de retourner s'établir là-haut, mais en vain.

Des hommes travaillent à reconstruire la route.
Des travailleurs taillent à la main chacune des pierres qui composent le pavé de la nouvelle route, l’ancienne ayant été coupée en deux par la coulée de lave de 2014.Photo : Radio-Canada / Jean-François Coulombe

Chã das Caldeiras, c'est une population très spécifique. Ils vivent d'agriculture et de tourisme. Les gens ne vivent pas comme ailleurs. Je ne pense pas que c'est seulement la sécheresse qui les a fait retourner. C'est une population qui décide, qui n'écoute pas. Le volcan, pour eux, c'est la vie, explique l'assistante de programme des plateformes locales du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Paula Silva.

Psychologue sociale de formation, elle a travaillé avec les villageois après l'éruption. Lorsqu'on lui demande s'ils sont têtus, elle répond sans la moindre hésitation : Oui! Par contre, elle admire cet entêtement, qui lui donne de l'espoir.

Je me sens bien de voir des gens comme ça dans mon île parce que ça veut dire que peu importe la situation, on va survivre. Ils nous font réaliser qu’on n’a pas besoin de beaucoup.

Paula Silva, assistante de programme des plateformes locales du PNUD
Image : Un homme se tient debout devant l'océan.
Photo: La couleur turquoise de la mer contraste avec la sécheresse des côtes.  Crédit: Radio-Canada / Mireille Chayer

Quand la pluie refuse de tomber

Le Cap-Vert a connu plus d’une sécheresse au cours de son histoire. Certaines personnes âgées se rappellent notamment celle de 1947, qui avait fait des milliers de morts. La situation actuelle est différente, mais tout aussi préoccupante. Depuis quelques années, les épisodes extrêmes se multiplient alors que l’on constate une nette diminution de la pluviométrie.

Je me rappelle, quand j’étais enfant, la pluie venait en juillet. Ce n’est plus le cas. Maintenant, c’est en août, en septembre. Et je ne suis pas un vieil homme; j’ai 50 ans [...] Les changements climatiques sont réels, particulièrement dans les pays insulaires comme le nôtre. On les sent. On les voit. C’est urgent, soutient le coordonnateur du Programme de microfinancement du Fonds pour l’environnement mondial (FEM), Ricardo Monteiro.

Depuis un an et demi, le programme, associé aux Nations unies, se concentre particulièrement sur la problématique de l’eau au Cap-Vert. Ricardo Monteiro estime que la situation est grave et qu’il est impératif d’effectuer une transformation dans le pays.

Image : Ricardo Monteiro dans son bureau.
Photo: Ricardo Monteiro affirme que les changements climatiques sont réels dans son pays.   Crédit: Radio-Canada / Mireille Chayer

Il ne faut plus compter uniquement sur la pluie. Il faut trouver d’autres moyens d’avoir de l’eau.

Ricardo Monteiro, coordonnateur du Programme de micro-financement du FEM

Le ministre de l’Agriculture et de l’Environnement du Cap-Vert, Gilberto Silva, abonde dans le même sens. Il ne faut pas voir les changements climatiques de manière fataliste, il faut faire l’adaptation aux changements. Il faut changer les façons de faire de l’agriculture, avoir d’autres approches face aux énergies.

Une facture salée

Actuellement, l’eau potable provient principalement des quelques usines de désalinisation du pays, mais purifier l’eau de mer coûte cher. C’est qu’il faut du pétrole pour faire fonctionner les installations, le Cap-Vert ne disposant pas d’autres moyens aussi efficaces.

Dans votre pays, vous utilisez l'eau pour produire de l'énergie. Ici, c'est exactement le contraire. On a besoin d'énergie pour produire de l'eau.

Ricardo Monteiro, coordonnateur, Programme de microfinancement du FEM

Même si le soleil et le vent sont omniprésents dans l’archipel et que ces énergies renouvelables permettraient de faire des économies importantes, les possibilités pour le gouvernement d’investir sont limitées. Avec une population de 500 000 habitants, le pays dispose de peu de moyens financiers.

Une usine de désalinisation sur l'île de Santiago.
Il y a neuf usines de désalinisation comme celle-ci dans l’archipel. Elles fonctionnent grâce au pétrole.Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Qui plus est, le Cap-Vert a perdu en 2008 son statut de pays en voie de développement et il est aujourd’hui considéré comme étant à revenu intermédiaire. Cette amélioration a fait fuir la majorité des bailleurs de fonds même si les défis persistent, notamment ceux qui concernent l’eau. Le pays est d’une certaine manière pénalisé d’avoir avancé.

Le coût très élevé de l’énergie rend le prix de l’eau exorbitant. Impossible pour les petits agriculteurs d’utiliser celle qui provient des usines de désalinisation pour irriguer leurs champs ou pour abreuver leurs animaux. Ils misent plutôt sur celle provenant des nappes phréatiques.

Mais les réserves diminuent et il faut multiplier le nombre de forages pour y accéder. Le gouvernement a même construit des barrages non pas pour produire de l’hydroélectricité, mais plutôt pour retenir l’eau de pluie. Cependant, comme les précipitations sont quasi nulles depuis 2017, les barrages sont à sec.

Un barrage visant à recueillir l'eau de pluie.
Le gouvernement a fait construire des barrages comme celui-ci pour retenir l’eau de pluie et l’utiliser au moment voulu. Malheureusement, ils sont presque tous à sec.Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer
Des citernes sur les toits à Praia.
Dans les villes, comme ici à Praia, des citernes d’eau sont installées sur les toits. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Les autorités sont conscientes de l’importance de diversifier les sources d’eau. Elles étudient la possibilité de faire la désalinisation des eaux saumâtres et d’utiliser des eaux usées traitées pour l’irrigation.

Image : Des chèvres sous un arbre.
Photo: L'élevage de chèvres nécessitent moins de ressources que celui des vaches.  Crédit: Radio-Canada / Mireille Chayer

En mode solution

L’agriculture représente un peu moins de 10 % du PIB du Cap-Vert, mais plus de 30 % de la population en dépend pour survivre.

Le gouvernement veut évidemment conserver cette agriculture de subsistance, qui assure une sécurité alimentaire à bon nombre de gens, mais il sait que pour y arriver, il faut modifier les façons de faire. Il effectue un important travail de sensibilisation auprès des producteurs, incitant notamment les éleveurs de bovins à se tourner vers l’élevage de chèvres ou de moutons, qui nécessitent moins de ressources.

Il cherche également à remplacer l’irrigation traditionnelle, qui entraîne des pertes d’eau, par des systèmes goutte à goutte, plus précis et efficaces.

Une main pointe un tuyau visant à faire de l'irrigation goutte à goutte dans une serre.
Les systèmes d’irrigation goutte à goutte entraînent moins de pertes de d’eau que l’irrigation traditionnelle.Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Les agriculteurs comprennent les enjeux, mais changer les mentalités représente un défi de taille.

C’est difficile, mais c’est possible [...] Nous savons que quand il y a la sécheresse, le message passe mieux, mais quand on arrive à des situations plus normales, il y a toute cette résistance-là. Cela signifie qu’il faut travailler vers une agriculture plus résiliente, soutient le ministre de l’Agriculture et de l’Environnement, Gilberto Silva.

Des femmes marchent avec des animaux dans un paysage très aride.
Abreuver et nourrir le bétail dans un contexte de sécheresse s’avère difficile. Le gouvernement tente notamment de convaincre les propriétaires de bovins de se tourner vers l’élevage de chèvres ou de moutons qui nécessite moins de ressources.Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Les femmes de São Miguel

Une agriculture plus résiliente, c’est aussi miser sur l’utilisation de semences adaptées au contexte de sécheresse qui prévaut au Cap-Vert.

Depuis 40 ans, l’Institut national de recherche et développement agraire (INIDA) travaille sur des projets en ce sens. Il se penche sur les problématiques liées au monde agricole et cherche notamment à développer des variétés de végétaux plus résistants.

Il s’implique depuis l’an dernier dans la municipalité de São Miguel, sur l’île de Santiago. On y a mis en place un projet d’inclusion socioéconomique des femmes qui vise à donner à ces dernières plus d’autonomie et de pouvoir en leur permettant de rentabiliser leur agriculture.

Andredina est l’une des 49 femmes qui bénéficient de ce plan d’action. Elle habite dans les montagnes et, chez elle, l’agriculture s’avère impossible depuis le début de la sécheresse.

Le problème d'eau existe. On prie pour que Dieu nous donne cette année la pluie en haut. Nous serons très très courageuses. Même sous le soleil, nous n'allons pas nous fatiguer [...] Nous étions bloquées en haut, en attente. Ce projet nous a permis de bouger, mentionne-t-elle avec reconnaissance et exubérance.

Des femmes plantes des graines dans une serre.
Andredina (à gauche) travaille avec d’autres femmes de São Miguel. En un an, elles ont reçu de la formation, ont testé des semences et ont pu faire une première récolte. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Tous les matins, Andredina marche pendant une heure pour aller travailler dans une serre avec d’autres femmes de sa localité. Elles ont pu faire une première récolte après une période de tests et d’apprentissage.

Il faut donner de la formation aux femmes afin qu'elles puissent savoir quelles sont les semences qui sont compatibles avec le sol. Il faut que les femmes connaissent ça avant de faire leurs activités, explique le coordonnateur du projet d'inclusion socioéconomique des femmes de São Miguel, Joselino Pereira.

Ces connaissances en plus des systèmes d’irrigation mis en place dans le cadre du projet laissent présager de meilleurs jours pour les communautés isolées.

Nous avons appris beaucoup, affirme Andredina. Le goutte-à-goutte va beaucoup nous aider. Nous sommes très contentes. Avant, il n’y en avait pas et on a des problèmes d’eau ici. Ce système peut aider notre rendement.

Une serre à São Miguel.
Les femmes impliquées dans le projet travaillent notamment dans cette serre. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Optimisme

À l’Institut national de recherche et développement agraire (INIDA), on estime que la solution aux problèmes de sécheresse viendra du Cap-Vert. Pour la présidente de l’INIDA, Angela Moreno, le pays doit éviter de se comparer aux autres, dont les conditions sont bien différentes.

La décision doit être toujours autour de notre réalité géographique et climatique. Si notre politique tourne autour de ça, je crois que nous pourrons outrepasser simplement toutes les difficultés qui viennent.

Angela Moreno, présidente de l'INIDA
Angela Moreno devant les locaux d'INIDA.
La présidente d’INIDA, Angela Moreno, croit que les Cap-Verdiens trouveront les solutions adaptées à leur réalité.Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Elle précise que le pays a toujours été sec et que si l’urgence climatique est réelle, elle est gérable.

Je crois que nous sommes le pays le plus résilient du monde [...] Il faut accepter que nous sommes un pays sec. On est né comme ça. C’est notre réalité. Nous devrons trouver politiquement, scientifiquement, techniquement et stratégiquement comment continuer de vivre ici, dans la situation de sécheresse, conclut Angela Moreno, résolument tournée vers l’avenir.

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

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