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Malgré une hausse des passages clandestins, la GRC va dégarnir la frontière au Québec

Le nombre de patrouilleurs à la frontière canado-américaine va être revu à la baisse, même si le crime organisé est de plus en plus présent, a appris Radio-Canada.

Un agent regarde l'horizon.

La GRC va procéder à un « remaniement » de ses effectifs à la frontière canado-américaine. Il y aura ainsi moins de patrouilleurs, malgré une hausse historique de passages clandestins.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Romain Schué
Romain Schué

Il y aura bientôt moins d’agents au Québec pour patrouiller à la frontière canado-américaine.

Selon des informations obtenues par Radio-Canada, la direction de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) s’apprête à réduire ses effectifs présents sur le terrain, afin de les réaffecter dans d’autres secteurs.

Des agents frontaliers, au Québec, ont récemment été informés de cette perspective, provoquant l’incompréhension et la frustration des principaux concernés, qui vivent depuis quelques mois une situation inédite en termes de passages clandestins.

Comme l’a révélé Enquête (nouvelle fenêtre), des réseaux criminels, dont certains sont liés à des cartels mexicains, se servent désormais du Canada, et particulièrement du Québec, comme porte d’entrée vers les États-Unis.

Chaque jour, des passeurs amènent des migrants (nouvelle fenêtre) directement dans les États de New York et du Vermont, en passant principalement à travers des champs, des boisés ou des forêts canadiennes. Un phénomène nouveau, impliquant le crime organisé, avait d’ailleurs confirmé Pierre Massé, le patron de Programme de l’intégrité frontalière de la GRC.

Près de 7000 personnes, dont une moitié d’origine mexicaine, ont été arrêtées par les policiers américains, dans ce secteur, entre les mois d'octobre 2022 et 2023. Cela représente une hausse de 550 %, par rapport à l’année précédente, d’après des données fournies par la police frontalière américaine.

Le ministre de la Sécurité publique, Dominic LeBlanc, avait lui aussi assuré prendre cette menace très au sérieux et avait promis d’augmenter les effectifs lors d'une sortie aux Communes le 21 novembre dernier.

Un remaniement des effectifs, selon la GRC

C’est plutôt l’inverse qui va se produire, notamment dans le secteur de Champlain, dans le sud du Québec. C’est cette région qui est, de loin, la plus utilisée au Canada pour des passages clandestins.

Actuellement, pour couvrir ce territoire de 168 km qui s’étend de Dundee, en Montérégie, au lac Memphrémagog, en Estrie, une douzaine d’agents de la division C de la GRC sont normalement présents par quart de travail.

Ça, c’est le chiffre sur le papier. En réalité, on est parfois beaucoup moins, parfois six ou sept policiers seulement en patrouille, si on tient compte des congés, des maladies ou des formations, et du sergent qui reste au bureau, confie un agent, qui n’est pas autorisé à parler publiquement.

Un chiffre qui sera encore amputé de quelques unités dans les prochains mois, a appris Radio-Canada.

Sans préciser le nombre précis d’agents concernés pour des raisons de sécurité, la GRC confirme un remaniement des effectifs à venir. « Aucun poste ne sera supprimé et personne ne perd son emploi », précise Charles Poirier, porte-parole de la GRC.

Selon nos informations, une quinzaine d’agents pourraient être visés. Soit près du quart des effectifs actuels quotidiens.

S'agit-il d'une demande d'Ottawa liée à des pressions budgétaires? La GRC n'a pas répondu à cette question.

  • 1 de 4 : Le nombre de migrants qui passent clandestinement la frontière canado-américaine est en hausse., Photo : {{ pictureCredit }}USCBP
  • 2 de 4 : Des réseaux criminels sont désormais derrière ces passages clandestins., Photo : {{ pictureCredit }}USCBP
  • 3 de 4 : Selon les informations d'Enquête, des cartels mexicains s'impliquent maintenant dans les passages clandestins du Canada vers les États-Unis., Photo : {{ pictureCredit }}USCBP
  • 4 de 4 : Près de la moitié des migrants interceptés par les policiers américains sont des ressortissants mexicains., Photo : {{ pictureCredit }}USCBP

N’importe quoi, clame un agent

Ces gendarmes pourraient être réaffectés dans des divisions d’enquête sur les crimes frontaliers et le crime organisé ou au quartier général de Montréal, afin de « mettre davantage d’efforts dans les secteurs d’activité qui assistent nos patrouilleurs », selon la GRC.

Ces sections jouent un rôle essentiel de support à nos opérations, et font partie de l’arsenal policier nécessaire pour lutter contre les phénomènes criminels que nous observons en ce moment à la frontière, notamment les réseaux de passeurs criminels, reprend Charles Poirier.

Nous demeurons évidemment à l’affût des tendances criminelles émergentes pour pouvoir rapidement réaménager nos effectifs et nos équipes pour faire face à toute situation imprévue.
Une citation de Charles Poirier, porte-parole de la GRC

Cette décision laisse cependant un goût amer aux principaux concernés. C’est n’importe quoi, souligne un agent à Radio-Canada, en déplorant le manque de moyens pour protéger la frontière.

Déjà, maintenant, on manque de monde. C’est frustrant car il y a des appels [pour empêcher des passages] qu’on ne peut pas prendre. On les voit sur les caméras, mais on n’a pas assez d’effectifs. Si ça se trouve, ce sont des gens dangereux qui sont rentrés, mais on ne le saura jamais, regrette un autre gendarme.

Une famille de demandeurs d'asile de la Colombie est accueillie par un agent de la GRC au chemin Roxham le 9 février. (Ryan Remiorz, La Presse canadienne)

Depuis la fermeture du chemin Roxham et la démolition des installations, le nombre d'agents canadiens a été revu à la baisse. (Photo d'archives)

Photo : (Ryan Remiorz/The Canadian Press)

Depuis la fermeture du chemin Roxham, le nombre d’agents frontaliers de la GRC a considérablement diminué. Chaque jour, selon nos informations, une centaine d’agents canadiens se relayaient quotidiennement face à l’arrivée massive de demandeurs d’asile.

Par la suite, les effectifs ont petit à petit diminué, malgré une dynamique bien différente dans ce secteur propice également au trafic de drogues et d’armes à feu.

Pendant la crise migratoire et le phénomène du chemin Roxham, les équipes de patrouilles frontalières étaient grandement mises à l’épreuve, et nous avons dû gonfler les effectifs de patrouille pour faire face à cette situation sans précédent, explique Charles Poirier. La situation s’est depuis résorbée, et nous sommes donc revenus à des effectifs plus représentatifs de la réalité terrain.

Mais cette réduction d’effectifs aurait des conséquences. Selon nos informations, il y aurait actuellement, déjà, un cruel manque de personnel aux moments cruciaux, bien connus des réseaux criminels, que ce soit aux petites heures matinales ou en début de soirée.

« Les criminels le savent, ils connaissent nos changements de shift. C’est là où on est le plus démunis et le plus occupés », souligne un agent.

Les bandits ne sont pas stupides, ils font du repérage. On dit que la frontière est une priorité, mais on ne le voit pas sur le terrain.
Une citation de Un agent de la GRC

Ça va encore prendre malheureusement la mort d’un migrant pour qu’ils se rendent compte du problème, se désole un autre membre des forces de l’ordre.

L’hiver passé, un migrant haïtien, Fritznel Richard, est mort de froid en tentant d’aller clandestinement aux États-Unis, après s’être perdu dans des bois, à proximité de Saint-Bernard-de-Lacolle. Il avait été repéré par les agents de la GRC, il n’a pas pu être retrouvé à temps.

Il y a de la frustration. Tant que personne ne meurt dans le bois ou n’attaque un policier, il ne se passe rien. Pourtant, ça met aussi la sécurité des patrouilleurs en jeu. Il y a plein d’endroits qu’on ne connaît pas, plein de passages qui se font, mais on n’a pas assez d’agents, pas assez de technologies. On ne peut pas tout faire, on ne peut pas être partout en même temps, assure une source policière, présente sur le terrain.

Des personnes entassées dans un véhicule.

Les agents américains interceptent régulièrement des passeurs et des migrants, qui sont parfois entassés dans des véhicules.

Photo : U.S. Border Patrol

Un shérif américain sonne l’alarme

Alors que les autorités canadiennes revoient à la baisse leurs effectifs à la frontière canado-américaine depuis quelques mois, leurs homologues américains ont une dynamique inverse.

En mars, l’administration Biden a ajouté 25 agents frontaliers dans ce même secteur, pour faire face à l’afflux historique de passages clandestins. Un nombre qui serait encore loin d’être suffisant, selon les autorités locales.

Plus tôt cette semaine, David Favro, le shérif du comté de Clinton, dans l’État de New York, a sonné l’alarme devant des élus du Congrès américain, qui se penche actuellement sur cette problématique.

À ses yeux, il y a une crise frontalière. Il est crucial que le Congrès agisse maintenant pour sécuriser la frontière et protéger nos communautés, a-t-il clamé devant des représentants démocrates et républicains.

Ce dernier a évoqué notamment la présence de réseaux criminels et de poursuites, en voiture, qui ont entraîné des blessures corporelles et des dommages matériels. Des armes à feu ont également été retrouvées auprès de passeurs, dans ce même secteur, comme l’a révélé Enquête.

Ce sujet pourrait aussi s'immiscer dans la course à la Maison-Blanche. L’un des candidats à l’investiture républicaine, Vivek Ramaswamy a déjà promis, dans une vidéo diffusée cet automne sur les réseaux sociaux (nouvelle fenêtre), d’en faire une priorité et de régler [...] cette crise ignorée par les médias [...] et nos dirigeants politiques.

Romain Schué
Romain Schué

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