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Image : Vue de la petite ville de Cobalt

Entourée de mines abandonnées et hantée par le fantôme de la prospérité, Cobalt s’accroche à l’espoir. La petite ville ontarienne tient son nom du métal maintenant très prisé, qui pourrait devenir une nouvelle source de richesse.

Texte : Philippe de Montigny | Photos : Matéo Garcia-Tremblay

Le cobalt est un métal rare, crucial pour la fabrication de batteries des véhicules électriques et de technologies mobiles. Ses propriétés uniques permettent d’entreposer une charge et d’empêcher la surchauffe de la pile. 

Les constructeurs automobiles Ford et Fiat Chrysler annonçaient récemment qu’ils comptent fabriquer non seulement des véhicules électriques, mais aussi leurs batteries dans le sud de l’Ontario d’ici cinq ans.

C’est le genre de nouvelles qui fait sourciller André Brunet, ancien mineur et ex-propriétaire du restaurant Silver Café, en plein cœur de Cobalt, où nous l’avons rencontré.

Il y passe encore presque tous les jours prendre un café avec des amis qui travaillaient eux aussi dans l’industrie minière de la région.

J'aimerais ça que ça reprenne pour faire de l'ouvrage, mais ça fait des années qu'on en entend parler, affirme M. Brunet, de plus en plus sceptique. On attend le père Noël.

Six hommes autour d'une table sirotant un café.
Chaque jour, Laurent Audette (avec la casquette et le chandail bleu) prend un café, avec d'autres ex-mineurs, au restaurant Silver Café à Cobalt.Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

Autour de la table, l’aîné du groupe, Laurent Audette, reste prudemment optimiste, mais ne se fait pas d’illusions.

C'est certain qu'il y a du cobalt en masse encore. Il y a pas mal d'exploration, il y a pas mal d'intérêt. Mais le monde, la ville ici ne s'excite pas parce qu'on a vu ça trop souvent.

Laurent Audette, ex-mineur

L’homme de 85 ans se souvient d’une époque où la région était en plein essor.

C'était juste à la fin de la guerre. Cobalt était pas mal occupée dans ce temps-là. Il y avait plusieurs mines qui marchaient pis ça allait bien en ville, raconte-t-il.

Au début des années 50, il gagnait 1,25 $ l’heure en tant qu’ouvrier à la mine LaRose, près de Cobalt. Son taux horaire équivaut à 14 $ aujourd’hui.

Photo en noir et blanc d'une rue achalandée
Image : Photo en noir et blanc d'une rue achalandée
Photo: L’avenue Prospect à Cobalt comportait une panoplie de magasins, de restaurants et le Toronto Standard Stock & Mining Exchange au début du 20e siècle.  Crédit: Courtoisie / Musée minier de Cobalt

La petite histoire de la capitale de l’argent

Le cobalt était autrefois beaucoup moins prisé. Il servait surtout à identifier des gisements d’argent, la véritable source de richesse dans la région.

En 1903, on a découvert une importante veine d’argent durant la construction d’un chemin de fer, dans le Nord de l’Ontario. 

La région de Cobalt est ainsi devenue le moteur économique de la province, souligne le maire George Othmer. Surnommée affectueusement capitale canadienne de l’argent, la municipalité possède encore bien des vestiges de sa prospérité.

En 1906, la petite ville minière en pleine expansion a fondé une équipe de hockey professionnelle, les Silver Kings de Cobalt, au sein de l’ancêtre de la Ligue nationale de hockey.

En 1908, une seconde bourse canadienne, Toronto Standard Stock & Mining Exchange, est établie à Cobalt, où se négocient des titres miniers très convoités par les investisseurs. Celle-ci a plus tard été fusionnée à sa principale concurrente, la Bourse de Toronto.

C’est également dans cette ville que la Police provinciale de l’Ontario a vu le jour, l’année suivante, en 1909, afin de maintenir l’ordre dans les camps miniers et les espaces publics devenus bondés et chaotiques.

Un dessin de mineur sur des roches.
Une installation d’art qui illustre l’histoire minière de Cobalt.Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

Le monde de Toronto venait ici pour faire leur magasinage. On avait les plus gros magasins. Il y avait trois gros théâtres pendant un temps, il y avait des hôtels, il y avait des restaurants, lance le maire Othmer.

Mais l'activité a ralenti dans les années 60 et les temps sont durs depuis. Il n'y a plus de mine en exploitation depuis une trentaine d’années.

Maintenant, il n’y a plus grand-chose. C'est de valeur. Les mines sont toutes fermées. Notre économie ne roule pas.

George Othmer, maire de Cobalt

L’homme de 68 ans a passé toute sa vie dans la communauté. Il a même travaillé à la raffinerie de cobalt de la région, la seule du genre en Amérique du Nord.

George Othmer, maire de Cobalt.
Le maire de Cobalt, George Othmer, devant la raffinerie de la compagnie First Cobalt.Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

L’usine d'extraction hydrométallurgique de cobalt a été en marche de façon intermittente entre 1996 et 2015. L’entreprise torontoise qui l’a rachetée, First Cobalt, compte la rendre de nouveau opérationnelle dès l’an prochain.

La compagnie, qui détient déjà les permis nécessaires, veut agrandir ses installations et quadrupler sa capacité de production. Ceci lui permettrait de fournir environ 5 % de la demande mondiale de cobalt raffiné.

Un foreur en action avec de la machinerie minière.
Image : Un foreur en action avec de la machinerie minière.
Photo: Une entreprise de forage recueille des carottes, des échantillons de roche sous terre qui seront ensuite analysés par les géologues et géotechniciens de Canada Silver Cobalt Works.  Crédit: Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

Ruée vers le cobalt

First Cobalt n’est pas seule dans cette course. Depuis quelques années, plusieurs entreprises sont à la recherche de veines de cobalt suffisamment grosses pour justifier de nouveaux projets miniers dans le Nord-Est ontarien.

C’est le cas notamment de Canada Silver Cobalt Works.

Son président et géologue en chef, Matthew Halliday, croit être sur la bonne piste, en analysant d’anciens sites miniers dont l’attrait à l’époque était principalement l’argent.

Plus d’un demi-milliard d’onces d’argent et plusieurs tonnes de cobalt ont déjà été produites dans cette région, dit-il.

Je crois que ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan.

Matthew Halliday, président de Canada Silver Cobalt Works
Portrait du président avec un casque de construction
Matthew Halliday, président et chef de l’exploration de Canada Silver Cobalt WorksPhoto : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

Le prix de ce métal rare a connu une flambée spectaculaire ces dernières années, ce qui pousse les entreprises comme Canada Silver Cobalt Works et First Cobalt à vouloir relancer la production de cobalt dans le Nord-Est ontarien.

Selon une étude de McKinsey, la demande mondiale de cobalt doit dépasser les 222 000 tonnes d’ici 2025, une hausse de 60 % par rapport à 2017. Une part de plus en plus importante sert à fabriquer des batteries de véhicules électriques.

La République démocratique du Congo, le plus grand fournisseur de cobalt au monde, n’est pas une source fiable, selon Jean-Charles Cachon, professeur de stratégie à l’Université Laurentienne de Sudbury. Ce dernier affirme que les tensions politiques qui règnent dans ce pays poussent des constructeurs automobiles à s’approvisionner ailleurs.

Selon lui, le Canada pourrait tirer profit de la situation. C'est en effet une bonne nouvelle vu qu’on a une capacité de production de cobalt et d'autres métaux non ferreux relativement importante en Ontario , lance M. Cachon.

Jean-Charles Cachon.
Jean-Charles Cachon, professeur de stratégie au département de gestion de l'Université Laurentienne à Sudbury.Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

L’an dernier, la production ontarienne de cobalt se chiffrait à 1162 tonnes, ce qui représente près de 51 millions de dollars. Les mines de Vale, Glencore et KGHM à Sudbury et la mine Lac des îles, près de Thunder Bay, sont les principales sources du métal.

Pour alimenter une usine de la taille de celle de Ford, il faudra en importer ou voir de nouveaux projets se développer, affirme M. Cachon.

Le professeur explique que le cobalt est souvent mélangé à d’autres métaux, comme du nickel, du palladium et de l’argent. Parfois, il contient de l’arsenic, une substance cancérigène.

S'il y a dans la région de Cobalt du cobalt qui vient seul, c'est là que ça peut être intéressant parce qu'effectivement, ce serait un endroit où on pourrait ressortir du cobalt pur sans avoir à le séparer, affirme M. Cachon.

Selon lui, les coûts d'extraction seraient moins élevés et cette production pourrait éventuellement alimenter l’industrie automobile en Ontario.

Des carottes sur des planches de bois.
Image : Des carottes sur des planches de bois.
Photo: Des carottes recueillies au camp de Canada Silver Cobalt Works, près de Gowganda, en Ontario.  Crédit: Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

La demande de cobalt, là pour rester?

Jean-Charles Cachon appelle cependant à la prudence. L’expert du secteur minier souligne que Tesla, IBM et d'autres grands joueurs tentent déjà de remplacer le cobalt dans leurs piles par des métaux moins coûteux, comme le nickel.

Le cobalt, ça peut retomber de façon considérable. La minute où on va pouvoir faire des batteries sans cobalt, ça va être terminé, affirme-t-il.

Matthew Halliday est persuadé que le cobalt restera un ingrédient essentiel pour les batteries de véhicules électriques, mais aussi pour les téléphones intelligents et autres appareils mobiles.

Le cobalt contribue à la stabilité et la durée de la charge, donc c'est vraiment nécessaire pour les batteries, dit-il.

Quelques édifices de Cobalt.
Située dans le Témiscamingue ontarien, la municipalité de Cobalt compte quelque 1100 habitants.Photo : Radio-Canada / Philippe De Montigny

La région de Cobalt renaîtra-t-elle de ses cendres? 

André Brunet n’est pas prêt à parier que les nouvelles voitures électriques de Ford et Fiat Chrysler contiendront du cobalt d’ici. 

Malgré l’engouement des investisseurs à la Bourse de Toronto, l’ex-mineur n’a pas non plus l’intention d’investir dans les activités d’exploration minière qui ont repris autour de Cobalt.

J'ai pris mon portefeuille pis je l'ai serré plus loin, rigole-t-il.

L'ex-mineur autour d'une table avec un café à la main.
André Brunet est un ex-mineur de la région de Cobalt.Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

Les jeunes ça part pour aller à l'école pis ça revient pas, c'est de valeur, affirme le maire George Othmer.

Éternel optimiste, il rêve que de nouveaux projets miniers redonnent vie à sa région.

Je ne sais pas si ça serait un boom comme on a vu dans le passé, mais ça aiderait, lance le maire Othmer. L'emploi, c'est ça qu'il nous faut. Ça aiderait toute la région.

L'ancienne gare de Cobalt, à côté du chemin de fer.
L'ancienne gare de Cobalt, autrefois un centre névralgique de la petite ville minière.Photo : Radio-Canada / Philippe de Montigny

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