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Un texte de Patrick Foucault | Photos de Radja Mahamba

Perdre quelqu’un qu’on aime apporte son lot de tristesse. Le deuil qui s'ensuit comprend plusieurs étapes vers l’acceptation et, pour certains, le tatouage commémoratif fait partie de la guérison. Regard sur ce phénomène qui, parfois, permet aussi de faire tomber des tabous.

Les témoignages dans ce texte ont été recueillis au Manitoba et en Ontario au début de la pandémie, avant l'entrée en vigueur de restrictions sanitaires dans ces provinces.

Image : Arlene Last-Kolb se tient debout les bras croisés
Photo: Pour Arlene Last-Kolb, le tatouage est une façon de se rapprocher de son fils, mort en 2014  Crédit: Radio-Canada / Radja Mahamba

La mémoire de son fils encrée sur la peau

Durant l’été 2014, la vie d’Arlene Last-Kolb a basculé. Son fils, Jessie, âgé de 24 ans, est mort d'une surdose de fentanyl.

Depuis, la mort de son fils est une épreuve qui la suit partout. Elle est présente dans sa vie de tous les jours, quand, par exemple, elle peint pour le plaisir. Elle la motive dans son militantisme, alors qu’elle se bat constamment pour un soutien plus efficace pour les personnes souffrant de dépendance. Elle est aussi dans ses pensées quand elle fait simplement un casse-tête avec son mari, John, comme c’était le cas lorsque nous l’avons rencontrée. Le deuil, chez elle, est omniprésent.

Jessie était un bon garçon, drôle… et extrêmement intelligent, dit Arlene Last-Kolb. 

Jessie Last-Kolb
On trouve très peu de photos de Jessie dans la maison des Last-Kolb à Winnipeg. Sa famille trouve encore trop douloureux de les regarder.Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

Un jour, raconte-t-elle, Jessie a vu un jeune homme se faire voler sur le pont Osborne, à Winnipeg. Il a arrêté sa camionnette et est allé à son secours. Il était comme ça.

Pour Arlene Last-Kolb, le deuil n'est jamais vraiment terminé. Le tatouage commémoratif est devenu pour elle une façon de surmonter cette épreuve. 

Image :  Arlene Last-Kolb, et son mari, John
Photo:  Arlene Last-Kolb, et son mari, John  Crédit: Radio-Canada / Radja Mahamba

Quand on perd un enfant, on a l'impression de perdre toute sensation. Ce tatouage m'a finalement rappelé que je pouvais ressentir quelque chose.

Une citation de :Arlene Last-Kolb, mère de Jessie et militante

Quelque temps après la mort de son fils, Arlene a pris la décision de se faire tatouer en sa mémoire. Son tatouage lui recouvre l’avant-bras.

Il est important que mon tatouage représente la personnalité de mon fils, dit-elle.

Jessie avait une véritable passion pour le tatouage, raconte sa mère. Il portait lui-même de nombreuses œuvres sur sa peau. La gorge nouée, Arlene explique que le soir de sa mort, il avait un rendez-vous pour un nouveau tatouage. Celui-ci ne sera jamais réalisé.

Son tatouage est ainsi une façon pour Arlen Last-Kolb de se rapprocher de son fils.

Un bras tatoué.
Outre le prénom de son fils, Arlene Last-Kolb s'est notamment fait tatouer une rose et une croix, deux symboles qui fascinaient Jessie. Le tatouage est réalisé à l’encre noire, comme tous ceux qui recouvraient le corps de son fils. Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

Je ne peux pas laisser ses 24 ans d'existence se résumer à une seule soirée, alors qu’il était bien plus que cela à nos yeux.

Une citation de :Arlene Last-Kolb, mère de Jessie

Elle espère que son tatouage est porteur d’un message et qu’il montre aux autres que, pour son mari et elle, la douleur ne s’arrête jamais. 

Image : Des encres utilisées par les tatoueurs.
Photo: Des encres utilisées par les tatoueurs.   Crédit: Radio-Canada / Radja Mahamba

Comme une forme de thérapie

La conception du dessin, la réalisation du tatouage, le fait de le montrer et d’en parler, chacune de ces étapes représente une situation particulière pour les personnes endeuillées et les aide à vivre avec la perte d’un être cher. 

Chaque séance est également une expérience unique pour l’artiste qui produit l'œuvre.

Depuis des années, Mark Mitchell reçoit régulièrement des clients endeuillés dans son studio, Conspicuous Ink, à Winnipeg. Il est là non seulement pour réaliser leur tatouage, mais aussi pour leur tendre la main.

Un homme fait un tatouage sur le bras d'une femme
Aux yeux de certaines personnes endeuillées et tatouées, l’artiste est un peu comme un thérapeute. Mark Mitchell reconnaît qu’une séance peut représenter une étape importante du deuil pour beaucoup de personnes. Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

C'est toujours émotif, dit-il. Il m'est déjà arrivé de pleurer avec mes clients.

Mark Mitchell remarque que les demandes de tatouages commémoratifs sont très variées. Certains clients souhaitent imprimer sur leur corps une date importante dans la vie de la personne disparue, tandis que d’autres optent pour une image reflétant un souvenir particulier. 

De nombreux clients viennent aussi le voir pour commémorer la perte d’un animal de compagnie. Pour être honnête, dit-il, je crois faire plus souvent des tatouages en souvenir d’animaux de compagnie que de personnes disparues.

Un tatouage sur le bras d'une femme
Après une première séance de quelques heures, voici où en est le tatouage de Carmen. Un deuxième rendez-vous sera nécessaire en raison de la complexité de l'œuvre. Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

Aujourd’hui, Mark reçoit Carmen Davidson. Son père, Allan, est mort d’un cancer il y a deux ans. Elle n’est pas trop nerveuse, puisqu’elle en est à son dixième tatouage. Elle reconnaît cependant que celui-ci a une importance particulière.

Elle souhaite un dessin représentant la chanson Wish You Were Here, du groupe Pink Floyd, un morceau important pour son père.

Image : Mark Mitchell fait un taouage sur le bras de Carmen Davidson
Photo: Mark Mitchell et Carmen Davidson : le tatouage commémoratif est une expérience humaine qui peut aussi se dérouler dans la bonne humeur.   Crédit: Radio-Canada / Radja Mahamba

Je dis souvent à mes clients d'essayer de penser à un tatouage qui leur rappellera la joie de leur proche.

Une citation de :Mark Mitchell, propriétaire du studio Conspicuous Ink

« Mes tatouages racontent mon histoire, explique Carmen. Celui-ci me rappelle à quel point mon père aimait la musique. » 

Mark Mitchell souhaite que, un peu comme avec un thérapeute, les gens se sentent bien en quittant son studio. 

Image : Gros plan sur une main qui fait un tatouage
Photo: Le tatoueur Mark Mitchell au travail.  Crédit: Radio-Canada / Radja Mahamba

Lutter contre les tabous

Le tatouage commémoratif, c’est une véritable passion pour Susan Cadell, qui fait partie d'un groupe de chercheurs ayant étudié le phénomène.

Avec ses collègues, Susan Cadell a interrogé une quarantaine de Canadiens arborant de tels tatouages et vivant un peu partout au pays.

Certains, dit-elle, se sont surpris eux-mêmes à désirer un tatouage.

« J'ai remarqué que bien des gens disaient : “Je n’avais jamais imaginé avoir un tatouage, mais ça me semblait bien de me faire tatouer en souvenir de cette personne" », explique-t-elle.

Susan Cadell
Susan Cadell pensait qu’une quinzaine de personnes accepteraient de lui parler de leur expérience. Finalement, plus d’une quarantaine de personnes ont été interrogées dans le cadre de son étude. Photo : Radio-Canada / Michael Charles Cole

Mme Cadell remarque que le tatouage commémoratif n’est pas nouveau. Il est cependant davantage étudié et accepté dans la société. Les milieux de travail sont plus nombreux à accepter les tatouages chez les employés, et les gens hésitent moins à les afficher.

Pour certains, un tatouage est une porte d’entrée pour raconter leur histoire. Les personnes interrogées par Susan Cadell dans le cadre de son étude lui ont ainsi confié que leur tatouage les aidait à soulager leur douleur.

Ce qui m'a surprise, c'était la façon dont les gens utilisent le tatouage pour engager le dialogue.

Une citation de :Susan Cadell, chercheure et professeure en travail social, Université de Waterloo

Selon elle, une telle forme d'art vient briser des tabous. Si des thèmes comme le deuil, les surdoses ou encore le suicide étaient stigmatisés dans le passé, la tolérance grandissante pour le tatouage vient réduire ces barrières.

C’est ce qui est merveilleux avec le tatouage commémoratif, soutient Mme Cadell. Cela contribue à diminuer la stigmatisation. Cela pousse les gens à s’exprimer différemment.

Notre compréhension du deuil, maintenant, c’est que la mort ne termine pas une relation. Elle change cette relation. Pour ces personnes, le tatouage fait partie de cette nouvelle relation.

Une citation de :Susan Cadell, professeure en travail social, Université de Waterloo
Image : Une femme se fait tatouer
Photo: Paul Stafford est concentré sur le tatouage qu’il réalise pour Arlene Last-Kolb.  Crédit: Radio-Canada / Radja Mahamba

Refaire l'expérience pour revivre son effet thérapeutique

Il arrive qu’un seul tatouage commémoratif ne soit pas suffisant. Quelques jours après nous avoir montré son premier tatouage, Arlene Last-Kolb a pris une décision qui la marquera pour toujours : elle souhaite en avoir un second en mémoire de Jessie.

Son choix s’arrête sur un autre tatouage à l’encre noire, sur la main cette fois-ci. Quand elle le regardera, elle verra une rose, la fleur préférée de son fils.

Une main tatouée
Arlene Last-Kolb raconte que, un jour, alors qu’elle marchait en se questionnant sur sa vie, elle a remarqué une rose sur le sol, en plein hiver. Elle y a vu un signe de son fils, Jessie. Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

En entrant dans le studio Blaze Ink Tattoo, à Winnipeg, elle sait que c’est une décision qu’elle ne regrettera pas. Paul Stafford, l’artiste qui l'accompagne dans ce processus, la met immédiatement en confiance.

C'est un genre pour lequel je veux prendre un peu plus de temps, explique le tatoueur. C'est un des tatouages les plus importants qu’on puisse faire.

L'artiste tatoueur Paul Stafford
Avant la pandémie, l’artiste tatoueur Paul Stafford voyait plusieurs fois par semaine des clients endeuillés. Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

En voyant le résultat, Arlene ressent une grande émotion. C’est encore mieux que ce qu’elle avait imaginé.

Chaque jour, je souhaiterais être près de mon fils. Mon nouveau tatouage m’aide à apaiser ce sentiment.

Une citation de :Arlene Last-Kolb, mère de Jessie et militante

Pour Arlene Last-Kolb, la vie continue malgré une douleur qui viendra toujours la hanter, mais qu’elle apprend à apprivoiser.

À travers différents organismes de la capitale manitobaine, elle continue de lutter pour les familles comme la sienne, qui ont peur pour un proche souffrant de dépendance ou qui en ont perdu un. Elle fait pression sur les gouvernements pour faciliter l’accès à des traitements pour toxicomanes, comme la naloxone, un médicament qui renverse l’effet de la surdose.

Et, partout où elle ira, elle pourra trouver la force de continuer en jetant un œil sur ses tatouages.

Arlene Last-Kolb tient une photo de son fils
Il est parfois trop difficile pour Arlene Last-Kolb de regarder les photos de son fils. Il est plus simple de raconter l’histoire à l’origine d’un tatouage. Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

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