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Image : Sylvain Guay, vêtu d'un costume traditionnel autochtone, danse.

Été 2018, Ornans, en France. Le mercure dépasse les 35 degrés Celsius. Sous un soleil de plomb, des Autochtones du Canada et de la Guyane enchaînent les pas. Ils se sont donné rendez-vous, à des milliers de kilomètres de chez eux, le temps d’un pow-wow. Ils sont sur le point de réaliser que bien que les uns habitent en Amérique du Nord et les autres en Amérique du Sud, leur histoire se ressemble sur bien des aspects.

Dans l’arène, Gérald Guay et sa conjointe, Diane Blacksmith, dansent au rythme des battements des tambours pour faire connaître leur culture. Ils sont venus de Mashteuiatsh, une communauté innue du Lac-Saint-Jean, avec leur famille et des amis pour prendre part aux festivités. Ils ont chaud sous les épaisses et colorées tenues de cérémonie qui valsent en même temps que les pieds frappent le sol.

Lucien Panapuy, membre de la nation teko, et d’autres Autochtones guyanais ont aussi revêtu les habits traditionnels de leur peuple pour danser avec eux. Le son de leurs flûtes accompagne celui des tambours. Leurs chants s’entremêlent, comme des prières.

Pour les organisateurs de ce pow-wow, c'est la concrétisation d'un rêve, celui de rassembler des Autochtones du Canada et de la Guyane française. L'organisme franco-suisse Four Winds a mis en branle ce projet dans le but de promouvoir la culture autochtone et de favoriser les rapprochements. Parce qu'il est toujours plus facile de trouver la force de préserver son identité culturelle quand on sait qu'à des milliers de kilomètres, nos frères en font tout autant. Les membres de l’organisme disent vouloir ainsi dénoncer l'injustice à laquelle les premiers peuples font face et réaffirmer leur existence.

Des Autochtones habillés de leurs costumes traditionnels sont assis dans l'estrade.
Des membres de la communauté de Mashteuiatsh attendent dans les estrades, à Ornans. Parmi eux, on retrouve Denis Launière (deuxième de la deuxième rangée), Sylvain Blacksmith-Guay (à l'extrémité gauche de la troisième rangée) et Gérald Guay (à l'extrémité droite de la troisième rangée).Photo : Radio-Canada / Marc Landry

Dans certains cas, l’image que se font les non-Autochtones des premiers peuples n’est pas négative, mais n’en est pas moins erronée. Les Français sont nombreux à ignorer l’existence d’Autochtones en Guyane. Quand ils y font référence, bon nombre les imaginent vivre dans des tipis et monter à cheval, arc à la main, un peu à l’image des films hollywoodiens.

Le fils de la famille Blacksmith-Guay, Sylvain, se rappelle tous les scénarios qu'il s'était imaginés avant de partir pour Ornans. Le pire d'entre tous : un rassemblement aux allures fantasmagoriques. C'était ça, ma plus grande peur. Que ce soit du folklore, explique le jeune homme de 22 ans. Parce qu’un pow-wow, c’est avant tout un événement sacré et hautement spirituel. Finalement, c’est tombé comme si c'était chez nous et ça, j'ai aimé ça, se réjouit Sylvain.

Je sens qu’on a les mêmes problèmes, les mêmes pensées, la même philosophie. On a les mêmes combats à mener.

Lucien Panapuy, Teko de la Guyane française
Des Autochtones font des danses traditionnelles devant un public.
Des Autochtones du Canada et de la Guyane présentent leur culture aux Français, souvent fascinés par les premiers peuples.Photo : Radio-Canada / Marc Landry

Défendre la Terre-Mère

Dans l’arène, les pas des Autochtones canadiens et guyanais sont en parfaite harmonie avec la Terre-Mère qui leur est si chère. Cette même Terre à laquelle ils vouent le plus grand respect et qu’ils défendent coûte que coûte.

Au Canada, c’est notamment le cas des Innus qui, depuis plus de 35 ans tentent de conclure un traité territorial avec les gouvernements fédéral et provincial afin de faire reconnaître leurs droits ancestraux.

En Guyane, c’est un méga projet de mine d’or à ciel ouvert porté par deux compagnies, dont la canadienne Columbus Gold, qui mobilise les Autochtones. Ils refusent catégoriquement qu’on éviscère la Terre-Mère sur une superficie équivalente à 32 fois le Stade de France, notamment parce que les Anciens ont foulé son sol.

Où ils veulent faire ça, il y a beaucoup de montagnes couronnées, donc ce sont d’anciens villages amérindiens, des lieux sacrés aussi qui existent et beaucoup d’arbres médicinaux, explique le Teko Lucien Panapuy. Chez nous, déjà, il ne faut pas écraser une montagne. C’est la maison des esprits. Ce sont les Kaluats qui vivent dedans, ajoute-t-il.

Ludovic Pierre, Vanessa Joseph, Joaquim Panapuy, Colette Riehl Olivier et Éric Navet.
Ludovic Pierre, Vanessa Joseph, Joaquim Panapuy, Colette Riehl Olivier et Éric Navet lors d'une conférence à Ornans. Ludovic Pierre et Vanessa Joseph ont fait état des enjeux vécus par les Autochtones de la Guyane. Photo : Radio-Canada / Mélissa Paradis

L’exploitation d’une mine industrielle laisserait également d’importantes cicatrices dans une nature déjà malmenée par les orpailleurs illégaux, qui polluent les cours d’eau au mercure. La métisse Vanessa Joseph rappelle que le produit a d’importantes répercussions sur la santé des Autochtones qui vivent de la chasse et de la pêche. La vice-présidente de Jeunesse autochtone de Guyane craint maintenant les répercussions du recours au cyanure par la minière dans son processus d’extraction, même si cette dernière assure qu’il sera éventuellement détruit avant que les résidus miniers ne quittent l’usine.

C’est complètement absurde. On ne peut pas dire à une population qui souffre déjà d’intoxication à un élément qui est interdit normalement sur le marché qu'aujourd'hui, ce n’est pas grave, qu’on ne va pas utiliser de mercure, qu'on va utiliser du cyanure.

Vanessa Joseph, vice-présidente de Jeunesse autochtone de Guyane

Ludovic Pierre, qui milite aussi pour l’organisme Jeunesse autochtone de Guyane, déplore pour sa part que les Autochtones soient perçus comme un frein au développement du département français.

En mai dernier, le gouvernement français a rejeté le projet de la Montagne d’or pour des raisons environnementales. La compagnie ne compte toutefois pas en rester là et promet de rendre son projet acceptable aux yeux de l’État.

Marqués par les pensionnats

Au Canada, dès la fin du 19e siècle, les jeunes Autochtones ont été placés dans des pensionnats pour être éduqués, mais aussi, de l’aveu même du gouvernement de l’époque, pour être assimilés et pour éradiquer leur culture. Environ 150 000 enfants ont été arrachés à leur famille jusqu’à la fermeture de la dernière école du genre, en 1996.

Au pensionnat, on était comme des veaux dans un clos, raconte Denis Launière, un Innu de Mashteuiatsh qui accompagne la famille Blacksmith-Guay à Ornans.

On travaille aujourd’hui à se guérir de ce temps-là, mais surtout avec nos enfants, parce qu’il y a des aînés qui ont connu cette période-là et qui sont irrécupérables, tellement maganés, tellement amochés.

Denis Launière, Innu de Mashteuiatsh
Denis Launière
Denis Launière a connu l'époque des pensionnats autochtones au Canada.Photo : Radio-Canada / Marc Landry

Pour mettre un baume sur les plaies du passé, le gouvernement canadien a mis en place en 2007 la Commission de vérité et réconciliation, qui a entendu près de 7000 témoins durant ses six ans de travaux.

La Commission a conclu en 2015 que les pensionnats autochtones étaient l’outil central d’un « génocide » culturel contre les premiers peuples du pays.

Un État qui détruit ou s'approprie ce qui permet à un groupe d'exister, ses institutions, son territoire, sa langue et sa culture, sa vie spirituelle ou sa religion et ses familles, commet un génocide culturel. Le Canada a fait tout ça dans sa relation avec les peuples autochtones.

Extrait du rapport de la Commission de vérité et réconciliation

Les commissaires ont formulé 94 appels à l’action pour réparer les torts commis et rebâtir la relation entre les peuples autochtones et le reste de la société canadienne.

Lutter pour préserver sa culture

Les peuples autochtones de Guyane, un département et région d’outre-mer (DROM) de la France, sont encore aujourd’hui contraints de quitter les leurs pour suivre l’instruction française.

Dans bien des cas, leur communauté est si éloignée qu’ils doivent déménager dans un internat ou se retrouver en famille d’accueil pendant la période scolaire. Le voyage en pirogue pour s’y rendre peut durer plusieurs heures.

Les enfants passent des heures à leur pupitre à entendre des choses qui concernent un monde autre qui n’est pas leur monde actuel [...] alors qu’il faudrait au contraire que l’école intègre ces cultures, explique l’ethnologue Éric Navet.

Éric Navet
L'ethnologue Éric Navet, devant le château de Montgesoye, là où les Autochtones du Canada et de la Guyane ont séjourné à Ornans. Il tient un modèle réduit d'une couleuvre dans les mains, qui sert à retirer la toxine du manioc, qui constitue la base de l'alimentation des Autochtones de Guyane.Photo : Radio-Canada / Mélissa Paradis

Sur le formulaire Dossier d’hébergement scolaire 2017/2018 que devaient remplir les parents d’élèves devant être hébergés en famille d’accueil pendant l’année scolaire, une clause a soulevé la polémique.

Par respect pour les familles hébergeantes, il est interdit de parler dans sa langue maternelle entre élèves, pour se moquer et lorsque les familles n’en ont pas la maîtrise et/ou l’usage. L’élève contrevenant pourrait en être sanctionné, pouvait-on y lire.

Le directeur des communications de la Collectivité territoriale de Guyane, Tom Juillerat, assure que cette clause, qu’il juge maladroite, a été retirée il y a maintenant deux ans.

Lucien Panapuy
Lucien Panapuy, Teko de la Guyane françaisePhoto : Radio-Canada

Lucien Panapuy est entré dans un « home indien », loin de chez lui, à six ans. Il en est sorti à 15 ans. J’ai vécu dans des familles d’accueil. Ça ne se passait pas toujours bien, raconte-t-il. J’ai squatté.

Père de deux enfants, il vit maintenant à Cayenne, chef-lieu de la Guyane, pour leur éviter d’être séparés de leur famille pendant qu’ils vont à l’école comme lui l’a été. Il s’assure par le fait même de leur transmettre certains enseignements de la culture teko.

S’il peut aujourd’hui danser en présence de ses frères canadiens, c’est parce qu’il a choisi de renouer avec sa culture.

Vivre entre deux mondes

La souffrance des peuples autochtones du Canada n’est pas encore chose du passé. L’acculturation et les abus qu'ils ont subis ont laissé des plaies béantes d’où émane une douleur qui se transmet de génération en génération.

L’ethnologue Éric Navet, qui a voyagé pendant plus de 45 ans entre le Canada et la Guyane pour connaître ces peuples, constate chez eux un mal-être causé par le fait de vivre entre deux mondes. Tout ça ne favorise pas l’apprentissage qui se fait au quotidien d’une culture teko, d’une culture wayãpi, d’une culture wayana, etc. Donc, ça fait des jeunes qui sont très perturbés. Ils reviennent dans les villages, j’ai vu ça souvent, ils s’ennuient aujourd’hui. La pêche, la chasse, tout ça ne les passionne plus, observe-t-il.

À jongler avec le « monde des Blancs » et le « monde des Autochtones », il n’est pas rare que les jeunes trouvent difficilement leur place.

Colette Riehl Olivier
Colette Riehl Olivier s'intéresse depuis très longtemps aux Autochtones du Canada et de la Guyane. Photo : Radio-Canada / Marc Landry

Enlever l’enfant de sa famille, ça a des répercussions longues et intergénérationnelles, explique l’ethnologue Colette Riehl Olivier. Ça, les Autochtones du Canada sont très en avance sur ce discours des traumas intergénérationnels. En France, les psychologues commencent à en parler, ajoute-t-elle.

La douleur et le mal-être qui habitent les Autochtones des deux Amériques sont lourds de conséquences et mènent dans plusieurs cas à l’abus de drogue et d’alcool. Le taux de suicide est important, même si d’autres causes peuvent mener à un tel acte.

Au Canada, le taux de suicide est deux fois plus élevé chez les membres des Premières Nations que chez les non-Autochtones et de cinq à sept fois plus important chez les jeunes Autochtones, selon des données de Statistique Canada. En Guyane, il est de 10 à 20 fois plus important qu'en France, selon un rapport rédigé par deux parlementaires et remis en 2015 au premier ministre français de l’époque, Manuel Valls.

Durant les années 80, la Teko Ti’iwan Couchili avait sept ou huit ans quand elle a été contrainte de quitter l’endroit qui l’a vu naître accompagnée de sœurs de l’Église catholique qui l’ont placée en internat. L’artiste et conteuse est venue au pow-wow d’Ornans pour présenter ses œuvres.

À travers son art, elle témoigne des enjeux dans sa communauté, comme le suicide. C’est une thérapie collective qu’il faut, explique-t-elle. Tant que les parents ne sauront pas quelle est la façon d’éduquer leurs enfants et que d’autres personnes voudront prendre le relais, ça ne marchera pas. Des suicides, il y en aura toujours, se désole la femme.

Le passage en pensionnat a tout de même permis à Lucien Panapuy d’apprendre la langue française et de connaître les codes pour évoluer avec « les deux mondes ». Ce qu’il voit comme un outil d’assimilation, il le voit aussi comme une arme pour sa nation. Des fois, j’ai envie de vivre comme les anciens, dans le respect de la nature [...]. Mais, si on veut se défendre contre ça, il faut que nos jeunes aillent dans les écoles françaises.

Les participants au pow-wow d'Ornans se tiennent debout dans l'arène avec les drapeaux de leurs nations.
Chaque drapeau représente une nation autochtone.Photo : Radio-Canada / Mélissa Paradis

Unis malgré la distance

Bien après que les tambours se furent tus, la famille de Mashteuiatsh suit encore avec beaucoup d'intérêt le combat mené par les Autochtones de la Guyane, qui lui renvoie l’écho des batailles des premiers peuples du Canada.

À Ornans, toute la famille Blacksmith-Guay a été touchée par la situation des Autochtones de la Guyane. Consciente des enjeux auxquels ils font face, elle a dansé pour eux. Ce moment a représenté un grand respect pour toutes les nations, affirme Gérald Guay. À un moment donné, il faut que [les nations] se connectent ensemble. Là, il y en a deux de connectées.

Plusieurs mois plus tard, sa fille Shannon reste marquée par les rencontres faites en France.

Pendant qu'on dansait, c'était fort. Ce n'était pas juste danser pour danser. Les gens étaient tous reliés.

Shannon Guay

Au début, je pensais vraiment qu'il y aurait une grande différence entre nos deux peuples, se souvient son frère Sylvain, mais, au final, c'était vraiment identique.

Des Autochtones en habits traditionnels dans l'arène.
Les danseurs qui participent au pow-wow affirment fièrement leurs racines. Il n'y a pas si longtemps au Canada, ces cérémonies traditionnelles étaient interdites par les autorités.Photo : Radio-Canada / Marc Landry

Le temps d’un pow-wow, les Blacksmith-Guay ont aussi fait le constat qu’il est plus facile de faire face à l’adversité quand on sait qu'à des milliers de kilomètres, nos frères en font tout autant.

Équipe

Mélissa Paradis
Journaliste

Chantale Desbiens
Édimestre

Bruno Maltais
Rédacteur en chef,
Radio-Canada Saguenay-Lac-Saint-Jean

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