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Image : Le drapeau américain flotte devant une vieille bâtisse.

Par Mylène Grenier

Fin des années 1920, le chef de police de Coaticook, son frère et le shérif du district de Saint-François meurent dans un tragique accident de voiture au Vermont. Leur véhicule est retrouvé dans la rivière Connecticut.

Les autorités américaines concluent à une mort par noyade, ce qui est remis en doute. Ont-ils été assassinés? Même aujourd'hui, des membres de la famille se posent encore la question.

À l'époque, la prohibition est en vigueur aux États-Unis. Meurtres, arrestations, corruption, les crimes liés au commerce clandestin d'alcool sont nombreux. Les contrebandiers sont partout et la frontière est une véritable passoire.

Beecher Falls, VT
Image : Une route longeant une rivière.
Photo: Chapitre 1 : Mort mystérieuse du chef de police  Crédit: Radio-Canada / Daniel Mailloux

Chapitre 1: Mort mystérieuse du chef de police

Novembre 1928. Une Chevrolet Coach circule sur une petite route sinueuse en direction de Beecher Falls, au Vermont. Le chef de police de Coaticook, son frère ainsi que l’huissier et shérif du district de Saint-François prennent place à bord. Les trois hommes n’atteindront jamais leur destination finale. Leur voiture fait un plongeon dans la rivière Connecticut et ils sont retrouvés sans vie.

La mort de Johnny Boudreau, de Joseph E. Boudreau et de Télesphore Beaudin crée une véritable onde de choc dans la petite localité des Cantons-de-l’Est. Johnny Boudreau est une figure bien connue à Coaticook. Il vient de terminer sa 18e année comme chef de la police municipale. La communauté le décrit comme un policier intègre et dévoué.

Les autorités américaines ouvrent une enquête sur l’accident. Une autopsie pratiquée uniquement sur le corps de l’huissier Beaudin conclut que les trois hommes sont morts noyés. Plusieurs habitants de Coaticook mettent en doute ce constat.

Image : Une voiture
Photo: Une Chevrolet Coach de la fin des années 20, semblable à celles utilisées à l'époque de la prohibition.  Crédit: Radio-Canada

À l’époque, la prohibition est en vigueur aux États-Unis. La consommation, la fabrication et la vente d’alcool sont interdites au pays de l’Oncle Sam. Au Québec, les hôtels qui accueillent les Américains sont légion. Les « bootleggers » s’en donnent aussi à cœur joie dans les petites localités frontalières comme Coaticook, Stanhope et le canton de Hereford. Les scènes de violence sont fréquentes, les crimes aussi.

On ne sait pas avec certitude ce que les trois hommes vont faire au Vermont. Leur visite pourrait toutefois avoir un lien avec une enquête sur la contrebande d’alcool. C’est que peu de temps avant le drame, un hôtel de Beecher Falls, situé à cheval sur la frontière canado-américaine, est détruit par les flammes.

Martial Martineau regarde des cartables.
Membre de la Société d'histoire de Coaticook, Martial Martineau a effectué des recherches sur la prohibition.Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Personne ne croyait de ce côté-ci qu’il y avait eu une mort naturelle.

Martial Martineau, membre de la Société d’histoire de Coaticook

Martial Martineau n’était pas né à l’époque, mais ses reliures à anneaux remplies de coupures de journaux et de photos témoignent de son intérêt pour l’histoire.

Johnny Boudreau, Joseph E. Boudreau et Télesphore Beaudin auraient été vus pour la dernière fois au garage Dubois, à Canaan. Après avoir roulé environ un kilomètre sur la route 253, l’automobile effectue un plongeon dans la rivière. Peu de temps après l’impact, la voiture est découverte. Les phares sont submergés, mais éclairent encore. On aperçoit une portion de 15 à 20 centimètres des pneus, hors de l’eau. Dans le rapport de l’autopsie pratiquée sur Beaudin, on peut lire qu’il a une égratignure au front et à la lèvre. Des blessures jugées non importantes.

À Coaticook, le Dr M. Véronneau n’en revient pas. En janvier 1929, il écrit au procureur général du Québec pour lui faire part de ses préoccupations. Il a vu les corps après qu’ils eurent été repêchés de la rivière Connecticut. Il est persuadé que la marque au front de Beaudin a été causée par un « objet contondant ». Il explique que le front de Joseph E. Boudreau est « couvert de contusions » attribuables, selon lui, à des coups de bâton ou de barres de fer. Il parle aussi d’une contusion au nez, aux bras et aux jambes. Quant à l’état du chef de la police Johnny Boudreau, il a aussi des « contusions aux mains, aux bras et sur le corps », lit-on dans la missive au Procureur.

Une longue file de gens marche derrière les voitures du cortège funèbre du chef de police de Coaticook Johnny Boudreau.
Il y avait une foule nombreuse pour rendre hommage au chef de police Johnny Boudreau lors de ses funérailles. Photo : Société d'histoire de Coaticook

Pour ma part, ma conviction, comme médecin, est que ces trois hommes ont été battus et assommés, puis ensuite poussés dans la rivière après avoir été jetés dans leur machine, car [il n’y a] rien de brisé dans leur machine pas même une vitre.

Extrait de la lettre du Dr M.Véronneau au procureur général du Québec

La réponse ne tarde pas. L’assistant-procureur général envoie une lettre au Dr Véronneau. On y lit que les décès sont survenus aux États-Unis. Par conséquent, ni le député-coroner du district de Saint-François ni aucun autre coroner de cette province n’a de juridiction pour faire une enquête.

Il est évident que les autorités québécoises n’ont pas l’intention d’ouvrir une enquête. Après les recherches faites par notre officier et en présence du rapport des recherches faites par les autorités américaines, nous sommes satisfaits jusqu’à preuve du contraire qu’il n’y a pas eu de crime, insiste l’assistant-procureur général.

Près de 100 ans plus tard, la thèse de la noyade est toujours remise en question. L’arrière-petit-fils de Johnny Boudreau a commencé à s’intéresser à cette histoire, il y a trois ou quatre ans. Lui non plus ne croit pas à la conclusion des autorités américaines.

Stéphane Boudreau montre une photo des funérailles de son arrière-grand-père.
L'arrière-petit-fils de Johnny Boudreau, Stéphane, poursuit ses recherches pour connaître les circonstances de la mort de son arrière-grand-père.Photo : Radio-Canada / Mylène Grenier

J’avais entendu toutes sortes d’histoires à propos de mon arrière-grand-père qui était chef de la police de Coaticook. Je savais qu’il était mort, mais la cause, je ne savais pas trop. J’étais curieux.

Stéphane Boudreau

Je suis allé à Coaticook. La dame là-bas (à la Société d’histoire) m’a référé à MM. Martineau et Marcoux. J’ai été accueilli comme un roi. Ils m’ont tout montré ce qu’ils avaient. Les documents, le rapport d’autopsie, les photos, ajoute-t-il.

Cette journée-là, il [Johnny Boudreau] avait emmené son frère et l’huissier de la place. Pourquoi l’huissier accompagnait le chef de police? Quelque chose n’était pas clair. On ne le saura jamais peut-être, souligne pour sa part Bernard Marcoux, qui a un lien de parenté avec Joseph E. Boudreau. Il est aussi membre de la Société d’histoire de Coaticook.

Ce qui soulève des questions pour Stéphane Boudreau, Bernard Marcoux et Martial Martineau, c’est l’absence de témoin et d’enquête approfondie. Également, la rapidité avec laquelle les autorités américaines ont conclu à la noyade.

Bernard Marcoux montre une carte des lieux qu'auraient visité Johnny Boudreau, Joseph E. Boudreau et Télesphore Beaudin.
Bernard Marcoux a fourni les renseignements qu'il avait sur la mort de Johnny Boudreau, Joseph E. Boudreau et Télesphore Beaudin au petit-fils de l'ex-chef de police.Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Si les années ont passé depuis la tragédie, la volonté de Stéphane Boudreau de trouver des réponses à ses questions, elle, ne s’est pas estompée. Il aimerait bien poursuivre ses recherches, mais en sol américain cette fois-ci. Il envisage de se rendre à Canaan. Curieux de nature, il souhaite d’abord voir l’endroit où le drame s’est produit. Il est persuadé que l’histoire a été enterrée rapidement et qu’il y a anguille sous roche. Stéphane Boudreau reste toutefois réaliste : C’est sûr qu’il va rester un fond de mystère..., croit-il.

Frontière canado-américaine
Image : Chapitre 2 - L’histoire s'embrouille à la frontière
Photo: Chapitre 2 - L’histoire s'embrouille à la frontière  Crédit: Radio-Canada

Chapitre 2: L'histoire s'embrouille à la frontière

Première moitié du 19e siècle. Bien avant la loi sur la prohibition aux États-Unis, l’alcool commence à avoir mauvaise presse de ce côté-ci de la frontière. Il est entre autres associé au désordre social. C’est à cette époque que naissent les premières sociétés de tempérance, sociétés qui jettent les bases de la prohibition au Canada.

Les sociétés de tempérance veulent encourager la modération. Leurs membres croient que plusieurs problèmes de société sont causés par une grande consommation d’alcool. Ils sont convaincus que les tavernes et les bars poussent à l’ivrognerie et accentuent la misère. Ces groupes craignent que la morale et les mœurs de la population ne soient perverties par la consommation d’alcool.

Les Cantons-de-l’Est n’échappent pas au phénomène. Des groupes se mettent en place, notamment à Shefford, Granby, Stanstead et dans le canton de Potton. Plus les années passent, plus ces groupes, composés en grande partie de femmes, font pression sur les instances politiques.

Image : Trois bouteilles
Photo: Illustration de bouteilles  Crédit: Radio-Canada

Ces mouvements seront d’abord menés principalement par les femmes du milieu bourgeois, dont les maris sont des maires, des échevins ou des hommes d’affaires importants. Comme l’explique l’historien consultant Laurent Busseau, ce sont elles qui voient les dégâts que l’alcool fait sur les hommes. Avec le développement de la Confédération, ces initiatives se politisent de plus en plus, en intégrant d’abord les mairies, ajoute-t-il.

Laurent Busseau tient une carafe dans ses mains.
L'historien consultant Laurent BusseauPhoto : Radio-Canada / Mylène Grenier

C’est en 1864 que le Parlement du Canada-Uni adopte la Loi de tempérance, surnommée « loi Dunkin ». Christopher Dunkin est alors député du comté de Brome. C’est une loi qui fait que les municipalités peuvent décider, dans leurs conseils, si elles vont mettre un régime sec, c’est-à-dire pas d’alcool, pas de consommation ni de vente, ou un régime mouillé, où on autorise la vente et la consommation, explique M. Busseau. Il précise que la plupart des cantons et des municipalités anglophones et protestants près la frontière votent pour un régime sec.

En 1898, le gouvernement fédéral de Wilfrid Laurier demande à l’ensemble de la population canadienne de se prononcer sur l’interdiction d’alcool. Contrairement aux autres provinces canadiennes, le Québec vote contre la prohibition dans une proportion d’un peu plus de 81 %. En raison notamment de la forte opposition du Québec, Wilfrid Laurier n’adopte pas de loi prohibitionniste à l’échelle canadienne. Les autorités locales continuent à avoir le dernier mot. À cette époque, une poignée de comtés sont malgré tout prohibitionnistes, dont Brome, Stanstead et Compton.

Une vingtaine d’années plus tard, changement de cap au Québec. Le gouvernement provincial libéral de Lomer Gouin vote en faveur de la prohibition en 1918, mais retarde son entrée en vigueur à l'année suivante. Puis, le 10 avril 1919, le gouvernement invite les citoyens à se prononcer sur la question lors d'un référendum. Le résultat est clair : près de 80 % de la population se prononce en faveur de la vente de bière et de vin.

Des hommes attendent devant des comptoirs.
Lors de la création de la Commission des liqueurs, les produits étaient vendus derrière un comptoir. (1926)Photo : Avec l'autorisation de la SAQ

La prohibition est officiellement abolie en 1921. Le libéral Louis-Alexandre Taschereau est au pouvoir. Son gouvernement adopte la Loi sur les boissons alcooliques, ce qui mène à la mise en place de la Commission des liqueurs du Québec. L’État est dorénavant responsable de la vente et de la distribution d’alcool. L’alcool est légal tant et aussi longtemps que la consommation, la vente et l’achat passent par la Commission des liqueurs. Malgré tout, des municipalités, principalement protestantes et près de la frontière, continuent à interdire l’alcool sur leur territoire.

Des hommes dans la rue vident le contenu de bouteilles d'alcool.
Vers 1920 aux États-Unis, deux hommes versent de l'alcool dans un égout.Photo : Getty/Hulton archives/Stringer

Un système parallèle se met en place. À l’époque, les États-Unis sont au régime sec depuis 1920. La prohibition ne prendra fin qu’en 1933. La Commission des liqueurs ne fournit pas le stock nécessaire à certains marchands, et le crime va faire son chemin, en emportant de l’alcool en contrebande pour le vendre directement aux États-Unis, précise Laurent Busseau.

Illustration de deux bouteilles
Au Québec, la Commission des liqueurs est créée en 1921 pour faire la gestion du commerce des vins et spiritueux.Photo : Radio-Canada
Hereford, QC
Image : Un homme portant un chapeau se tient à l'ombre.
Photo: Chapitre 3 « L’Al Capone du North Country »  Crédit: Radio-Canada

Chapitre 3: « L’Al Capone du North Country »

Le soir du 11 novembre 1930 survient un drame qui marquera le canton de Hereford. Une tentative de vol d’alcool qui appartient à Pierre, alias Albert St-Pierre, un homme d’affaires et contrebandier notoire, tourne au vinaigre. Une confrontation armée aux conséquences tragiques s’ensuit.

Il est 22 heures passées. Les frères René et Philippe Molloy, qui habitent Norton Mills, au Vermont, se dirigent en voiture vers la ferme de Vézina Dubé, voisin de St-Pierre. Ils sont accompagnés d’un troisième homme. Ils savent que l’endroit contient une quantité importante d’alcool.

Ce n’est un secret pour personne que St-Pierre baigne dans le trafic d’alcool. Son hôtel, le Half-Way, à deux pas de la frontière américaine, aurait servi de lieu de transaction. Aux États-Unis, on lui donne même le surnom de « l’Al Capone du North Country ».

Image : Des gens posent devant l'hôtel Half-Way.
Photo: L'hôtel Half-Way appartenait à Albert St-Pierre, surnommé le « Al Capone du North Country ».  Crédit: Société d'histoire de Coaticook
Image : Coups de feu
Photo: Chapitre 3 coups de feu  Crédit: Radio-Canada

Le trio arrive à la ferme à pied. Il laisse la voiture un peu plus loin afin de passer inaperçu. Dans la tête des deux frères, le plan est simple. Ils s’emparent de l’alcool dans la grange et quittent les lieux. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’Albert St-Pierre, Vézina Dubé et Adélard Dubé sont cachés et les attendent de pied ferme.

Les hommes pénètrent dans le bâtiment par un châssis, à l’aide d’une échelle. Quand ils s’aperçoivent qu’ils ne sont pas seuls, tout dégénère. Des coups de feu retentissent. René est atteint par balle près du cœur. La blessure est fatale. Philippe, blessé à trois endroits, réussit à se cacher sous un pont situé à proximité et, par la suite, à regagner sa demeure.

Image : Un pont au-dessus d'une rivière au Vermont.
Photo: Philippe Molloy s'est caché sous ce pont après avoir été blessé lors de la confrontation armée à la ferme de Vézina Dubé.  Crédit: Radio-Canada / Daniel Mailloux

Le coroner ouvre une enquête à la suite du drame. Parmi les témoins entendus figure Georges W. Shannon, fonctionnaire des douanes américaines. Il s’est rendu à la ferme Dubé le matin suivant le drame.

Albert St -Pierre se serait vanté de s’être débarrassé de René Molloy : I killed the son of a bitch. St-Pierre lui aurait aussi raconté que René Molloy venait pour lui voler sa marchandise et qu’il avait tiré après avoir senti une balle lui frôler la tête.

Un extrait de la transcription de l'enquête du coroner mené à la suite de la mort de René Molloy. w_800
Extrait du témoignage de Georges W. Shannon sur la mort de René Molloy, 18 novembre 1930, p. 47; Bibliothèques et Archives nationales du Québec; BAnQ Sherbrooke; Fonds Cour de Magistrat pour le district de Saint-François, Enquêtes du coroner; TL227,S26. Photo : Bibliothèques et Archives nationales du Québec

Traduction de la page 47 du témoignage de Georges W. Shannon à l'enquête du coroner sur la mort de René Molloy.

  • Q) Est-ce qu’il a dit autre chose?
  • R) Il a répété la même phrase. Que d’autres tiraient sur Molloy et que si une balle l’avait atteint, c’était la sienne.
  • Q) Que la balle qui l’a atteint appartenait à qui?
  • R) St-Pierre
  • Q) Quels mots a-t-il utilisés?
  • R) Est-ce que vous voulez que je le cite?
  • Q) Oui
  • R) « Bien, j’ai tué cet enfant de chienne. »
  • Q) C’étaient les mots de St-Pierre?
  • R) Oui, monsieur.
  • Q) Vous lui avez dit autre chose?
  • R) Je lui ai demandé qui lui avait donné l’autorisation de tirer sur un homme?
  • Q) Quelle a été sa réponse?
  • R) Il défendait sa propriété.
  • Q) Il n’a pas déclaré que c’était de la légitime défense? Il a dit qu’il défendait sa propriété?
  • R) Oui, monsieur.
  • Q) Quoi d’autre?
  • R) Je lui ai demandé où il l’avait tiré. Il a répondu qu’il ne le savait pas, mais qu’il pensait qu’il lui avait brisé le cou.
  • Q) J’aimerais que vous fassiez appel à votre mémoire. Racontez-nous exactement la teneur de votre conversation.
  • R) Il répétait constamment qu’il a tué St-Pierre et que s’il en avait l’occasion, il le ferait de nouveau.


De son côté, Philippe Molloy, aussi appelé comme témoin lors de l’enquête préliminaire, donne une version bien différente des événements. Il déclare que ni lui ni son frère n’étaient armés et que l’alcool qu’ils venaient récupérer avait été payé à l’avance à Napoléon Devost, un employé de St-Pierre.

L’enquête du coroner conclut que St-Pierre et les frères Dubé sont coupables. Les trois hommes prennent le chemin de la prison en attendant la suite des procédures.

Le procès a lieu plusieurs mois plus tard, à Sherbrooke. St-Pierre est condamné à la potence. Il est pendu le 6 mai 1932, à la prison Winter. La sentence pour meurtre de Vézina Dubé est réduite à homicide involontaire. Il sera libéré après cinq ans de prison. De son côté, Adélard Dubé est blanchi de toute accusation.

À l’époque de la prohibition, les épisodes de violence comme celui qui s’est déroulé à la ferme de Vézina Dubé étaient monnaie courante pour les policiers.

Saint-Sulpice, QC
Image : Chapitre 4 - La Police des liqueurs s’en mêle
Photo: Chapitre 4 - La Police des liqueurs s’en mêle  Crédit: Radio-Canada

Chapitre 4: La Police des liqueurs s’en mêle

La barge Tremblay vogue sur les eaux tranquilles du fleuve Saint-Laurent en direction de Montréal. Nous sommes en novembre 1924. La Police des liqueurs a pris d’assaut le bateau pour y saisir toute la marchandise, dont plusieurs milliers de gallons d’alcool destinés à la contrebande. Toutes les personnes à bord sont arrêtées.

L’officier des douanes canadiennes J.A.E. Bisaillon arrive de nulle part. Il bloque la saisie menée par la Police des liqueurs et s’empare de la marchandise en prétextant une infraction aux lois fédérales.

Comme plusieurs, J.A.E. Bisaillon est attiré par l’appât du gain. Il n’a pas du tout l’intention de remettre cette marchandise aux autorités. Il revend plutôt l’alcool et dépose dans son compte en banque les dizaines de milliers de dollars rapportés par la vente.

Les manigances de J.A.E. Bisaillon sont découvertes, entre autres par la Police des liqueurs, et des accusations sont déposées contre lui et des fonctionnaires fédéraux. En 1926, une Commission d’enquête est même mise sur pied pour lever le voile sur la corruption et le trafic d’alcool au sein de la police et du milieu politique.

Lorsque survient l’épisode de la barge Tremblay, la Police des liqueurs existe depuis quelques années. Elle a été formée en 1921, après la création de la Commission des liqueurs du Québec de qui elle relève. Elle a comme mandat de faire appliquer les lois relatives à la fabrication et à la vente d’alcool partout au Québec. C’est l’ancêtre de la Sûreté du Québec (SQ).

Image : Une péniche sur l'eau
Photo: Une péniche servant à la contrebande d'alcool dans les années 20.  Crédit: Archives de la Sûreté du Québec

L’époque de la prohibition est formatrice. Elle amène les policiers à collaborer avec leurs homologues américains ou avec d’autres corps policiers du Québec et du Canada, contribuant au rayonnement de la Police des liqueurs. C’est aussi la naissance des techniques d’enquête modernes.

La filature, c’est la Police des liqueurs qui a un peu emmené ça. Elle en faisait parce que les “bootleggers” utilisaient beaucoup l’automobile, c’était plus rapide que des chevaux. Les délateurs, l’infiltration. La Police des liqueurs a utilisé ces techniques-là pour contrer la contrebande. C’est un legs [à] la SQ, souligne le conseiller en patrimoine et protocole à la SQ, François Beaudoin.

Les débuts de la Police des liqueurs sont modestes. Elle compte 35 agents, notamment des anciens vétérans de la Première Guerre mondiale et des détectives. Il y a peu de formation à l’époque, et les policiers, surnommés « les liqueurs », apprennent sur le terrain.

Leur but, c’était vraiment de rechercher et de poursuivre ceux qui violaient la Loi sur les boissons alcooliques. Ils pouvaient enquêter, ils pouvaient perquisitionner, procéder à des arrestations et imposer des amendes.

François Beaudoin, conseiller en patrimoine et protocole à la Sûreté du Québec

Le corps policier triple ses effectifs en l’espace de cinq ans. Par la suite, le nombre d’agents grimpe à 171, en 1934. En 1940, on en compte 250. C’est que les crimes sont nombreux : contrebande, enlèvements, meurtres... On sait que les “bootleggers” québécois, souvent, étaient en lien avec la pègre de Chigago, Al Capone et tout ça, explique M. Beaudoin. C’est finalement en 1961-1962 que la Police des liqueurs est intégrée à la Sûreté du Québec, dont le nom existe officiellement depuis 1968.

Des policiers en uniforme sont rassemblés. w_800
Des membres de la Police des liqueurs lors d'un rassemblement à Québec, en 1939.Photo : Archives de la Sûreté du Québec
Frontière canado-américaine
Image : Un loquet de porte
Photo: Chapitre 5 - Contrebandier, un métier  Crédit: Radio-Canada / Daniel Mailloux

Chapitre 5: Contrebandier, un métier

C’est pour survivre et nourrir leur famille nombreuse que plusieurs personnes acceptent bien souvent de baigner dans le trafic d’alcool. Contrebandier, c’était un métier, comme cordonnier. [...] Les francophones étaient des gens pauvres, c’était une façon de gagner leur vie. Surtout dans ce coin-ci, raconte Martial Martineau, membre de la Société d’histoire de Coaticook.

Les fermiers qui demeurent à proximité de la frontière sont aussi mis à contribution, parfois contre leur gré. Les contrebandiers n’acceptent pas le refus. Soit c’était une rémunération sonnante et trébuchante, soit c’étaient des risques de se voir brûler la maison ou d’avoir des pressions, explique l’historien consultant Laurent Busseau, qui ajoute que le gangstérisme est un phénomène bien réel à l’époque.

Image : Un vieil escalier en bois.
Photo: Une trappe mène au sous-sol de l'ancien garage Dubois à Canaan, au Vermont. L'établissement aurait servi à la contrebande d'alcool durant les années 1920.  Crédit: Radio-Canada / Daniel Mailloux

Tous les moyens sont bons pour faire transiter illégalement de l’alcool entre le Canada et les États-Unis. Il faut dire que la frontière est poreuse. Les contrebandiers utilisent beaucoup les chevaux. On prenait des chevaux des États-Unis, on les emmenait ici par les chemins et on les chargeait avec des barils ou des poches de boissons, raconte Martial Martineau, membre de la Société d’histoire de Coaticook.

Comme les pigeons voyageurs, les chevaux peuvent par la suite parcourir une longue distance pour retourner à leur point de départ, chargés à bloc.

Les chevaux utilisés ne valaient pas grand-chose, c’était des “picouilles”.

Martial Martineau, membre de la Société d’histoire de Coaticook

Quand ils étaient saisis, les douaniers les envoyaient à l’encan et les braconniers les rachetaient pour recommencer le même scénario, ajoute-t-il.

Cacher de l’alcool dans des corbillards ou des wagons de train est aussi chose courante. Sans compter les automobiles trafiquées, soit par un système qui laisse échapper de la fumée pour semer les policiers, ou encore par l’ajout d’un réservoir d’essence pour cacher l’alcool. Aussi, il n’est pas rare de voir les trafiquants naviguer sur le lac Memphrémagog, comme sur d’autres plans d’eau, avec leur cargaison.

Abercorn, QC
Image : Un verre d'alcool posé sur un baril.
Photo: Chapitre 6 - Tirer profit de la prohibition  Crédit: Radio-Canada

Chapitre 6: Tirer profit de la prohibition

Abercorn. Un petit village entouré des monts Sutton et du mont Pinacle. Durant les années 1920, l’alcool coule à flots dans les cinq hôtels que compte la municipalité. Ils sont fréquentés par la population locale, mais aussi par les Américains, qui sont nombreux à venir consommer ce produit interdit dans leur pays. Il faut dire qu’Abercorn est située à quelques pas seulement de la frontière américaine.

Image : Abercorn dans les Cantons-de-l'Est
Photo: Le village d'Abercorn, à quelques pas de la frontière américaine.  Crédit: Radio-Canada / Daniel Mailloux

Cette proximité, ajoutée à la présence du chemin de fer, fait en sorte que la municipalité réussit à tirer profit de la prohibition américaine. Aujourd’hui, il ne reste aucun vestige de cette époque. Tous les hôtels ont été incendiés ou détruits.

Les hôtels sont en activité avant la prohibition, période où les profits augmenteront. Les hôtels ont déjà une clientèle régulière, y compris des Américains, qui consomme de l’alcool, explique l’historien consultant Laurent Busseau. Avec la prohibition, la clientèle va se multiplier par 10. Le voisin américain, qui n’est pas contrebandier, mais qui veut consommer de l’alcool, n’a qu’à faire un kilomètre pour traverser et venir consommer, explique-t-il.

Les hôtels, les bars et certains commerces dans les petites villes, comme les restaurants, vont faire leur argent avec cette prohibition. Mais dire qu’ils vont faire fortune, ça serait un peu exagéré. Parce que c’est vraiment les crimes organisés à la grandeur du trafic qui vont faire de l’argent, nuance Laurent Busseau.

Pas très loin d’Abercorn, le Palace of Sin (Palais du péché) chevauche la ligne frontalière entre Glen Sutton et East Richford. En plus des chambres, le bordel compte deux bars au rez-de-chaussée, l’un au Québec, l’autre au Vermont. Il est alors facile, pour les occupants américains, de se tenir du côté canadien en cas de descentes. Sa propriétaire, Lillian Miner, connue sous le nom de « Queen Lil », est venue de Boston pour construire ce bordel.

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Le village de Highwater, à la frontière avec les États-Unis.Photo : Archives - Association du patrimoine de Potton

Le hameau Highwater, situé près de la frontière, tire aussi profit de la loi américaine sur la prohibition. Il compte quatre hôtels à l’époque.

Signe que les activités illicites foisonnent dans les Cantons-de-l'Est au temps de la prohibition, la rumeur veut que même Al Capone ait séjourné dans le canton de Hereford. Selon la légende, il aurait habité une maison à Saint-Herménégilde et y aurait effectué des transactions.

Frelighsburg, QC
Image : Le devant d'un bâtiment abandonné.
Photo: Conclusion - La fin d'une époque  Crédit: Radio-Canada / Daniel Mailloux

Chapitre 7: La fin d'une époque

Du haut de la tourelle qui surplombe la maison de ferme du Domaine Pinnacle à Frelighsburg, la frontière américaine, à environ 500 mètres de là, est bien visible. La vue est dégagée sur les États-Unis. Pas surprenant de lire sur le site web du Domaine qu’elle a « apparemment » été construite pour surveiller la ligne qui sépare les deux pays. Le bruit court que des contrebandiers d’alcool utilisaient la maison comme lieu de rendez-vous à l’époque de la prohibition.

Depuis plusieurs années, le cidre du Domaine Pinnacle est fabriqué et vendu sur place. Sa réputation n’est plus à faire, les nombreuses médailles remportées lors de compétitions en sont la preuve.

Image : Le Domaine Pinnacle
Photo: Le Domaine Pinnacle, à Frelishburg, fabrique aujourd'hui des cidres renommés.  Crédit: Charles Crawford

Même si 86 ans se sont écoulés depuis la fin de la prohibition aux États-Unis, le sujet demeure tabou pour des personnes qui ont des liens de parenté avec des contrebandiers. Elles en parlent parfois à mots couverts ou ne veulent pas dévoiler leur identité.

Premièrement, parce que les gens craignent les commentaires désobligeants de leur entourage.

On ne veut pas dire que grand-papa a fait de l’argent avec de l’alcool prohibé.

Laurent Busseau, historien consultant

Deuxièmement, parce que la fin de la prohibition n’a pas mis un terme à la contrebande. Les “bootleggers” qui travaillaient pour le crime organisé ou pour eux-mêmes sur la frontière vont continuer à faire du trafic d’alcool, mais aussi du trafic d’autres produits, ajoute-t-il.

Bien que les traces de la prohibition aient presque toutes disparu des Cantons-de-l’Est, l’époque reste encore ancrée dans l’imaginaire. Elle fait l’objet de livres, de mémoires de maîtrise et même de spectacles. De nombreux mystères planent toujours, dont celui entourant les circonstances nébuleuses de la mort de Johnny Boudreau, que son arrière-petit-fils, Stéphane, aimerait bien un jour élucider. Si les bâtiments ne font plus partie du paysage, l'histoire continuera de fasciner encore longtemps.

Équipe

Mylène Grenier
Journaliste

Daniel Mailloux
Photographe

Chantale Desbiens
Édimestre

Martin Labbé
Infographiste/Designer interactif de produits numériques multiplateformes

Mykaël Adam
Premier développeur, développement numérique

Émilie Larivée-Tourangeau
Conseillère au contenu numérique

Katherine Domingue
Chef de projet, développement numérique

Isabelle Rodrigue
Première chef journalisme et programmation,
Radio-Canada Estrie

Photos d'archives
Merci à la Société d'histoire de Coaticook; les archives de la Sûreté du Québec; la Société d’histoire Héritage Sutton; Charles Crawford, BAnQ Sherbrooke et BAnQ Rouyn-Noranda, Fonds L'Action catholique.

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