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Image : Des plaines dans le Dakota du Nord.

Dans les plaines du Dakota du Nord, une courbe invisible inquiète. Cet État de moins de 800 000 habitants détient le triste record du plus haut taux d’infection aux États-Unis, et les rassemblements de Thanksgiving, l’Action de grâces, inquiètent les autorités de la santé publique.

Par Raphaël Bouvier-Auclair

C’est très rural, nous sommes indépendants et forts. C’est très bien. Mais avec la COVID-19, nous avons besoin d’une dose d’humilité, lance Jennifer Kary en parlant de la crise qui secoue son État. Une crise qui n’a pas épargné sa famille.

À la mi-octobre, Jennifer, jeune trentenaire, se sent malade. Le verdict tombe : comme des milliers d’autres résidents du Dakota du Nord, elle a contracté la COVID-19. Si elle ne connaît pas la source de l’infection, Jennifer constate que le virus se propage rapidement.

Jenn et son mari Jason Kary vivent dans la région de Bismarck, au Dakota du Nord.
Jenn et son mari Jason ont tous deux contracté la COVID-19. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Son mari, sa fille, des membres de la famille et des amis : en quelques jours, elle apprend qu’une dizaine de membres de son entourage ont aussi été infectés.

Si Jennifer ne se sent pas bien, c’est surtout l'état de santé de son mari Jason, 36 ans, qui l’inquiète. Son état se dégrade rapidement, au point où il doit être hospitalisé.

Mes signes vitaux étaient très faibles, je manquais d’oxygène, se souvient-il.

La hausse massive des hospitalisations et les ressources limitées ont forcé les autorités médicales à envoyer Jason dans un hôpital de Fargo, une ville qui se trouve à 300 kilomètres à l’est de la capitale Bismarck, où sa famille et lui résident.

Une ambulance à Bismarck, dans le Dakota du Nord.
Les services hospitaliers du Dakota du Nord sont mis à rude épreuve depuis plusieurs semaines.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

J’ai dû aller le chercher même si j’étais encore malade moi-même, raconte Jenn.

Bien qu’aujourd’hui guéri, le couple demeure aux aguets. Chez les Kary, la prudence est de mise. 

Malgré le froid qui s’installe au fur et à mesure que la lumière du jour disparaît, notre entretien se déroule à l’extérieur, devant leur maison. 

Quand l’été est arrivé, nous avons baissé la garde, nous sommes retournés à la normale. Et ça nous a rattrapés, constate Jason.

Un système hospitalier mis à rude épreuve

Les urgences d'un hôpital de Bismarck, la capitale du Dakota du Nord.
Il n'y a qu'une vingtaine de lits de soins intensifs disponibles au Dakota du Nord.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Je suis fatigué, admet le docteur David Field, 63 ans, qui traite des patients qui se remettent de la COVID-19 dans un hôpital du centre-ville de Bismarck. 

On fait de notre mieux pour continuer à aider les gens, mais c’est dur. C’est dur de travailler à un tel niveau tous les jours.

Une citation de :David Field, médecin

Derrière les sourires que le médecin adresse à ses collègues rencontrés dans les couloirs du centre hospitalier Sanford Health, ses soupirs trahissent les effets d’épreuves personnelles et professionnelles. 

J’ai une collègue qui a été infectée et elle ne va pas aussi bien qu’on aimerait, raconte-t-il, inquiet. 

Le docteur David Field, dans un hôpital de Bismarck, au Dakota du Nord.
Le docteur David Field, qui traite des patients qui se remettent de la COVID-19, ne cache pas sa fatigue. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Avec seulement une vingtaine de lits de soins intensifs disponibles dans l’ensemble de l’État, le système hospitalier du Dakota du Nord est mis à rude épreuve par la crise. Il y a quelques jours, une soixante d’infirmières des forces armées ont été déployées pour venir en aide à un personnel médical à bout de souffle.

Malgré le nombre important d’hospitalisations et les près de 900 décès liés à la COVID-19, le docteur David Field déplore un décalage entre la crise qui secoue le système de santé et sa perception par la population.

L'hôpital Sanford Health, à Bismarck, accueille des patients atteints de la COVID-19.
L'hôpital Sanford Health, à Bismarck, accueille des patients atteints de la COVID-19. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Le constat s’impose d’ailleurs dès que l’on met les pieds au Dakota du Nord.

À New York en avril, la ville, habituellement vibrante d’activités, était pratiquement vide. À Bismarck, les commerces, les bars et restaurants sont ouverts et les résidents vaquent à leurs occupations.

Aujourd’hui, le port du masque est imposé et les heures d’ouverture des bars sont limitées, mais jusqu’à tout récemment, presque aucune mesure n’était imposée aux résidents de cet État des Grandes Plaines. 

La fenêtre d'un bar, dans la région de Bismarck, au Dakota du Nord.
Les bars sont toujours ouverts dans le Dakota du Nord, mais leurs heures d'ouverture ont été réduites.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Le Dakota du Nord a été dans le déni, on n'a pas réalisé l’ampleur du problème, note le docteur Stephen McDonough. 

Selon ce médecin qui a longtemps travaillé à la santé publique de l’État, c’est ce faux sentiment de sécurité qui a contribué à la propagation rapide de la COVID-19 pendant l’été et au début de l’automne, y compris dans les milieux ruraux.

Le docteur Stephen McDonough devant un écran qui montre les statistiques liées à la pandémie.
Le docteur Stephen McDonough s'inquiète de la progression de la pandémie dans son État. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Dans plusieurs villages, il y a une école, une église et un bar. Les gens s’y rendaient et ne portaient pas de masque. C’est une grande tragédie. La COVID-19 a pu se répandre comme un feu de forêt, explique-t-il, montrant les plus récents chiffres fournis par les autorités sur l’écran de son ordinateur.

Au Dakota du Nord, les données liées à la COVID-19 ont effectivement de quoi donner le vertige.

Depuis quatre semaines, à l’exception de quatre journées, l’État a dépassé quotidiennement les 1000 nouveaux cas d’infection. Le tout sur un territoire dont la population est inférieure à 800 000 habitants. 

Des automobilistes attendent de subir un test de dépistage de la COVID-19.
Chaque semaine, 1000 tests sont réalisés en deux heures dans ce centre de conférence. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Signe de l’ampleur de la crise, les autorités de la capitale Bismarck, avec l’aide de la Garde nationale, transforment chaque semaine un centre de conférence en immense clinique de dépistage où les résidents vont subir un test au volant de leur voiture.

Les résultats de ce dépistage massif témoignent de l’importance de la transmission communautaire du virus dans l’État : ces derniers jours, le taux de positivité enregistré était d’entre 10 % et 13 %.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande que le taux de positivité soit inférieur à 5 % pendant au moins deux semaines avant de relâcher les restrictions. Un taux de positivité qui dépasse ce seuil indique une épidémie non contrôlée.

Des employés dans un centre de dépistage.
Chaque semaine, un centre de conférence de Bismarck est transformé en immense clinique de dépistage de la COVID-19.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Pour réduire la transmission communautaire, le docteur McDonough, tout comme son collègue David Field, a longtemps milité pour l’imposition du port du masque dans l’État. 

Après des mois d’hésitation, le gouverneur républicain a finalement cédé. Il y a une dizaine de jours, il a exigé que les résidents de son État se couvrent le visage à l’intérieur, mais également à l’extérieur quand la distance appropriée ne peut pas être respectée.

Opposition au port du masque : c’est notre droit constitutionnel

Depuis, des affiches invitant les clients à entrer le visage couvert sont apparues sur les vitrines des commerces de Bismarck.

Bien que la mesure semble respectée par la plupart des résidents aperçus dans la capitale de l’État, son application rencontre une certaine résistance.

Des employés hospitaliers portent le masque dans les rues de Bismarck.
Des employés hospitaliers portent le masque dans les rues de Bismarck. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

C’est mon droit constitutionnel, dit par exemple une femme rencontrée dans le lobby d’un hôtel de la capitale pour expliquer sa décision de ne pas se couvrir le visage, alors que le gouvernement et l’établissement où elle se trouve l’exigent. 

Que les personnes vulnérables se protègent, lance un autre homme rencontré dans une station-service, qui remet en doute les statistiques avancées par les autorités sanitaires à propos du nombre de décès liés à la COVID-19.

Puis la politique mise de l’avant par un gouverneur républicain est même défiée par des membres de son propre parti. 

Si je ne résiste pas à la coercition qui demande de suivre cette ligne, je serai un mouton. Aussi bien écouter tout ce que le gouvernement me demandera, dit le représentant républicain local Rick Becker.

Rick Becker, un élu républicain et médecin du Dakota du Nord.
Rick Becker, élu républicain et médecin, s'oppose au port du masque imposé par le gouverneur de son propre parti. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Lui-même médecin, il dirige une clinique de chirurgie esthétique, où ni les clients ni les employés ne portent le masque. 

Malgré l’avis de nombreux experts de santé publique, l’élu remet en doute l’efficacité des mesures sanitaires comme le port du masque. Il tente de convaincre ses collègues républicains de se réunir rapidement à la législature d'État pour tenter de mettre fin à l’état d’urgence sanitaire décrété par le gouverneur.

C’est une pente glissante. Le gouvernement pourrait me demander de faire quelque chose qui à mon avis ne sera pas utile et enfreindra mes droits.

Une citation de :Rick Becker, élu républicain

Au-delà de la résistance au port du masque, les autorités de santé publique entrevoient un autre obstacle majeur à leurs efforts pour reprendre le contrôle de la pandémie au Dakota du Nord : la fête de Thanksgiving, l’Action de grâces américaine.

Dans des comtés ruraux de l’État, si vous vous réunissez avec 15 personnes, il y a 90 % de risque que quelqu’un dans le groupe soit porteur du virus, explique le docteur Stephen McDonough.

Une employée de la santé publique parle à un patient assis dans sa voiture.
Une employée de la santé publique administre un test de la COVID-19 à un résident de la région de Bismarck. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Ces craintes sont partagées par Jennifer Kary, dont la famille a été confrontée aux dangers du virus. Cette année, les plans de l’Action de grâces des Kary seront ajustés. 

Si les gens voyagent, ne portent pas de masque et participent à des repas de Thanksgiving avec grand-maman et grand-papa, ça reviendra et ça sera pire que ce qu'on a vu ces dernières semaines, lance-t-elle.

Depuis sa maladie, Jenn Kerry observe quotidiennement les chiffres et les tendances liées à la pandémie. Ces derniers jours, elle a constaté une légère amélioration de la situation. Autre source d’espoir dans son État : le Dakota du Nord a été choisi par les autorités américaines pour mener un projet pilote de distribution du vaccin.

Mais Jennifer craint que d’ici quelques semaines, la COVID-19 vienne à nouveau secouer ce petit État des Grandes Plaines, pourtant habitué aux forts vents.

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