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Image : William Radiff, sa conjointe et ses deux fils entourés de boîtes et de valises devant un avion CF-18 stationné sur une piste d'atterrissage.

Demander à un enfant de militaire d’où il vient est probablement la pire des questions. Joseph Radiff, 13 ans, est bien placé pour le savoir. Il commencera bientôt sa huitième année scolaire, dans une huitième école.

Sans même avoir besoin de réfléchir, son grand frère Francis, âgé de 14 ans, énumère tous les endroits où ils ont habité. Chicoutimi, Cold Lake, Ottawa, Alabama, Colorado Springs, Winnipeg, Cold Lake, Bagotville et bientôt Ottawa, pour quelques années j’espère.

Ce rythme de vie est dicté par les besoins en personnel dans les 26 bases, unités et stations dispersées au pays et dans le monde. Une cadence que de plus en plus de familles enrôlées peinent maintenant à tenir au nom de la qualité de vie.

Les Forces n’ont d'autre choix que de prendre ce constat au sérieux au moment où elles veulent non seulement retenir le personnel actuel, mais aussi ajouter 3500 militaires à leurs rangs avec une proportion globale de 25 % de femmes, d'ici 2025-2026.

La Défense nationale a donc entrepris de réformer ce système de mutation du personnel militaire au pays, les fameux postings, qui surviennent tous les ans de mai à juillet.

Repartir… encore

Sur la route du prochain déménagement en Ontario, les frères Radiff auront sûrement l’occasion de fredonner une de leurs chansons préférées : No Roots, d’Alice Merton.

En raison de ces affectations imposées, ils font partie des enfants qui grandissent sans racine, en passant des années à reconstruire des ports d’attache d’un bout à l’autre du pays et, parfois, du monde.

Moi? Je viens de n’importe où!

Joseph Radiff

Les gens avec qui j’habite sont mon chez-moi, plus que l’endroit comme tel, ajoute son frère Francis Radiff.

La famille Radiff devant leur maison dans le quartier militaire de Bagotville.William Radiff, ses enfants, Joseph et Francis, et sa femme Christina quitteront bientôt Bagotville vers Ottawa. Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis

Avec 30 années de carrière militaire et 15 déménagements derrière l’uniforme, leur père, William Radiff, commandant de la base des Forces canadiennes de Bagotville, se fait attribuer soit le mérite, soit l’odieux d’imposer cette réalité nomade à toute la famille, à commencer par sa femme, Christina.

Après huit mois au Colorado, j’ai vu William arriver par la fenêtre avec des fleurs, du vin et de la crème glacée. Quand il a ouvert la porte, j’ai dit : “On déménage déjà, c’est ça?”

Christina Radiff, conjointe de William Radiff

Personne ne voulait quitter le paradis de la pêche à la mouche du Colorado pour l’hiver froid de Winnipeg. Finalement, les matchs des Jets ont sauvé la mise, rigole le colonel.

Le directeur des carrières militaires, le capitaine de vaisseau Paul Forget, a lui-même été muté 12 fois en 32 ans de service. Il estime qu’en général, un militaire peut s’attendre à déménager au moins de 5 à 10 fois durant sa carrière.

Des fois, il faut juste rebalancer la force. Si on a trop de techniciens à un endroit, par exemple, nous devons en déplacer pour maintenir notre force opérationnelle.

Paul Forget, directeur des carrières militaires

Pour monter en grade, bien des militaires estiment qu'il faut essentiellement « cocher des cases », c'est-à-dire s'acquitter de différentes tâches réparties d'un bout à l'autre du pays et, donc, s'investir dans une série de déménagements. Du point de vue institutionnel, ces mutations sont vues de façon plus philosophique, comme une manière d'acquérir une expérience assez diversifiée pour avoir une meilleure vue d’ensemble au moment d’avoir des postes seniors.

Chaque année, ces différents mouvements de personnel se traduisent par quelque 10 000 déménagements et une facture de 400 millions de dollars pour les Forces armées. Pour les familles aussi, la vie nomade a un coût , en commençant par la vente ou l’achat d’une propriété dans un marché immobilier en dents de scie. Tous les déménagements coûtent de l’argent, affirme le colonel Radiff.

Au-delà d’un certain poids financier, les déménagements demandent souvent un investissement de temps et d'énergie important. L’accès difficile à un médecin de famille ou aux soins de santé dans une autre langue et la logistique complexe reliée à l’organisation des déménagements militaires créent un casse-tête global souvent frustrant.

Le statut des Radiff leur permet d’avoir une certaine liberté de parler des sacrifices et des défis de la vie militaire. Ils sont particulièrement bien placés pour constater que les déménagements mènent à l’avancement professionnel.

La journaliste Catherine Paradis discute avec les membres de la famille Radiff sur une piste d'atterrissage.La famille de William Radiff est bien placée pour comprendre la réalité militaire. Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Dans les boîtes à l’année

À soutenir ce rythme, il y a de quoi passer maître dans l’art de se réinstaller et découvrir que c’est parfois plus simple d’avoir des boîtes chez soi en permanence.

Un mur de bacs en plastique dans une pièce du sous-sol.Chez les Radiff, une pièce entière est consacrée à des étagères démontables contenant du matériel qui reste toujours classé dans des boîtes. Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis

Chaque fois, on pend la crémaillère trois jours après être déménagés. Comme ça, on est forcés de s’installer rapidement, ricane William Radiff.

Le genre de trucs qui pourraient servir à la famille Faubert-Leroux, qui vient d’être mutée pour la première fois, à Trenton, en Ontario.

La famille assise dans le salon entourée de boîtes dans la maison du quartier militaire de Bagotville avant le déménagement.Cynthia Leroux, Trystan Faubert-Leroux, Alexandrine Bernier-Leroux et Sébastien Faubert s’apprêtent à déménager en Ontario. Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Avec deux chiens, deux chats, une dizaine d’oiseaux, des tortues, un furet et un gecko, la famille était plutôt en mode sédentaire au cours des dernières années. Sébastien Faubert a été posté à Bagotville en 2001 comme spécialiste en armement sur les CF-18. La mort d’un ami en Afghanistan et ses deux premiers enfants lui ont donné envie de stabilité. Il a évité la mutation en devenant contrôleur aérien.

En 2019, sa nouvelle conjointe, Cynthia Leroux, et lui sont fin prêts pour l’aventure militaire.

Sébastien Faubert et Cynthia Leroux se dirigent vers le camion de déménagement devant leur maison. La famille Faubert-Leroux est mutée à la base militaire des Forces armées canadiennes à Trenton. Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Tout un saut pour cette famille recomposée qui rassemble cinq enfants : les deux filles de Cynthia, dont l’aînée de 17 ans vit avec son père à Trois-Rivières, les deux adolescents de Sébastien qui sont avec leur mère à Québec, et Trystan, né de leur nouvelle union il y a 5 ans.

Ça fait deux ans qu’on demande de partir. Si on veut essayer autre chose, c’est le moment, explique Sébastien Faubert.

C’est ainsi qu’à 14 ans, Alexandrine Bernier-Leroux a dit au revoir à ses amis un mois avant la fin de l’année scolaire.

Au début, j’étais un peu triste de perdre mes amis.

Alexandrine Bernier-Leroux, 14 ans

Pour épauler les adolescents comme Alexandrine dans cette délicate, voire dramatique, séparation amicale, les Centres de ressources pour les familles de militaires (CFRM) ont tissé un filet de sécurité.

Une affiche intitulée : « Tu déménages cet été? Viens en jaser! » sur un tableau d’affichage.Le Centre de ressources pour les familles de militaires organise des soirées pour permettre aux jeunes de discuter des défis ou angoisses liés aux mutations. Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis

C’est à cet âge-là que les amitiés sont les plus importantes, donc c’est à cet âge-là que c’est plus difficile de déménager. Par contre, il y a deux façons de voir la médaille. Il y a le fait que “je déménage, je n’ai plus d’attache”, mais il y a aussi le fait que “j’ai des amis partout au Canada”, donc on essaie de leur faire voir l’aspect positif dans tout ça, explique l'agente de soutien aux mutations, Geneviève Lévesque.

Des soirées de discussion aux activités sociales pour faciliter la communication et rebâtir son réseau social, les CFRM font leur possible pour amoindrir les sacrifices liés aux constantes mutations. Certains de leurs efforts aident les amitiés éparpillées à traverser le temps et les frontières.

J’ai su qu’un ami qui est ici déménage aussi à Trenton, alors je vais connaître quelqu’un!, s’exclame Alexandrine.

De leur côté, les frères Radiff ont raffiné la technique.

Tu veux être mon ami? Non? Au suivant.
Toi oui? Super!

Ça paraît drôle, mais à force de se faire des nouveaux amis, on apprend à devenir proche rapidement, explique-t-il.

Quand on ne reste que deux ans à chaque endroit, pas de temps à « perdre » à se faire des amis. Ainsi, même s’ils aiment moins les au revoir, ils ont souvent hâte aux arrivées.

Entre le français et l’anglais, le sport sert souvent de langue universelle. L’adhésion à une équipe de hockey passe d’ailleurs avant l’organisation de la crémaillère chez les Radiff.

On enfile les patins et la glace est brisée.

Joseph Radiff
Francis, au milieu, et Joseph Radiff, à droite, jouent au hockey ensemble durant un match dans un aréna.Francis et Joseph Radiff ont fait partie de plusieurs équipes de hockey au fil des mutations. Photo : Avec l'autorisation de Serge Tremblay

Femme de militaire ou femme militaire

Christina Radiff est fière de voir ses garçons tirer avantage de cette vie nomade, alors qu’elle a passé toute sa jeunesse dans le même village.

J’y retourne encore aujourd’hui parce que ma famille est encore là. Plus tard, j’espère que nos garçons se sentiront chez eux là où William et moi serons. La grande question est : “Serons-nous un couple capable de s’établir à un seul endroit?” Rester à la même place tout le temps, on est mieux de choisir le bon endroit! , philosophe-t-elle.

Pour Christina Radiff, cette vie d’aventure est précieuse et inestimable, même si elle est encore émotive en pensant à l’indépendance financière sur laquelle elle a dû faire une croix pour y arriver.

Je ne vous cacherai pas que ça a été difficile et que ça l’est encore. Je suis mère à la maison la plupart du temps et j’ai déjà décliné un poste de direction mieux rémunéré que celui de William. Dès le début, s’il avait quitté les Forces, on le voyait déjà plus vieux, pensif sur le balcon à se dire : “Et si j’étais allé au bout de mon rêve militaire?” Donc, j’ai quitté mon emploi et on a suivi sa route. Mais parfois, c’est moi qui me vois sur le balcon en disant : “Et si j’avais accepté cet emploi au lieu de déménager tout le temps?”

Sept plaques d’immatriculation de différentes provinces et États attachées ensemble avec du fil de métal et accrochées sur un mur en décoration.Christina Radiff montre le nombre de plaques d’immatriculation que le couple a accumulé au fil des mutations au Canada et aux États-Unis. Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis

C’est un questionnement pour lequel la conjointe de Sébastien Faubert, Cynthia Leroux, n’était pas prête. Elle a donc décidé de s’enrôler, il y a deux ans.

Un choix calculé.

Je voulais être technicienne en météorologie, mais c’était des quarts de travail et le cours est vraiment long. Mon métier en approvisionnement me permet de travailler sur n’importe quelle base, donc je peux le suivre, explique-t-elle.

Les bérets posés sur un comptoir. Les bérets militaires de Cynthia Leroux et Sébastien Faubert portent des écussons représentant les différents types de métiers. Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis

Parce que nous sommes en 2019

Deux parents qui travaillent, des rôles familiaux plus équilibrés, des familles recomposées, des milléniaux qui cherchent un équilibre entre le travail et la vie personnelle. Les Forces armées canadiennes ne font pas exception dans le monde du travail.

Je le vois. Il y a de moins en moins de militaires qui sont prêts à faire tous les sacrifices que nous avons faits, tous les déménagements. Les jeunes veulent s’installer et les Forces devront s’adapter, constate le commandant William Radiff à l’aube de sa quinzième mutation.

Voilà un constat que font bien des gens qui hésitent pourtant encore à le dire haut et fort. La crainte d’être « barrés » des promotions ou encore d’être jugés dans une communauté tissée serrée empêche bien des militaires d’exprimer publiquement leurs réserves à l’égard des mutations imposées. Dans les conversations privées, poser la question, c’est y répondre. Les déménagements? Oh, oh… réplique-t-on avec un rictus.

Pour avoir l’heure juste, la Défense nationale a mené des sondages internes qui montrent à quel point le système de mutations imposées irrite de plus en plus de militaires. Selon le sondage À vous la parole de 2017, 72 % des militaires mutés sont satisfaits de leur nouvelle affectation. Reste que plus du tiers déplore l’impact sur l’employabilité de leur conjoint et 56 % voudraient une plus grande stabilité géographique. Près de la moitié des répondants perçoivent aussi qu’ils n’ont aucun contrôle sur la progression de leur carrière. De surcroît, plus de personnes voient le service militaire comme un emploi, même si encore près de 70 % des militaires le considèrent toujours comme un mode de vie.

À la lumière de ces résultats, les Forces armées ont donc entrepris de faire leurs devoirs en jetant les bases d’une vaste réforme.

Mission : The Journey. Le cheminement.

Depuis juin 2017, le colonel Steeve Caron dirige une équipe de 30 personnes chargée de développer le programme The Journey, Le cheminement en français.

L’initiative Canada sans faille, par exemple, qui vise à réduire la bureaucratie liée aux déplacements, comme les changements de permis de conduire entre les provinces, s’inscrit comme le premier pas dans la vision globale du programme The Journey, en ce qui touche les déménagements.

Documents officiels de la Défense nationale détaillant les objectifs de la réforme.La réforme est en cours d'élaboration au sein des Forces armées canadiennes. Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis

Est-ce le début de la fin des mutations pour gravir les rangs militaires? Pas si simple.

On a un mandat clair et on doit être prêt à répondre à nos exigences opérationnelles, qu’on ne peut pas compromettre. L’idée est d’au moins faciliter la discussion et qu’on planifie un peu plus. On va devoir démontrer une plus grande ouverture et vraiment remettre en question l’importance du niveau d’expérience qu’on va chercher à travers les déménagements. Mais il n’y a pas encore de changement de politique pour le moment, nuance Steeve Caron.

Après avoir accompagné près de 600 familles mutées l’an dernier, l'agente de soutien aux mutations Geneviève Lévesque pense que la réflexion est essentielle. Il y a une famille à Bagotville dont l’enfant a dû refaire une évaluation complète de son état de santé pour être admis au Centre de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI). En plus, l’enfant est anglophone, alors pour trouver les spécialistes, il doit souvent aller à Québec. Ce sont des défis supplémentaires qu’on pourrait éviter en essayant d’apaiser les familles et leur dire : “OK, vous autres, on va vous donner un petit break et vous envoyer dans un milieu plus facilitant”, estime-t-elle.

Geneviève Lévesque dans son bureau du Centre des ressources de familles militaires.L’agente de liaison et soutien aux mutations, Geneviève Lévesque, a accompagné 600 familles dans leur déménagement l’an dernier. Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis

Ses propos trouvent écho dans la communauté militaire, où la flexibilité visée par le programme The Journey est bien accueillie.

Cette volonté d’alléger le fardeau des mutations est clairement un pas dans la bonne direction. Il faut définitivement porter attention au mode de vie militaire, tant au niveau financier qu'au niveau de la santé mentale des familles, estime Christina Radiff. Tous nos sacrifices sont inestimables. Il faut trouver une façon de compenser ou de récompenser tous ces efforts si on veut attirer les plus jeunes, poursuit William Radiff.

Déjà, les Faubert-Leroux sentent une ouverture. Il y a longtemps, c’était les Forces d’abord, la famille ensuite. Maintenant, ça vire de bord. Les besoins des Forces sont là, mais ils sont beaucoup plus à l’écoute pour les familles reconstituées ou les couples militaires comme nous, estime Sébastien Faubert, qui ne voulait d’ailleurs pas aller plus loin que l’Ontario, pour maintenir le contact avec ses autres enfants à Québec.

Autoportrait de Sébastien Faubert, Cynthia Leroux et leurs enfants, Trystan, Alexandrine, Juliette, Zaack et Nathan.Trois des cinq enfants de la famille reconstituée de Sébastien Faubert et Cynthia Leroux habitent avec un autre parent. Photo : Avec l'autorisation de Sébastien Faubert

Le capitaine de vaisseau Paul Forget confirme que son équipe de 104 gérants de carrière fait de son mieux pour aligner les désirs personnels et les besoins opérationnels, et que les mutations sont souvent plus espacées qu'auparavant.

Parfois, on est capable d’accommoder le monde jusqu’à 10 ans dans une certaine région géographique, mais le danger, après autant de temps dans un endroit spécifique, c’est qu’on commence à développer des racines et ça devient plus difficile de déménager. C’est une réalité qu’on essaie de gérer.

Pour lui, le programme The Journey porte bien son nom : c’est clairement un travail de longue haleine.

Il faut s’entendre que Journey est sur 10 ans et plus, donc les changements immédiats, il y en a très peu., admet M. Forget.

Bien qu’il soit encore au large, ce vent de fraîcheur qui souffle sur les Forces armées canadiennes est bienvenu et attendu dans les rangs.

Équipe

Photographes : Catherine Paradis et Vicky Boutin
Édimestre : Jessica Prescott

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