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Image : Illustration d'une femme regardant un test de grossesse positif.

Texte : Andréane Williams | Illustrations : Marie-Pier Mercier

En Alberta et ailleurs au Canada, de nombreux centres conseil grossesse affirment offrir de l’information neutre sur la santé sexuelle et les options offertes en cas de grossesse non planifiée. Des activistes pro-choix pensent cependant que ces organismes cachent leur stratégie anti-avortement.

Lorsqu’elle est tombée enceinte par accident il y a une dizaine d’années, Victoria Stevens s’est tournée vers Internet pour trouver une clinique d’avortement.

Elle est rapidement tombée sur The Back Porch, un organisme situé à Edmonton qui, sur la page d’accueil de son site Internet, se présente comme un centre d’information qui conseille les femmes enceintes au sujet des options qui s’offrent à elles, telles que l’avortement, l’adoption et la parentalité.

Victoria Stevens devant le centre The Black Porch.
Selon Victoria Stevens, les méthodes de l’organisme The Back Porch induisent les femmes en erreur. Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Quand je l'ai appelé, on m’a dit qu’on pouvait me donner de l’information concernant mes options, même si j'avais dit que je voulais me faire avorter. [...] J’ai trouvé louche le fait qu’on ne voulait pas me donner d’information sur l’avortement. J’ai eu l’impression que le centre avait des intentions cachées, raconte-t-elle.

The Back Porch a refusé les demandes d'entrevue de Radio-Canada. Dans une déclaration par courriel, l’organisme affirme qu’il est un centre d’information et non une clinique et qu’il ne dirige pas les femmes vers des cliniques d’avortement.

Illustration d'une femme qui tend un test de grossesse à une autre personne.
Image : Illustration d'une femme qui tend un test de grossesse à une autre personne.
Photo: Selon la militante Anne Johanson, qui a infiltré un centre, les conseillères tentaient de faire en sorte que les jeunes filles retardent l'avortement jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour cette intervention.  Crédit: Radio-Canada / Marie-Pier Mercier

Des méthodes controversées

Selon la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada, il existe environ 160 centres conseil grossesse au Canada. Beaucoup d’entre eux sont affiliés à des organismes chrétiens.

L’Alberta en compte une vingtaine, dont The Back Porch.

Les centres conseil grossesse laissent sous-entendre qu’ils sont séculiers et neutres, mais, une fois à l’intérieur, il y a de la littérature anti-avortement et on fait pression pour que les femmes envisagent d’autres options que l’avortement en en exagérant les risques, explique Joyce Arthur, la directrice générale de la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada.

Un édifice avec des écriteaux indiquant de l'aide gratuite en cas de grossesse non planifiée.
L’organisme The Back Porch est situé juste en face de la seule clinique d’avortement d’Edmonton.Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

L’organisme The Back Porch est situé directement en face de la clinique d’avortement Women’s Health Options, la seule à Edmonton. Sur sa façade latérale, un grand panneau annonce de l’information gratuite pour les femmes qui font face à une grossesse non planifiée.

Selon Liesel Hack, une travailleuse sociale qui travaille à la clinique d’avortement Women’s Health Options depuis 11 ans, les patientes confondent régulièrement The Back Porch avec la clinique.

Liesel Hack devant la clinique Women’s Health Options.
Selon Liesel Hack, les femmes confondent souvent The Back Porch et la clinique d’avortement où elle travaille.Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Certaines s’y sont fait dire qu’elles auraient de la difficulté à devenir enceintes si elles se faisaient avorter*. D’autres se sont fait offrir du jus et des biscuits alors qu’elles doivent être à jeun pour pouvoir se faire avorter, déplore la travailleuse sociale.

* Selon la Société canadienne du cancer et la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC) l’avortement n’augmente pas les risques de cancer du sein, ni les problèmes d’infertilité.

Illustration-titre du reportage magazine.
Image : Illustration-titre du reportage magazine.
Photo: Les centres conseil grossesse sont-ils des organismes anti-avortment?  Crédit: Radio-Canada / Marie-Pier Mercier

Une militante infiltre un centre conseil grossesse

Il y a une quinzaine d’années, Anne Johanson* a infiltré un centre conseil grossesse situé en Colombie-Britannique et a pris part à une formation de trois mois pour y devenir conseillère bénévole.

Les informations qu’elle y a recueillies ont été publiées dans une étude de l’organisme britanno-colombien Pro-Choice Action Network publiée en 2009.

Anne Johanson affirme entre autres avoir dû entrer dans une congrégation religieuse et être recommandée par un prêtre afin de pouvoir prendre part à la formation.

La formation n’était pas subtile du tout. On nous montrait comment faire peur aux jeunes filles et les culpabiliser pour qu’elles renoncent à l’avortement. On utilisait par exemple de petits bébés en plastique pour montrer à quoi ressemblait le fœtus qu’elles portaient, se souvient-elle.

La militante ajoute que la formation visait à apprendre à mettre les patientes en confiance pour les duper avec de l'information erronée sur les risques liés à l'avortement comme des problèmes d'infertilité ou même de cancer du sein.

Les centres essayaient de faire en sorte, surtout avec les jeunes filles, qu’elles retardent [l’avortement] jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Anne Johanson

Elle précise que les formateurs n’avaient aucune formation sur le plan médical ou en suivi psychologique.

Saryn Hingston a été bénévole dans un centre conseil grossesse de la région de Calgary il y a un peu plus d’une dizaine d’années. Elle affirme y avoir observé des tactiques similaires.

À l’époque, je pensais que l’avortement était un meurtre et qu’en aidant les femmes à en prendre conscience on sauverait des vies, raconte la jeune femme, qui a abandonné la formation parce qu’elle était mal à l’aise avec les méthodes employées par l’organisme.

C’était sous-entendu dans la formation qu’elles (les clientes) ne devaient pas savoir que nous étions opposés à l’avortement. [...] Il fallait donc faire en sorte qu’elles viennent au centre pour pouvoir les mettre en confiance, raconte-t-elle.

* Anne Johanson est un nom d’emprunt. Radio-Canada a accepté de cacher son identité parce qu’elle craint des représailles.

Illustration montrant une recommandation écrite portant une croix.
Image : Illustration montrant une recommandation écrite portant une croix.
Photo: Des centres demandent parfois à leurs conseillères bénévoles d'être recommandées par un prêtre ou encore de signer une déclaration de foi, par exemple.   Crédit: Radio-Canada / Marie-Pier Mercier

Des organismes religieux

Le Central Alberta Pregnancy Care Centre, situé à Red Deer en Alberta, est l’un des 80 centres conseil grossesse affiliés à l’organisme chrétien Pregnancy Care Canada.

Sa mission, selon sa directrice générale, Anne Waddell, est de venir en aide et d’offrir de l’information neutre aux femmes dont la grossesse est non planifiée. Il donne aussi des cours prénataux et offre gratuitement des articles de maternité aux familles dans le besoin.

Comme la plupart des centres conseil grossesse, il n’emploie ni infirmière ni travailleuse sociale. Tous ses conseillers sont des bénévoles qui reçoivent une formation sur place et doivent signer une déclaration dans laquelle on affirme sa foi dans la religion chrétienne.

Il arrive que des bénévoles arrivent avec une stratégie très pro-vie. Une grande partie de notre formation sert à les aider à comprendre la crise que ces femmes traversent. [...] Notre objectif n’est pas de sauver des bébés, mais d’aider les femmes, explique Linda Herron, la responsable du service à la clientèle du centre.

Linda Herron et Anne Waddell dans le centre.
Linda Herron (gauche) et Anne Waddell (droite) gèrent le centre conseil grossesse de Red Deer. Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

La formation comprend également un chapitre sur le caractère sacré de la vie humaine et sur la vision biblique de la sexualité.

Anne Waddell assure toutefois que ces valeurs religieuses n’empêchent pas les bénévoles de bien conseiller les clientes.

Certains centres fonctionnent d’une manière à imposer leurs valeurs et à influencer les clientes, mais ce n’est vraiment pas notre mandat.

Anne Waddell, directrice générale de Central Alberta Pregnancy Care Centre

La directrice générale de Pregnancy Care Canada et médecin de famille Laura Lewis admet que l’organisme qu’elle préside ne facilite pas l’accès à l’avortement ni à la contraception.

L’important est la manière dont nous accompagnons les femmes, peu importe la décision qu’elles prennent. Nos croyances ont peu d’importance, précise-t-elle.

Elle ajoute que les centres conseil grossesse permettent aux femmes de mieux s’informer, puisqu’elles ne reçoivent pas toujours l’information dont elles ont besoin avant de se faire avorter.

Le centre conseil grossesse où Saryn Hingston a été bénévole n’est pas affilié à Pregnancy Care Canada.

Elle a travaillé pendant plusieurs mois dans le centre de dons de l’organisme, où des familles dans le besoin venaient régulièrement s’approvisionner.

Saryn Hingston.
Saryn Hingston, une ancienne bénévole d'un centre conseil grossesse, dénonce les méthodes employées par certains de ces centres.Photo : Radio-Canada

Les gens qui venaient avaient vraiment besoin de couches et de vêtements pour leur bébé. [...] Leur offrir du soutien était vraiment gratifiant, raconte-t-elle.

La jeune femme déplore cependant les méthodes utilisées par certains centres.

La majorité des bénévoles sont très sincères et veulent vraiment aider. [...] Malheureusement, ils causent du tort parce qu’ils cachent le fait qu’ils sont contre l’avortement et diffusent des idées négatives sur la sexualité avant le mariage, précise-t-elle.

Quant à Victoria Stevens, elle a finalement pu se faire avorter à la clinique près du centre qu’elle avait consulté au départ. Selon elle, le fait qu'un centre conseil grossesse soit situé juste à côté d'une clinique d'avortement en dit long sur les motivations de certains de ces organismes.

Si leur message était assez fort, ils n'auraient pas à utiliser des tactiques aussi sournoises pour attirer les gens, conclut-elle.

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