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Image : Photo d'Eric Girard en noir et blanc porte un masque dans un couloir.

Il est l’homme de confiance de François Legault pour gérer les finances publiques en pleine tourmente. Eric Girard se montre en pleine possession de ses moyens, mais en coulisses, à l’équipe d’Enquête, le ministre des Finances reconnaît que la pression est énorme.

Par Julie Dufresne - Photo Sylvain Roy Roussel

Un scénario qui serait très difficile, c’est qu’il y ait une deuxième vague à l’automne : on déconfine en mai, l’épidémie repart; on reconfine : ça, c’est pas bon.

Eric Girard

C’était au début du mois de mai. Le ministre des Finances du Québec voyait presque la lumière au bout du tunnel : avec la réouverture progressive des commerces, une embellie économique. Mais, expliquait-il, il ne faudrait pas perdre le contrôle si les pires scénarios devaient se produire. Pour que le déconfinement soit un succès économique, il faut que les gens soient confiants, il ne faut pas que l’épidémie reprenne.

C’était avant de savoir que non seulement la deuxième vague allait frapper, mais surtout, qu’elle allait déferler si tôt à l’automne.

Aujourd’hui, Eric Girard ne le cache pas : le gouvernement a été surpris par son arrivée hâtive.

C’est certain qu’au niveau épidémiologique, la deuxième vague arrive un peu plus tôt que prévu. [...] Au niveau économique, c’est différent, parce que dans l’ensemble, ce qu’on a comme données économiques, c’est un peu mieux que prévu.

Eric Girard

Mieux que prévu, peut-être. Mais ces ajustements entre la réalité et les prévisions témoignent de l’ampleur du défi du ministre des Finances en ces temps pandémiques qui font traverser au Québec la pire récession depuis la Deuxième Guerre mondiale, comme le répète souvent Eric Girard.

Il n’y a pas personne qui pensait qu’on allait vivre une crise comme ça. C’est extrêmement difficile.

Eric Girard aperçu au loin.
Eric Girard affirme qu'à certains moments, la pression était énorme.Photo : Marc-Antoine Hallé

En mars dernier, au dépôt de son dernier budget, Eric Girard voyait les turbulences à l'horizon, même si elles semblaient encore loin. Si loin, en fait, qu’autour de lui, tous n’étaient pas d’accord pour faire mention d’un impact – même potentiel – de la COVID-19 sur les finances publiques dans les documents qui allaient être remis à la presse.

Le budget avait été préparé avec des données de la mi-février. Le Québec était alors au plein emploi et venait de connaître une année exceptionnelle : pourquoi inquiéter inutilement? se demandaient certains.

Mais le ministre a tenu son bout.

Avant d’aller à l’impression, on a mis un encadré pour dire : "Là, il y a beaucoup de nuages, on en est conscients, il y a de l’incertitude". Mais on n'est jamais entrés dans une situation incertaine comme ça en aussi bonne posture. Il y en a qui trouvaient [malgré tout] que l’encadré était trop pessimiste, qui voulaient que l’encadré soit plus neutre.

Eric Girard tient dans ses mains un document.
Le ministre Girard présente son budget aux journalistes accompagné du ministre Dubé, qui était président du Conseil du Trésor à l'époque.Photo : MARC ANTOINE HALLE

Quelques jours plus tard, l’intuition du ministre lui donne malheureusement raison : il saisit l’ampleur de la crise quand le président américain s’adresse à la nation.

Le mercredi soir, on a un caucus, et Donald Trump annonce la suspension des vols d'Europe en Amérique. Là, je suis pleinement conscient qu’on n’est pas du tout dans le même environnement que celui dans lequel le budget a été préparé. Je sais que ça va être difficile et que je vais gérer dans une récession, raconte celui qui était aux premières loges de la crise économique de 2008 à titre de vice-président exécutif à la Banque Nationale. Il a aussi vécu, au sein de la même institution, les secousses financières qui ont suivi les attentats au World Trade Center en 2001.

Chaque récession, quand on est dans la récession, c'est épeurant. [...] Dans la tempête, ç’a toujours l’air incroyablement noir.

Eric Girard

On l’a moins vu que ses collègues de la Santé depuis que la pandémie a frappé le Québec, mais dans les coulisses, Eric Girard est probablement parmi les plus occupés.

Le reportage de Julie Dufresne et de Luc Tremblay est présenté à Enquête le jeudi à 21 h à ICI Télé et en reprise le samedi à 13 h. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 18 h 30.

Le ministre Girard devant son ordinateur.
Le ministre Girard répondait à nos questions depuis ses bureaux.Photo : Fanny Beaudry-Campeau, attachée de presse du ministre Girard

Notre premier d’une série d’entretiens avec le ministre des Finances a eu lieu le 23 avril. Avec son équipe rapprochée, il travaillait alors déjà sept jours sur sept depuis le début de janvier, souvent jusqu'à 14 heures par jour.

Les pauses se sont faites rares depuis. Nous lui avons parlé toutes les semaines jusqu’à la fin du mois de juin, puis chaque mois. Chaque rencontre était l’occasion de faire le point sur les derniers événements.

Je dirais que le point de bascule, pour moi, le point dramatique, c'est quand on a demandé aux entreprises de fermer. On a dit aux entreprises : "Si vous n’êtes pas un service essentiel, vous fermez."

Eric Girard

La décision est venue de la santé publique : Les ministres économiques, on a été un peu surpris par la vitesse de l’annonce. La liste des services essentiels n’était pas encore disponible, se souvient Eric Girard.

On peut dire que 40 % de l’économie du Québec est arrêtée du 23 mars au 5 mai, donc pendant 6 semaines. Pour moi, économiquement, ces 6 semaines-là c’est les pires.

Dans une entrevue en septembre, une fois les chiffres en main, le ministre parlera plutôt de 10 semaines.

Julie Dufresne assise devant son ordinateur.
La plupart des rencontres avec le ministre Girard ont été virtuelles.Photo : Radio-Canada

Aux bureaux du ministère des Finances à Québec, d’où il nous parle la plupart du temps, il est pratiquement seul sur son étage depuis le début du grand confinement en mars, avec son sous-ministre, son garde du corps et un employé.  En temps normal, 410 agents de recherche et de planification socioénomique se trouvent dans l’édifice. Aujourd’hui, on n’y entend que les néons qui bourdonnent et le ministre qui multiplie les visioconférences.

Nous, on fait continuellement des calculs de combien l’économie va souffrir et combien les finances publiques vont souffrir. Ces deux questions-là sont toujours dans nos têtes.

Eric Girard

S’il est préoccupé, le ministre Girard n’est pas du type à l’afficher. Au contraire, il se montre le plus posé possible. Souvent, lors de nos discussions, il sourit. Même quand on lui demande, par exemple, s’il craint d’être en train de jouer sa carrière politique.

Je n’ai vraiment pas l'impression de jouer ma carrière politique : j'ai l'impression qu'on est dans une très sévère récession et qu’il faut vraiment être concentrés pour faire le mieux qu'on peut.

Il observe que plusieurs politiciens de carrière ont de la difficulté à reconnaître leurs erreurs, contrairement, dit-il, aux économistes. Dans le secteur privé, on fait 12 compromis par jour. Et les économistes, quand les conditions changent, nos prévisions changent. Si dans le futur si je me suis trompé, je vais le dire, pis je vais ajuster le tir.

Pourtant, la pression est énorme, et le ministre le sent : On fait affaire avec des gens qui sont désespérés. [...] Je pense que dans 3 ans, dans 5 ans, on va se rendre compte qu'il y avait des coûts sociaux rattachés à ça.

La pression se vit aussi au sein même du caucus caquiste.

Eric Girard songeur.
Eric Girard, ministre des Finances du QuébecPhoto : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

En fait foi cette anecdote que nous rapporte le ministre en mai, alors que des commerçants, des artistes et des citoyens commencent à s’impatienter du temps que prend la réouverture.

On a le caucus de 76 députés qui sont sur le terrain et qui parlent aux citoyens à tous les jours et qui ont des inquiétudes. J’ai deux téléphones, un personnel, un professionnel. J’ai un député qui me texte sur un téléphone pour un groupe de pression, pis j’ai un autre député qui me texte pour un autre groupe de pression. Ma réponse, dans les deux cas, c’est : "A-t-il perdu son emploi? Et est-ce qu'ils ont perdu leur entreprise?" Parce que la situation, c’est difficile pour tout le monde.

Les ministres aussi le sollicitent.

D’un point de vue personnel, le niveau de stress, c’est la grande différence. Et aussi, les demandes : "Ben là, ça me prend tant pour la culture!" Pis le ministre du Travail qui veut faire de la formation, pis la ministre de l’Habitation qui veut faire de l’aide aux loyers, pis y a eu beaucoup de... c’est ça, la grande différence, c’est que la crise a augmenté le niveau de tension.

Eric Girard devant un poste de télévision.
Eric Girard surveille l'évolution des marchés financiers.Photo : Marc-Antoine Hallé

Le ministre reste tout de même très pragmatique. C’est clair pour moi que c’est extrêmement important d’être calme quand tout le monde est énervé. Il faut aussi trouver le moyen de ralentir les événements parce que tout va vite et que tout le monde veut prendre des décisions rapidement. Il faut trouver le temps de ralentir ça pour se donner un peu de temps pour réfléchir et aussi séparer la réflexion de l’exécution.

Dans son esprit, une chose demeure sans l’ombre d’un doute prioritaire : la santé, coûte que coûte, selon le ministre.

On leur a dit : "Vous pouvez dépenser, pis on s’arrangera après, on paiera après." Parce qu’ils sont en situation d’urgence, c’est donc : ressources illimitées.

Eric Girard

Le coût de la pandémie

19 juin, 8 heures et quelques poussières. Le ministre Girard, entouré de ses plus proches conseillers, son chef de cabinet et son attachée de presse, se prépare pour la longue journée qui s’annonce. Aujourd’hui, il s’apprête à expliquer aux Québécois combien la pandémie leur a coûté jusqu’à maintenant. C’est l'énoncé économique, juste avant le début des vacances d’été.

Le ministre fait face à deux personnes.
L'équipe rapprochée du ministre Girard simule une présentation sur les coûts de la pandémie.Photo : Radio-Canada

Ensemble, ils font un dry run – une séance de questions simulées pour s’assurer que le ministre saura quoi répondre quand il fera face aux journalistes de la Tribune parlementaire à l’Assemblée nationale.

On lui recommande de ne pas parler d'une contraction de 10 % au premier trimestre. Je ne sais pas si c’est trop d’information, dit une conseillère.

Un autre suggère aussi d’éviter d’utiliser le terme annualisé, peut-être trop complexe. Ils n’aiment pas "nominal" aussi!, dit le ministre en riant, bien conscient que le jargon des économistes n’est pas toujours simple à assimiler. Je pense que le ministre des Finances a un rôle de bien vulgariser l'information : c'est important d'être compris.

Aux Québécois, il annoncera que malgré le déficit record et les dépenses à coup de millions pour soutenir et éventuellement relancer l’économie, il s’engage à revenir à l’équilibre budgétaire d’ici 5 ans, sans augmentation de taxe ou d’impôts ni compressions dans les services publics.

Un engagement qu’il maintiendra en novembre, malgré le scepticisme exprimé par tous les partis d’opposition, notamment parce qu’il compte sur le versement de transferts en santé qu’il évalue à 6 milliards. Mais c’est une entente qui reste encore à négocier avec Ottawa.

Eric Girard devant des drapeaux du Québec.
Le ministre Girard a eu à faire face à une série de demandes de la part de collègues.Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Dès le mois de mai, il a annoncé ses couleurs à François Legault. J’ai déjà une très bonne idée. Quand je dis au public qu’on va revenir à l’équilibre budgétaire dans 5 ans, je ne lance pas ça en l’air comme ça : j’ai déjà enligné mes chiffres, j’en ai parlé au premier ministre, je lui ai dit là où on aura des choix difficiles à faire.

Où insiste-t-on?

Souvent, les choix difficiles à faire sont dans les ministères en dehors des deux missions principales du gouvernement, c’est-à-dire Santé et Éducation. C’est le plus loin qu’il ira en neuf mois d’échanges.

Eric Girard refuse de qualifier la situation actuelle de crise économique. Il se défend aussi vertement d’être sur le point de plonger le Québec dans une nouvelle période d’austérité, l’étiquette accolée à la gestion du gouvernement de Philippe Couillard en période de compressions dans les services publics, en 2014. Le premier ministre libéral préférait alors parler de rigueur budgétaire, ce qui lui a attiré énormément de critiques. Eric Girard, lui, persiste et signe : ce ne sera pas de l’austérité, je peux vous dire ça… les gens choisiront les termes qu’ils veulent.

Durant cette période difficile, j’ai essayé de pas trop m’apitoyer, à savoir si j’étais fatigué ou stressé, j’ai vraiment essayé de rester concentré. J’ai une responsabilité, elle est importante, c’est une responsabilité que je voulais, j’ai été formé pour ça, gérer les crises.

Eric Girard

N’empêche. Cette période tumultueuse de l’histoire économique du Québec laisse des marques sur le ministre, qui en est à son premier mandat en politique – et à sa première gestion de crise politique.

Le ministre Eric Girard tient un patin dans ses mains.
Comme le veut la tradition, le ministre des Finances du Québec annonce toujours ses couleurs à la veille du dépôt d'un budget en achetant une nouvelle paire de chaussures. Pour l'occasion en 2020, Eric Girard, sportif, s'est plutôt présenté devant les journalistes avec ses patins.Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Pour tenir le coup, il maintient rigoureusement une routine qu’il qualifie de monastique : Une fin de semaine pour moi, c’était arriver le vendredi soir vers 9 heures, travailler toute la fin de semaine, aller au marché Jean-Talon avec mon épouse, puis faire du sport le samedi pis le dimanche. Deux courses, deux sports d’une heure, plein de travail, marché Jean-Talon. Dimanche soir, on retourne à Québec.

Cette discipline, il l’a acquise tout au long de sa carrière d’économiste.

Dans les marchés financiers, on commence tôt. On est au poste à 6 h 30 parce que c’est l’heure où il y a le plus de participants en même temps : c’est l’après-midi de l’Europe, qui est le matin de l’Amérique du Nord. C’est là où l’Asie, l’Europe, l’Amérique sont en même temps. Et donc, lorsqu’on est au bureau à 6 h 30, cinq jours par semaine, pendant 25 ans, ben, on se couche tôt, on ne boit pas d’alcool, on fait du sport, pis on essaie de bien manger, parce que sinon, ça nous brûle, là. C’est monastique.

Mais aujourd’hui, l’intensité est ailleurs. La grande différence pour moi, d’un point de vue personnel, c’est le niveau de stress, de savoir que les entreprises ont besoin de nous, de savoir que les individus sont en difficulté.

En isolement à la maison comme au bureau, le ministre admet que c’est sa fille qui l’a parfois rappelé à l’ordre, comme en avril dernier.

Ça faisait trois jours de suite que j’avais mal à la tête, et je me demandais si j’avais une commotion cérébrale, parce que je m’étais cogné légèrement. Ma fille a dit : "Bon, premièrement, t’as pas une commotion. Deuxièmement, peut-être que si tu te reposais un peu, ça irait mieux!"

Eric Girard

Alors il y a des coûts, c’est sûr que le stress… il y a vraiment un prix à payer. C’est difficile, admet le ministre.

Lors de notre dernière rencontre virtuelle, à la mi-novembre, Eric Girard demeurait malgré tout confiant pour la suite. J’ai pas de certitude que la deuxième vague va être moins dure. Ce dont j’ai la certitude, c’est que nous sommes plus prêts. [...] On est prêts, on est toujours alertes, agiles, s’il faut changer de plan, on va changer de plan.

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