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Image : Roger LeBlanc devant son bateau.

Texte : Catherine Allard | Journaliste et photos : Nicolas Steinbach

Peur, colère et sentiment d'injustice. À la baie Sainte-Marie, les pêcheurs de homard acadiens se retrouvent au cœur d'un conflit qui mine leur région. Ils en ont gros sur le cœur et dénoncent une pêche autochtone qui cache - à leurs yeux - des activités de braconnage dont profitent des pêcheurs et des acheteurs non autochtones peu scrupuleux. Témoignages.

Le quai de Saulnierville avec plusieurs bateaux et des casiers de pêche au homard.
Image : Le quai de Saulnierville avec plusieurs bateaux et des casiers de pêche au homard.
Photo: Le quai de Saulnierville  Crédit: Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Le calme est peut-être revenu sur les quais, mais les tensions des dernières semaines ont laissé des traces dans les communautés acadiennes du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse.

Sur la terre ou en mer, pêcheurs autochtones et non autochtones s’affrontent depuis près de deux mois. Des trappes, un bateau, un véhicule et une usine liés à la pêche autochtone ont notamment été détruits.

À quelques jours du début de saison commerciale de pêche au homard, rares sont les personnes qui acceptent de témoigner. Ils craignent qu’on s’en prenne à leur famille, leur bateau et leur maison.

Roger LeBlanc devant son bateau.
Le pêcheur Roger LeBlancPhoto : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

J’ai mal au coeur

Le pêcheur Roger LeBlanc avoue qu’il a peur comme tout le monde , mais la crainte de perdre son gagne-pain le pousse à prendre la parole.

Il y a beaucoup de tension, on ne sait pas ce qui va se passer sur la mer. Il y a des pêcheurs qui ne vont pas y aller parce que ce n’est pas faisable. Il n’y a pas d’enthousiasme.

Selon lui, la baie se vide peu à peu et le homard pourrait ne pas être abondant pendant encore longtemps. Si ceci continue, notre pêche est finie dans cinq ans. Ça va être une ville fantôme.

Une situation critique, que le reste du Canada ne comprend pas , selon lui.

Ça me fait vraiment mal d’entendre des politiciens dire que les Acadiens sont des racistes et des terroristes. J’aimerais qu’ils viennent à la baie. J’ai assez mal au cœur, les Acadiens ne sont pas ça du tout.

Roger LeBlanc, pêcheur

Pour Roger LeBlanc, il n’existe qu’une seule solution pour régler le conflit : les Autochtones doivent accepter de pêcher dans le cadre des saisons réglementées par le fédéral.

Le reste out. Pêcher l’été dans la baie, c’est zéro!

Quelques bateaux amarrés au quai de Saulnierville.
Image : Quelques bateaux amarrés au quai de Saulnierville.
Photo: Le quai de Saulnierville  Crédit: Radio-Canada / Nicolas Steinbach

La pêche de subsistance, un prétexte?

L’ancien ministre des Pêches et des Océans, Robert Thibault, habite près du quai de Saulnierville, où la communauté autochtone de Sipekne'katik a lancé sa pêche au homard autoréglementée à la mi-septembre.

De ma fenêtre je pouvais voir des bateaux pêcher [hors-saison] du lever au coucher du soleil, même la nuit avec les lumières. Au fil des années, les bateaux sont devenus plus sophistiqués et plus gros. Ces bateaux pêchent de la même manière et depuis quelques semaines, on appelle ça de la pêche à revenu modéré [pêche de subsistance], a indiqué M. Thibault

Robert Thibault à l'extérieur
Robert ThibaultPhoto : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Pour lui, les activités dans la baie sont bien plus qu’une pêche de subsistance convenable. Il craint qu’on tente de rendre acceptables des activités illégales, au nom de la pêche de subsistance.

Ça se passe depuis 25 ans, peut-être plus. Dans les deux ou trois dernières années, c’est devenu à l’échelle industrielle. C’est devenu un braconnage organisé, où des gens de la communauté acadienne accueillent ou recrutent, des gens de la communauté autochtone, pour venir faire une pêche hors saison, une pêche commerciale.

Robert Thibault, ancien ministre des Pêches et des Océans

Encore cette année, Pêches et Océans a saisi des casiers jugés illégaux, mais refuse de dévoiler des données sur l’ampleur du braconnage puisque des opérations sont en cours .

C’est l’évolution qu’on voit. Tu as une ressource incontrôlable, avec deux systèmes de réglementation, c’est impossible [...] la seule réglementation qui existe doit venir du gouvernement fédéral , croit l’ancien ministre.

Qu’est-ce que la pêche de subsistance?

La pêche de subsistance convenable est un principe qui reconnaît aux Autochtones un droit ancestral à la pêche. Ces droits ont été confirmés par la Cour suprême du Canada, mais l’ampleur et les limites de leur mise en application n’ont jamais été définies.

Pour aller plus loin : Droits autochtones : qu'est-ce qu'une pêche de subsistance convenable?

Le drapeau du peuple micmac qui flotte dans le ciel alors que le soleil se lève.
Image : Le drapeau du peuple micmac qui flotte dans le ciel alors que le soleil se lève.
Photo: Le drapeau du peuple micmac  Crédit: Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Une communauté sur le qui-vive

La vie n’est plus la même à la baie depuis le début du conflit. Les enfants ont peur, les femmes ont peur, les maris ont peur… C’est terrifiant , raconte Holly Amirault. Elle est mariée à un pêcheur non autochtone qui a été impliqué dans des affrontements avec des pêcheurs autochtones au début de la crise.

Notre monde a été bouleversé. C’est passé d’une petite vie paisible au chaos absolu. Nous sommes incapables de dormir, de faire nos tâches quotidiennes, nous devons nous absenter du travail. C’est un cauchemar.

Holly Amirault

Son conjoint s’est rendu au quai de Saulnierville, le 17 septembre, afin de montrer son appui aux pêcheurs commerciaux. Depuis, notre adresse a été partagée sur les réseaux sociaux, on a appelé à mon travail, des menaces de mort.

Holly Amirault
Holly Amirault, conjointe de pêcheurPhoto : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Selon les données fournies par la communauté autochtone de Sipekne'katik, une dizaine de bateaux, avec une cinquantaine de casiers chacun, pêchent du homard à des fins de subsistance convenable depuis la mi-septembre. Le chef Mike Sack indique que ces bateaux ont pêché plus de 100 000 livres de homard et respectent les droits des Autochtones.

Holly Amirault n’y croit pas.

Il faut seulement regarder les casiers qui sortent et savoir compter pour comprendre que ce n’est pas vrai , dit celle qui travaille dans l’industrie des pêches, près du quai Saulnierville.

Elle n'est pas la seule qui pense ainsi. Et comme d'autres, elle sent qu'elle ne peut pas exprimer sa colère et son exaspération.

Nous ne semblons pas avoir le droit de dénoncer la violence et les menaces sans se faire dire qu’on est raciste ou que nous ne croyons pas dans les droits des Autochtones. Ça ne pourrait pas être plus loin de la vérité.

Des bateaux de pêches.
Image : Des bateaux de pêches.
Photo: Des bateaux de pêches.  Crédit: Radio-Canada / Nicolas Steinbach

L’inaction du fédéral vivement critiquée

Comme d’autres, le député fédéral Chris d’Entremont dit avoir reçu des menaces sur les réseaux sociaux.

Ce sont des gens qui ne sont pas nécessairement ici, des gens sur Facebook qui sont presque invisibles. Ce sont des Autochtones ou des partisans des Autochtones. Il s’est plaint à la police.

C’est difficile. Même pour ma femme et mes enfants, a confié le député de Nova-Ouest.

Et à quelques jours du début de la plus importante saison de pêche commerciale au Canada atlantique, les solutions se font toujours attendre.

Le député conservateur reproche au gouvernement fédéral de faire la sourde oreille et d’ignorer l’urgence de la situation.

Chris d'Entremont sur un quai entre deux bateaux de pêche.
Le député fédéral Chris d'Entremont au quai de MeteghanPhoto : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Il demande même la démission de la ministre des Pêches et des Océans, Bernadette Jordan.

La ministre est invisible. Elle pourrait être ici et rencontrer les pêcheurs. Elle se cache.

Le monde dans la région est fatigué de ne pas comprendre, de ne pas avoir d’informations du gouvernement sur une pêche qui n’est pas vraiment acceptée dans la région.

Chris d'Entremont, député

Il croit que le gouvernement fédéral doit mener une enquête sur la pêche dans la baie Sainte-Marie et procéder à une opération de nettoyage de la baie . Cela devrait commencer maintenant, avant le début de la saison commerciale, selon lui.

Des pêcheurs sur le quai de Meteghan.
Image : Des pêcheurs sur le quai de Meteghan.
Photo: Des pêcheurs sur le quai de Meteghan.  Crédit: Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Des pêcheurs découragés

De nombreux pêcheurs acadiens ne ressentent plus l’appel du large comme avant. Les yeux tournés vers la baie, ils se demandent ce dont hériteront les prochaines générations.

Il faut comprendre qu’il y a une quantité [limitée] de homard. Comment on pêche pour qu’il n’y ait pas d’impact pour le futur?, s'interroge le pêcheur Hubert Saulnier, aussi président de l’autorité portuaire de Meteghan.

Hubert Saulnier sur le quai de Meteghan en Nouvelle-Écosse.
Le pêcheur Hubert SaulnierPhoto : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Hubert Saulnier pêche depuis plus d’un demi-siècle dans la baie. Depuis quatre ou cinq ans, on voit que ça diminue dans la baie de plus en plus. J’ai de la misère à dire [la cause], ça pourrait être deux ou trois choses.

Ses observations ne sont pas que des impressions. Les stocks de homard ont diminué dans la baie Sainte-Marie, selon les plus récentes données de Pêches et Océans.

Face à une saison qui s’annonce particulièrement difficile, certains pêcheurs ont même décidé de ne pas prendre la mer cette année. Hubert Saulnier confie que trois de ses capitaines resteront chez eux. Chose certaine, la baie Sainte-Marie n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était.

Tout a changé à la baie. Le monde n’est plus excité d’aller à la pêche.

Un drapeau acadien flotte accroché sur le mat d'un bateau de pêche.
Image : Un drapeau acadien flotte accroché sur le mat d'un bateau de pêche.
Photo: Des bateaux de pêche au quai de Saulnierville  Crédit: Radio-Canada / Nicolas Steinbach

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