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Image : Un jeune homme vêtu d'une jaquette d'hôpital entouré de vaccins.

TEXTE : ANGIE BONENFANT | ILLUSTRATIONS : SIMON BLAIS

Accepteriez-vous délibérément d’être infecté par le coronavirus afin de vérifier si un vaccin expérimental contre la COVID-19 est efficace? Des centaines de Canadiens en bonne santé ont exprimé leur intérêt pour participer à une telle étude si elle devait se concrétiser au pays, selon l’organisme 1Day Sooner, qui recrute des candidats. Radio-Canada a rencontré quelques-uns de ces volontaires afin de cerner leurs motivations.

Illustration d'une balance où les mots immunité, vaccin et espoir semblent peser plus que les mots effets secondaires, danger et risques.
Image : Illustration d'une balance où les mots immunité, vaccin et espoir semblent peser plus que les mots effets secondaires, danger et risques.
Photo: Une évaluation du risque minimal  Crédit: Radio-Canada / Simon Blais

Une évaluation du risque minimal

À 27 ans, Thomas Sattolo a encore toute la vie devant lui. Il est jeune, en bonne santé, il occupe un bon poste, il a plein d’amis et un bel appartement à Ottawa. Bref, il est choyé.

Cet ingénieur informatique a toutefois posé un geste qui peut en interloquer plus d’un. Il s’est porté volontaire pour être infecté au SRAS-CoV-2, le virus qui cause la COVID-19. Vous avez bien lu, Thomas Sattolo veut contracter le coronavirus.

Il a répondu positivement à l’appel du groupe 1Day Sooner, une organisation américaine qui recrute des volontaires pour participer à des recherches sur le développement d’un nouveau vaccin contre la COVID-19. Jusqu’à présent, ce groupe a reçu la candidature de 38 000 personnes à travers le monde, dont 1600 Canadiens.

Les recherches médicales pour lesquelles Thomas Sattolo a soumis son nom et fourni ses coordonnées sont des études de provocation. Ces études sont loin d’être ordinaires. Dans les faits, elles sont rares et très controversées.

La mise au point d'un vaccin se fait en trois phases. Normalement, à la phase 3 d’un essai clinique traditionnel, un groupe de participants reçoit le vaccin expérimental et un autre, un placebo. Ils sont suivis pendant plusieurs mois pour voir qui, parmi les deux groupes, contractera le virus naturellement. Dans une étude de provocation, on court-circuite quelque peu le processus. On injecte le vaccin expérimental, d’abord. Puis, on inocule directement la maladie aux participants, par la suite.

Dans le cas d’une étude de provocation portant sur la COVID-19, non seulement les participants recevraient l’injection d’un vaccin qui n’a pas encore fait ses preuves, mais ils seraient intentionnellement exposés au SRAS-CoV-2, un virus potentiellement dangereux et pour lequel il n’existe aucun traitement.

C'est la méthode privilégiée par le groupe 1Day Sooner et le double risque qu’est apparemment prêt à courir Thomas Sattolo.

Je suis confortable avec tous les calculs et les moyennes sur les risques.

Thomas Sattolo
Thomas Sattolo qui regarde verd la droite.
Thomas Sattolo, 27 ans.Photo : Radio-Canada / Avec la gracieuseté de Thomas Sattolo

Je n’ai pas énormément d’inquiétude, reconnaît le jeune homme sans ambages. J’y ai un peu réfléchi, mais pas énormément.

Thomas Sattolo a beaucoup beaucoup lu sur les études de provocation et sur la COVID-19.

Il retient surtout que le taux de mortalité du coronavirus chez les 20-29 ans en bonne santé est très faible et que les complications sont rares. Il comprend aussi que la plupart des jeunes adultes qui ont la COVID-19 sont asymptomatiques.

Il me semble que ce n’est pas un risque énorme [de participer à ces études], dit-il dans une tentative de justification. Alors, pourquoi pas?

Le jeune homme est davantage motivé par un besoin d’aider les autres. Cela fait un bon moment que Thomas Sattolo veut faire sa part pour combattre la pandémie.

Prêter son corps à la science pour trouver un vaccin contre la COVID-19, même si cela implique une inoculation du virus, lui semble un bon moyen d’apporter une contribution utile.

Illustration d'un homme qui regarde vers le haut entouré de chiffres et de symboles mathématiques.
Image : Illustration d'un homme qui regarde vers le haut entouré de chiffres et de symboles mathématiques.
Photo: Un simple calcul mathématique  Crédit: Radio-Canada / Simon Blais

Un simple calcul mathématique

À l’autre bout du pays, à Kelowna, en Colombie-Britannique, Conor Barnes nourrit les mêmes réflexions.

Lui aussi cherche à faire sa part durant cette pandémie. Le hic, c'est qu’il n’est pas un professionnel de la santé qui peut donner un coup de main sur le terrain. Il classe des documents dans une bibliothèque.

Je suis tombé sur une infolettre qui, justement, présentait les études de provocation comme une alternative; une autre façon d’aider à combattre la pandémie, raconte-t-il. Je me suis dit que c’était intéressant et je me suis renseigné.

Conor Barnes a analysé la chose de tous les angles possibles. En fin de compte, pour ce jeune homme de 27 ans, participer à une étude de provocation a tout son sens. Les bénéfices, soutient-il, l’emportent largement sur les dangers qu’il peut encourir.

La COVID-19 fauche 150 000 vies chaque mois dans le monde, relate Connor en se basant sur les estimations de 1Day Sooner. Hâter l’arrivée d’un nouveau vaccin peut, selon lui, considérablement limiter le nombre de morts.

Si nous pouvions en finir avec la COVID-19 un jour, une semaine ou même un mois plus tôt, ce serait potentiellement des milliers de vies sauvées!, évalue-t-il.

Quand je compare les risques pour moi aux nombreuses vies que cela pourrait sauver, c’est une équation mathématique qui a plein de bon sens.

Conor Barnes
Conor Barnes souriant qui regarde ver la droite.
Conor Barnes, 27 ans.Photo : Radio-Canada / Avec la gracieuseté de Conor Barnes

Pour le moment, le jeune homme n'a été appelé par aucun laboratoire. Mais Conor Barnes est catégorique, si on le contacte, il participera aux essais cliniques qui lui seront proposés.

Altruiste, dites-vous? Non, ce n’est pas le mot que Connor Barnes utiliserait pour se décrire. Il y a dans la notion d’altruisme une générosité et un désintéressement qui n’ont pas pesé lourd dans la balance lorsque le bibliothécaire a pris la décision de se porter volontaire.

Pour moi, dans le fond, ce n’est qu’une question purement mathématique, précise-t-il. Si on me demandait de risquer ma vie pour sauver une seule personne, je dirais : " Non, pas question ". Mais si cela pouvait sauver une centaine de personnes, à ce moment-là, je dirais sûrement oui. Comment pourrais-je dire non à ça?!

Infecter au nom de la science

Des vieilles seringues sur une table.
Certains types d'essais cliniques d'inoculation sont normalement refusés.Photo : iStock / Shaiith

Inoculer une maladie à un être humain pour tester l’efficacité d’un vaccin n’a rien de nouveau. Cela a déjà été fait dans le passé — avec succès — pour accélérer le développement d'un vaccin contre le choléra, la typhoïde et, plus récemment, l’influenza.

Pour des raisons éthiques évidentes, ce type d’essais cliniques est presque toujours refusé.

Dans le cas de la COVID-19, toutefois, certaines autorités médicales du monde entier semblent ouvertes à assouplir et à revoir leurs pratiques pour permettre de sortir plus rapidement de la crise.

C’est d’ailleurs le clou sur lequel frappe le groupe 1Day Sooner. En inoculant la maladie aux participants — comme c’est le cas dans une étude de provocation —, le temps d’attente pour déterminer si un vaccin est efficace ou non est considérablement réduit.

L’organisme, qui a l’appui de centaines de scientifiques internationaux, dont 15 lauréats du prix Nobel, fait pression sur les gouvernements pour favoriser les essais de provocation.

Le Canada n'a pas encore autorisé ce type d'essai clinique pour la COVID-19, mais il n’est pas fermé à l’idée. Les Britanniques ont annoncé le lancement d’une étude de provocation au début de l'année prochaine et les Américains songent à y recourir, « si nécessaire ».

Cette méthode semble recevoir beaucoup d’appuis, mais elle est aussi contestée par de nombreux bioéthiciens qui se demandent s’il est éthique de donner une maladie à un individu. Cela va à l’encontre du serment d'Hippocrate, non? À quel point les volontaires sont-ils éclairés sur le spectre de cette pratique? Le virus est si nouveau, disent-ils, que les médecins n’en connaissent pas encore tous les risques.

Devant l’intérêt croissant pour ce type d'essai et aussi pour répondre aux objections des sceptiques, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a senti l’urgence de dicter les critères qui rendraient de telles études éthiquement acceptables (Nouvelle fenêtre) dans le cas de la COVID-19.

Des pancartes de manifestation illustrant des vaccins et des symboles contre des virus.
Image : Des pancartes de manifestation illustrant des vaccins et des symboles contre des virus.
Photo: La foi scientifique d’un activiste  Crédit: Radio-Canada / Simon Blais

La foi scientifique d’un activiste

Alexandre Rodgers, 27 ans, est un militant de la première heure.

Non seulement il s’est porté volontaire pour servir de cobaye, mais il travaille étroitement avec 1Day Sooner pour informer le public et les élus sur les avantages d’une telle approche.

J’étais au courant que les essais de provocation étaient quelque chose qui se faisait, mais pour la COVID-19, on en faisait zéro mention, relate ce jeune diplômé de l’Université Bishop, à Sherbrooke. Je me suis dit : " Voyons donc, c’est l’opportunité parfaite. [...] Let’s go! Qu’est-ce qu’on attend? ”

Alexandre Rodgers s’est donc mis à la rédaction. Il est l’auteur d’une pétition qui demande au gouvernement du Canada d’autoriser ce type d’essais. La pétition (Nouvelle fenêtre) a récolté 543 signatures et a été déposée à la Chambre des communes le 22 octobre dernier.

Il va falloir en discuter, parce que c’est clair qu’il n’y a pas beaucoup de personnes qui savent c’est quoi une étude de provocation.

Alexandre Rodgers
Alexandre Rodgers souriant.
Alexandre Rodgers, 27 ans.Photo : Radio-Canada / Avec la gracieuseté d'Alexandre Rodgers

Dans la communauté scientifique, une des autres critiques principales du recours à une étude de provocation pour la COVID-19 est qu'il n'existe pas de traitement pour soigner le participant inoculé si le vaccin-test ne fonctionne pas.

Alexandre Rodgers le reconnaît d’emblée. Il rappelle cependant qu’il s’agit d’une « infection contrôlée ». Les participants auront accès aux meilleurs soins possible, insiste-t-il. Ils seront suivis de près par des spécialistes. À l’entendre, il n’existe pas de meilleur scénario pour attraper la COVID-19.

C’est juste une chose à laquelle je crois à 100 %, poursuit Alexandre Rodgers. Les essais cliniques de provocation sont un outil que l’on a à notre disposition qui pourrait accélérer la diffusion d’un vaccin efficace pour amener une fin à la pandémie.

Je veux vivre l’expérience de contribuer à la science, défend-il, finalement.

Si [après une telle expérience] je me ramasse avec les poumons endommagés pour le restant de ma vie, au moins cela aura servi à alléger la souffrance des autres.

Un homme qui ouvre son veston pour révéler un symbole contre les virus.
Image : Un homme qui ouvre son veston pour révéler un symbole contre les virus.
Photo: Le syndrome du sauveur  Crédit: Radio-Canada / Simon Blais

Le syndrome du sauveur

Ce qu’il y a de curieux et de fascinant dans cette pandémie, remarque Monique Lanoix, professeure à l’École d’éthique, de justice sociale et de services publics à l’Université Saint-Paul à Ottawa, c’est la quantité de personnes prêtes à aider bénévolement.

Cette idée de "moi, je veux aider", c’est très fort et ça ressort à cause de la pandémie, observe-t-elle. C’est très encourageant.

Alex Lee, 18 ans, incarne cet altruisme pur.

Il n’a pas hésité à s’enregistrer sur le site de 1Day Sooner. Son choix est assumé, assure-t-il. En tant qu’étudiant en sciences infirmières à l’Université de Montréal, il sait très bien dans quoi il s’embarque.

Mes parents détestent l’idée complètement, relate-t-il. Je pense qu’ils ont juste peur parce que je suis leur enfant unique.

Ce qu’ils ne saisissent pas tout à fait, cependant, c’est que je veux le faire pour eux, explique-t-il.

Bien sûr que j’ai peur.

Alex Lee
Alex Lee assis sur une chaise à l'extérieur.
Alex Lee, 18 ans.Photo : Radio-Canada / Avec la gracieuseté d'Alex Lee

Si je fais un essai de provocation, si on m’infecte avec la COVID-19, ce ne sera pas juste pour moi, mais c’est pour tout le monde, poursuit-il. C’est une obligation de le faire. Je ne peux rester ici, chez moi, sans rien faire.

Comme tous ceux interviewés dans le cadre de ce reportage, Alex Lee n’est pas motivé par l’argent, il veut simplement faire une différence.

Il a une nette préférence pour les études de provocation, car ces dernières permettent de tester un vaccin « pour vrai » et de récolter des informations précieuses.

Être infecté avec la COVID-19 pendant que des chercheurs scientifiques observent, ça génère beaucoup de données qui sont cruciales et qu’on ne peut pas avoir sans observer une infection depuis sa pathogenèse, explique Alex Lee.

Mais pour obtenir de telles informations, rappelle 1Day Sooner, il faut des volontaires qui sont animés d’intentions altruistes et qui n’ont pas peur de prendre des risques considérables pour le bien commun.

Je n’ai pas peur de la mort elle-même, mais de la mort douloureuse, admet Alex Lee.

Puisque je vais être observé, puisque je suis jeune, puisqu’ils ne vont que choisir des personnes sans condition préexistante... Je crois bien que ça va bien aller!

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