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Image : Peter Lougheed en compagnie de Pierre Elliot Trudeau pour finaliser un accord sur le prix du pétrole

Quarante ans après sa mise en place par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, le Programme énergétique national, connu sous l'acronyme PEN, alimente encore aujourd’hui le sentiment d'aliénation d'une Alberta qui se sent « maltraitée » par Ottawa. Retour sur une politique dont les braises sont toujours chaudes.

Un texte de Tiphanie Roquette, en collaboration avec Audrey Neveu

Une quarantième année de deuil. Ce sont les mots de Tom Flanagan, professeur de sciences politiques à l’Université de Calgary, à l’évocation du Programme énergétique national (PEN). 

Si, à ce moment précis, vous vous demandez de quoi il parle, ne soyez pas surpris. Des dizaines d’articles ont été écrits sur le PEN, mais en anglais. En français, presque rien. C’est dire à quel point cette politique est ancrée dans l’histoire de l’Ouest canadien.

Et pourtant, ce programme explique encore pourquoi ce clivage demeure entre ouest et est, pourquoi l’Alberta défend bec et ongles son industrie énergétique, pourquoi les libéraux ont tellement de mal à se faire élire dans la province et pourquoi le dénigrement systématique du Québec, le Québec bashing, revient souvent au goût du jour. Encore aujourd’hui, ce fameux, mais oublié, PEN, attise les braises de l’aliénation de l’ouest.

Image : Une installation pétrolière et gazière située près de Cremona, en Alberta.
Photo: Une installation pétrolière et gazière située près de Cremona, en Alberta. De nouvelles technologies faisant appel à la force brute et à l'action volcanique artificielle sont en cours de développement pour mieux sceller des milliers de puits de pétrole et de gaz inactifs au Canada. Ces puits produisent des fuites de méthane, un gaz à effet de serre ayant un impact démesuré sur le réchauffement planétaire.  Crédit: The Canadian Press / Jeff McIntosh

Ils ont le pétrole

Ils ont le pétrole

Nous sommes en 1979. Patrick Hernandez chante son amour de la vie dans Born to Be Alive. Le disco bat son plein au son de la voix d’Anita Ward et de Village People. La vie sourit aux Albertains.

Léo Piquette travaille comme publicitaire pour les chambres de commerce de Calgary, d’Edmonton et de Vancouver. Les hommes d’affaires défilent, les contrats se négocient en millions de dollars. 

Le Franco-Albertain touche-à-tout est aussi directeur d’école à Beaumont, en banlieue sud d’Edmonton, où il achète une maison.

J’avais acheté ma maison en 1976 pour 90 000 $, une grosse maison à côté de l’école. La maison a monté de valeur à 140 000 $ en 1981, se souvient-il.   

À 30 ans, j’étais millionnaire sur papier.

Léo Piquette

Mais, si la vie sourit aux Albertains, l’actualité internationale ressemble plutôt aux succès de la musique québécoise cette année-là, à la mélancolie de la comédie musicale Starmania.  

Léo Piquette dans son salon, avec des livres et des extraits de journaux sur une table.
Le Franco-Albertain Léo Piquette se souvient de l'époque de la mise en place du Programme national de l'énergie par le gouvernement fédéral.Photo : Radio-Canada

Nous sommes en 1979, et les cris des manifestants iraniens retentissent dans les bulletins de nouvelles. La révolution qui se déroule en Iran trouble les cours du pétrole.  

Le prix du baril, qui avait déjà bien augmenté après le premier choc pétrolier du début des années 1970, s’était stabilisé en dessous de la barre des 15 $ américains en 1978. Il passe à 25 $ en 1979, puis à 37 $ en 1980. C’est le second choc pétrolier. 

La guerre Iran-Irak, qui débute en septembre 1980, ne fait qu’ajouter à cette flambée des prix.  

La première production de pétrole issu des sables bitumineux voit le jour en 1967.
La première production de pétrole issu des sables bitumineux voit le jour en 1967.Photo : Radio-Canada

Au Canada, le fossé se creuse entre l’ouest et l’est. Pour les Albertains comme Léo Piquette, c’est le boom économique. Les pétrolières engrangent les profits de cette flambée du baril de pétrole. Les gratte-ciels poussent alors comme des champignons à Calgary.  

Mais l’est s’approvisionne en pétrole majoritairement de l’étranger et doit payer des prix de plus en plus élevés. 

L’inflation grimpe, les taux d’intérêt sont élevés, le déficit fédéral se creuse. Les Québécois et les Ontariens, eux, ne sourient pas. Ottawa encore moins.

Image : Pierre Elliott Trudeau et Peter Lougheed.
Photo: Pierre Elliott Trudeau et Peter Lougheed se sont affrontés dans une bataille d'énergie.  Crédit: La Presse canadienne

Pierre et Peter, le choc de deux visions

Pierre et Peter, le choc de deux visions

C’est dans ce contexte que le libéral Pierre Elliott Trudeau revient au pouvoir.

Le nouveau premier ministre du Canada et le premier ministre de l’Alberta, Peter Lougheed, se sont déjà affrontés sur les questions d’énergie durant le premier mandat de Pierre Elliott Trudeau.

Chacun a sa vision du développement du précieux or noir de l’Alberta. La vision de Peter Lougheed, qui voulait développer une nouvelle bourgeoisie d’affaires en Alberta, et la vision de Pierre Elliott Trudeau qui, lui, poursuivait un objectif national de redistribution des ressources et, donc, de se servir des finances apportées par le développement de l’industrie pétrolière pour financer d’autres programmes sociaux, explique le professeur de sciences politiques de l’Université de l’Alberta, Frédéric Boily.

Deux visions, mais aussi deux hommes, miroirs l’un de l’autre. Pierre et Peter. Peter Lougheed, qui défendait bec et ongles sa province, et Trudeau, qui ne s’en laissait pas imposer. Les ingrédients étaient réunis pour avoir un événement qui, par la suite, reste encore dans l’actualité jusqu’à aujourd’hui, explique Frédéric Boily.

Cet événement se situe le 28 octobre 1980. Le ministre libéral des Finances, Allan MacEachen, se lève à la Chambre des communes.

Pour le compte de mon collègue le ministre de l'Énergie, des Mines et des Ressources, je dépose ce soir le Programme énergétique national du gouvernement du Canada , déclare-t-il.

Allan MacEachen debout dans la Chambre des communes.
Le 28 octobre 1980, le ministre libéral des Finances Allan MacEachen se lève à la Chambre des communes pour déposer le Programme énergétique national. Photo : Radio-Canada

Le PEN comprend de multiples mesures, mais a principalement deux objectifs : limiter le coût de cette hausse constante des prix du pétrole et canadianiser l’exploitation des sables bitumineux, jusqu’alors dominé par les multinationales américaines.

Le prix du brut synthétique est ainsi fixé à 38 $ et ne peut dépasser 85 % du prix international. Une nouvelle taxe est imposée sur l’exploitation du gaz naturel. L’entreprise nationale Petro-Canada est sommée d’acquérir des intérêts dans les multinationales qui exploitent les hydrocarbures albertains.

La liste est longue, mais le résultat est sans appel : Ottawa veut reprendre le contrôle du développement de cette ressource et protéger les consommateurs, le plus grand nombre d’entre eux résidant dans les provinces de l’est.

La réaction est immédiate en Alberta. La colère gagne chaque habitant, du patron de pétrolière au simple citoyen.

Petit avertissement au lecteur : le Franco-Albertain Léo Piquette ne correspond pas forcément à l’idée que vous vous faites de l’Albertain typique. Après tout, il sera élu plus tard comme député néo-démocrate.

Mais, en 1980, sa réaction est bien similaire à celle de ses concitoyens.

Image d'archives de Léo Piquette.
Léo Piquette est élu député sous la bannière du Nouveau Parti démocratique de l'Alberta en 1986.Photo : Radio-Canada

Comme fier Albertain, j'étais mécontent de n'avoir pas eu une entente avec le gouvernement de l'Alberta. J'étais fâché. Ce n'est pas respecter l'Alberta en n'ayant pas une entente qui est conjointe et qui respecte les pouvoirs provincial et fédéral, raconte-t-il.

Dans sa maison de Montréal, Marc Lalonde, le ministre de l’Énergie de l’époque et maître d'œuvre de ce PEN, a beau avoir plus de 90 ans, il se souvient de cette période comme si c’était hier.

Marc Lalonde dans sa maison à Montréal feuillette un livre.
Marc Lalonde était le ministre fédéral de l’Énergie à l’époque et a été le maître d'œuvre du Programme national de l'énergie.Photo : Radio-Canada / Marie-Isabelle Rochon

Marc Lalonde s’attendait à l’émotion, mais pas à la stratégie politique que son programme allait déclencher.

On savait que ça ne ferait pas l'affaire du gouvernement de l'Alberta, mais on s'était dit qu'on se réservait une marge de négociation.

Marc Lalonde, ancien ministre fédéral de l'Énergie

Sauf que le premier ministre de l’Alberta, Peter Lougheed, n’y voit pas une main tendue, mais plutôt une gifle. Malheureusement, les fonctionnaires et les ministres de l'Alberta ont refusé net de nous parler durant plusieurs mois, se souvient M. Lalonde.

Les négociations se font en public et ressemblent plus à des ultimatums.

Image : Des gens manifestent autour du premier ministre Trudeau de l'époque
Photo: Le programme énergétique national de Pierre E. Trudeau avait créé une vague de manifestations en Alberta en 1974.   Crédit: Archives Glenbow

« Let the eastern bastards freeze in the dark! »

« Let the eastern bastards freeze in the dark! »

Deux jours après le dépôt du budget, costume bleu sur fond orange, Peter Lougheed prend les ondes. Chers compatriotes albertains, nous faisons face à une situation grave dans notre province, comme vous le savez, affirme-t-il.

Son fils, Joe Lougheed, n’a que 14 ans à l’époque, mais son père l’a arraché à ses émissions préférées pour qu’ils regardent ensemble ce discours préenregistré. J’ai tout de suite compris le sérieux de la situation , se remémore-t-il.

Joe Lougheed.
Joe Lougheed, fils de l'ancien premier ministre albertain Peter LougheedPhoto : Radio-Canada

Il n’exprimait jamais sa colère, mais il était déterminé et sérieux. Selon lui, c’était une intervention directe dans une responsabilité provinciale et il ne pouvait le supporter, ajoute-t-il.

Pas une fois, Peter Lougheed n’élève la voix, mais le résultat est tout aussi implacable que s’il l’avait fait. Le premier ministre de l’Alberta impose une diminution de la production de pétrole.

L'ancien premier ministre albertain Peter Lougheed lors d'un discours télévisé en 1980
L'ancien premier ministre albertain Peter Lougheed avait décidé de réduire la production de pétrole de sa province.Photo : Radio-Canada

Les poings sont serrés, le bras de fer est commencé.

Économiquement, le PEN et la réponse de M. Lougheed font très vite boule de neige. Le professeur émérite d’économie Robert Mansell est déjà à l’Université de Calgary à l’époque. Les statistiques qu’il compile sont effarantes.

Cela n’a pas pris longtemps. En quelques jours, l’argent a déménagé.

Robert Mansell, professeur d'économie à l'Université de Calgary
Robert Mansell devant les locaux de l'institut.
Robert Mansell, professeur au School of Public PolicyPhoto : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Le taux de faillite monte en flèche, jusqu’à 150 %, dit-il. L’Alberta qui accueillait 60 000 immigrants par an, en perd 30 000 en un an. Les entreprises pétrolières majoritairement détenues par des Américains quittent la province pour retourner au bercail. Treize institutions financières font faillite.

Léo Piquette ne passe pas loin. Sa maison, qui valait 140 000 $ en 1981, n’en vaut plus que 80 000 en 1982.

Son entreprise publicitaire ne rapporte plus d’argent. Ma compagnie a presque été en banqueroute dans les années 1982-1983. On avait fait une vente de 3 millions, mais environ 50 % de la clientèle ne payait pas sa publicité , explique-t-il.

Le Franco-Albertain décide de retourner à ses racines dans le nord de l’Alberta et se fait construire une maison à Plamondon, où il habite encore. ll a fallu que j’emprunte pour bâtir cette maison ici à un intérêt de 21 %. Ça prenait un salaire pour payer l'hypothèque , explique-t-il.

Politiquement, la colère ne faiblit pas. Sur les pare-chocs des voitures albertaines, un autocollant fait son apparition : « Let the Eastern Bastards Freeze in the Dark! » (Laissons les salauds de l’est geler dans le noir), bien que Peter Lougheed ait toujours dit qu’il empêcherait toute panne de courant.

Les manifestants accrochent un mannequin représentant Pierre Elliott Trudeau alors que la colère s'exprime en Alberta.
Les manifestants accrochent un mannequin représentant Pierre Elliott Trudeau alors que la colère s'exprime en Alberta. Photo : Radio-Canada / Le Journal / CBC (archives)

Ottawa est vu comme l’ennemi. Le professeur de sciences politiques Tom Flanagan raconte que, durant la même période, Petro-Canada a construit un gratte-ciel à Calgary. L’immeuble est devenu le plus haut de la métropole albertaine, mais pour les Albertains, ce n’est pas matière à célébration.

Avant cela, le plus grand immeuble était la tour de Calgary, ce qui était emblématique. Le gouvernement fédéral a pris la décision de construire un immeuble pour Petro-Canada plus haut, comme un signe de son pouvoir et de son contrôle. Une insulte très visible!, raconte Tom Flanagan.

Image : Peter Lougheed et Pierre Trudeau font un toast au champagne.
Photo: Peter Lougheed a déclaré que cette photo d'un toast au champagne pour célébrer un compromis avec Pierre Trudeau était l'un de ses plus grands regrets.  Crédit: La Presse canadienne / Bob Cooper

Était-ce une si mauvaise politique?

Était-ce une si mauvaise politique?

Léo Piquette, lui, ne cède pas à cette colère. Il ne blâme pas Ottawa pour sa mauvaise fortune économique. 

M. Lougheed et les conservateurs ont blâmé Trudeau pour tous les problèmes. On n'a jamais dit que c'était les taux d’intérêt qui ont tué l'économie, qui ont tué les développements pétroliers [...] Et puis, on a développé toute cette mentalité qu'on avait été vraiment haché par Trudeau. Oui, en 1980, c'était vrai, mais en 1981, avec la nouvelle entente, ça ne l'était pas , estime-t-il.

Léo Piquette dans son salon, avec des livres et des extraits de journaux sur une table.
Même si sa compagnie a évité la faillite de peu, Léo Piquette ne reproche pas à Ottawa d'avoir causé les problèmes économiques de l'Alberta.Photo : Radio-Canada

C’est vrai que, si le Programme énergétique national est resté figé dans l’histoire albertaine comme la politique du 28 octobre 1980, dans les faits, il n’est pas resté en place longtemps.

Après quelques mois de répliques cinglantes de part et d’autre, les négociations reprennent en coulisses. En 1981, Peter Lougheed et Pierre Elliott Trudeau célèbrent au champagne une nouvelle entente plus favorable à l’Alberta.

Je me rappelle très bien avoir entendu M. Lougheed à la télévision, à la conférence de presse qu'il avait donnée disant : “It was a good deal for Alberta, and a good deal for Canada, rappelle Marc Lalonde aux Albertains.

Marc Lalonde feuilletant des documents.
Marc Lalonde, photographié alors qu'il était ministre fédéral des Finances en 1983, a insisté sur le fait que le PEN était un accord équitable avec les provinces lorsqu'il a été introduit. Photo : La Presse canadienne / Fred Chartrand

L’ancien ministre de l’Énergie est la cible des critiques. Les caricaturistes le représentent en père Noël venant égorger les dindes des finances provinciales, mais aucune de ces décennies n'a entamé sa foi dans le bien-fondé du PEN.

Il faut se rappeler que, dans les années antérieures, de 1960 à peu près à 1974, les Canadiens à partir d'Ottawa ont subventionné considérablement l'Alberta et l'industrie pétrolière par l'imposition d'un prix plus élevé que ce qui existait à l'échelle internationale. Alors il y avait eu cette contribution du Canada antérieurement , raconte Marc Lalonde.

Ce qu'on avait vu à travers ces années-là aussi, c'était une diminution graduelle et appréciable de la part des revenus du gouvernement fédéral, alors que les dépenses exigées par la crise énergétique augmentaient très significativement [...] Le gouvernement fédéral avait besoin de ramener sa part de l'ensemble de la richesse du secteur à peu près à ce qu'elle était antérieurement , ajoute-t-il.

Marc Lalonde en est convaincu, si tout s’était passé comme prévu, l’Alberta et le fédéral seraient tous les deux sortis gagnants de l’histoire.

Marc Lalonde dans sa maison à Montréal regarde des photos d'archives placées dans un cadre.
Marc Lalonde, ancien ministre fédéral de l’Énergie, se rappelle l'époque où il a mis en oeuvre le Programme national de l'énergie.Photo : Radio-Canada / Marie-Isabelle Rochon

Mais les prévisions ne sont que ça : des prévisions. Le gouvernement fédéral avait anticipé un prix du pétrole élevé en 1985, à 70 $ le baril, mais c’est le contraire qui s’est passé.

Les pays sont passés de 40 $ le baril à 15 $ le baril. Alors, ça a jeté complètement à terre tous nos pronostics , dit Marc Lalonde.

Les prix élevés du pétrole et l’inflation galopante font chuter la demande industrielle. Un surplus de production se constitue. Les prix amorcent leur déclin en 1981 et chutent en 1986. Le baril de pétrole ne vaut plus que 12 $.

Comment départager les effets d’une politique nationale des facteurs internationaux? N’est-ce pas à cette récession mondiale qu'on peut attribuer misères de l’Alberta? Léo Piquette et Marc Lalonde sont de cet avis.

Je ne nie absolument pas qu'il y a des gens qui ont souffert et qui ont subi des pertes d'emplois, mais celles-ci sont beaucoup dues au fait que le prix du pétrole s'est écroulé à l'échelle internationale à partir de 1980.

Marc Lalonde, ancien ministre de l'Énergie

Les recherches de Robert Mansell démentent cependant cette théorie. Dans les années 1990, le professeur a bâti un modèle mathématique lui permettant de réécrire l’histoire. Comment l’économie albertaine aurait-elle traversé la crise des années 1980 si le Programme énergétique national n’avait pas existé?

L’Alberta ne serait pas tombée en récession. Elle y aurait échappé , croit-il.

Selon lui, le PEN a siphonné 100 milliards de dollars d’investissements en Alberta. L’économiste n’est pas avare d’adjectifs pour décrire les dommages du programme. Je ne peux penser à aucune autre politique qui ait été si pernicieuse, si malveillante, si dommageable et avec de telles conséquences à long terme. Ça aura pris 10 ans à l’Alberta, à la Saskatchewan et à une partie de la Colombie-Britannique pour se relever des dommages du PEN , affirme Robert Mansell.

Le doyen de la faculté d’affaires de l’Université de l’Alberta, Joseph Doucet, est beaucoup plus modéré dans son commentaire. Après tout, comme il le dit à la blague, comme il vivait dans l’est du pays à l’époque, il a lui-même bénéficié des effets du programme.

Le doyen de la Faculté d'administration de l'Université de l'Alberta, Joseph Doucet
Le doyen de la Faculté d'administration de l'Université de l'Alberta, Joseph DoucetPhoto : Radio-Canada

Selon lui, la raison pour laquelle le PEN était voué à l’échec dès le départ est simple. Qui allait payer la facture?

Si le pétrole se transigeait à 100 $ US et qu’on voulait que les consommateurs canadiens ne paient que 40 $ US, il fallait trouver qui allait payer cette différence-là. Et là, c'était les producteurs canadiens [...] D’un point de vue économique, ça n’a pas de sens. D’un point de vue politique, il faut voir qui va payer , explique-t-il.

Image : Un autocollant du « Western Canada Concept » dit : « Let the East have Trudeau, let the West have freedom ».
Photo: Un autocollant du « Western Canada Concept » sur un pare-brise de véhicule exprime un sentiment commun envers le gouvernement fédéral en 1982.   Crédit: Radio-Canada / The Journal / CBC Archives

Le mythe d’un Ouest aliéné

Le mythe d’un Ouest aliéné

Qui va payer? Les Albertains. Encore une fois, diraient-ils, et au bénéfice des habitants de l’est. Et c’est là, tout le nœud du problème politique qui rend encore très actuel le Programme énergétique national.

Le sentiment de persécution de l’Ouest canadien par l’est ne naît pas dans les années 1980, affirme Daniel Béland, le directeur de l’Institut d’études canadiennes à l’Université McGill.

Dès la constitution de l’Alberta, en 1905, la question de la propriété des ressources naturelles a été une source de tension avec Ottawa. La province a dû se battre pendant 25 ans pour obtenir le contrôle du développement de son pétrole et de son gaz.

Après cela, les Albertains sont restés méfiants vis-à-vis du gouvernement fédéral.

Tom Flanagan, songeur.
Tom Flanagan, professeur de sciences politiques Photo : Radio-Canada

Le Programme a certainement stimulé le sentiment d’aliénation.

Tom Flanagan, professeur en sciences politiques

En novembre 1980, 2700 personnes se rassemblent à l’auditorium du Jubilée, à Edmonton. Sur la scène, Doug Christie, le chef du parti séparatiste Western Canada Concept. Derrière lui, une bannière appelle à la libération de l’Ouest canadien.

J’ai le sentiment que ce moment restera dans l’histoire. Nous nous réveillons , crie M. Christie sous les applaudissements de la foule.

« [Les libéraux] supplient Québec : “S’il vous plaît, votez pour nous!” Fini les supplications », ajoute-t-il.

Doug Christie en scène, avec une bannière indiquant "Free the West" derrière lui.
En novembre 1980, des personnes se réunissent à Edmonton pour écouter Doug Christie, le chef du parti séparatiste Western Canada Concept.Photo : Radio-Canada

Le parti arrivera à élire un député provincial en 1982, mais disparaîtra assez vite après.

Joe Lougheed loue le travail politique de son père. Mon père était avant tout un Canadien [...] À l’élection de 1982, il a fait campagne pour défaire le sentiment séparatiste. Vous remarquerez que, sur toutes ses pancartes, il y avait une petite feuille d’érable , rappelle-t-il.

En 1985, le nouveau premier ministre canadien, Brian Mulroney, démantèlera complètement le Programme qui, de toute façon, avait été beaucoup modifié au cours des années.

Mais, est-ce dire que le PEN et tout le ressentiment qu’il a suscité sont morts cette année-là?

Image : Le premier ministre de l'Alberta Jason Kenney et le premier ministre du Canada, Justin Trudeau.
Photo: L'effet Kenney aura des répercussions bien au-delà des frontières albertaines.  Crédit: The Canadian Press / Sean Kilpatrick

L’histoire se répète-t-elle?

L’histoire se répète-t-elle?

Un Trudeau, un face-à-face avec un premier ministre de l’Alberta, un sentiment d’aliénation, la naissance d’un parti séparatiste… Une impression de déjà-vu?

À la une des journaux albertains, des éditorialistes dénoncent les lois sur les évaluations environnementales ou sur le transport maritime comme les nouveaux programmes énergétiques nationaux. « Tel père, tel fils », clame-t-on dans les milieux conservateurs.

Aux rassemblements qui exigent l’indépendance de l’Ouest canadien, le parti Wexit Canada, devenu le Maverick Party (le Parti des anticonformistes) les manifestants mentionnent le PEN comme l’exemple qui montre qu’Ottawa ne respectera jamais l’Ouest canadien.

Les libéraux répètent-ils l’histoire?

Ne posez pas la question à Marc Lalonde. La réponse qu’il donne est cinglante.

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Marc Lalonde, ancien ministre fédéral de l’Énergie, croit que si tout s’était passé comme prévu, l’Alberta et le fédéral auraient tous deux bénéficié de cette politique.Photo : Radio-Canada / Marie-Isabelle Rochon

Après 40 ans et quand on regarde la situation dans l'Alberta aujourd'hui, franchement, prétendre que les problèmes de l'Alberta aujourd'hui résultent du Programme énergétique national qui n'a même pas duré deux ans, pour parler en bon québécois, c’est charrier beaucoup!, s’exclame-t-il.

Toutefois, comme le rappellent Tom Flanagan, Frédéric Boily ou Joe Lougheed, 40 ans, c’est juste assez pour que des acteurs de l’époque soient encore vivants et se rappellent les difficultés économiques.

C'est un événement qui est réactivé beaucoup plus depuis 2015, avec l’arrivée de Justin Trudeau, pour dire que des libéraux au pouvoir, ça conduit à des politiques interventionnistes , analyse M. Boily.

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Frédéric Boily, professeur de sciences politiques de l’Université de l’AlbertaPhoto : Radio-Canada

Même 40 plus tard, les discussions sur les enjeux énergétiques tournent régulièrement à l’affrontement politique et judiciaire. [Le PEN] a empoisonné le discours énergétique , ajoute M. Boily.

Sans aucun doute, il y a une part de manipulation politique là-dedans, une stratégie électoraliste de la part des conservateurs, dit-il.

C’est d’autant plus vrai que l’Alberta d’aujourd’hui n’est pas celle de 1980 et que Trudeau fils n’est pas Trudeau père, souligne Daniel Béland. Il n'est pas aussi centralisateur que son père l’était. Et l'économie canadienne est quand même très différente aujourd'hui de ce qu'elle était à l'époque. Et aussi la question des changements climatiques n'était pas du tout inscrite à l'agenda en 1980 , dit-il.

Quoi qu’il en soit, à Plamondon, Léo Piquette le constate : le PEN se réinvite périodiquement dans les conversations et, chaque fois, il apporte son lot d’émotions et de réécriture de l’histoire.


En complément : le reportage d'Audrey Neveu

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