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Analyse

Que décoder du message de la Banque du Canada?

Même si, publiquement, les banques centrales misent sur la prudence, elles vont ouvrir leur jeu au cours des prochains mois et commencer à parler de baisses de taux.

La portion moderne et vitrée de l'édifice de la Banque du Canada, à Ottawa, en décembre 2022.

L'édifice de la Banque du Canada, à Ottawa. (Photo d'archives)

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Le journaliste et analyste Olivier Bourque.
Olivier Bourque

Plusieurs d’entre nous souhaitaient avoir un beau gros cadeau de la part de la Banque du Canada pour Noël : un message clair annonçant des baisses de taux pour le début de 2024. Au contraire, l'institution a plutôt opté pour la prudence lors de l’annonce sur son taux directeur et a visiblement « voulu calmer les ardeurs ».

À la fin du communiqué de presse de l’institution, on trouve cette phrase qui a l’effet d’une douche froide, surtout pour ceux qui devront renégocier leur prêt hypothécaire au cours des prochains mois.

Il est écrit que la Banque du Canada reste prête à augmenter de nouveau le taux directeur si nécessaire, un message bien loin d'ouvrir la voie à des baisses de taux rapides. Mais qu'en est-il vraiment?

Une chose est sûre, l’institution se garde toutes les cartes en main, une stratégie qui surprend l’économiste et sénateur Clément Gignac.

L’économie est ralentie par les hausses de taux. La demande est moins importante, la consommation stagne. On sait aussi qu’il y a eu des progrès au niveau de l’inflation. Je trouve donc cela surprenant qu’on parle encore de la possibilité d’une hausse de taux, assure-t-il en entrevue à Radio-Canada.

Pour lui, il est clair que la Banque du Canada a voulu tempérer le marché et envoyer le message selon lequel il y a encore du travail à faire, même si le plus gros a déjà été accompli.

C’est un message pour freiner les ardeurs, pour gérer le risque. Ils ne veulent tellement pas alimenter les attentes inflationnistes!
Une citation de Clément Gignac

Même son de cloche du côté d'Hendrix Vachon, économiste principal au Mouvement Desjardins.

On veut contrôler les attentes. On sait qu’il y aura des baisses de taux, mais ce n’est pas encore le moment pour les banques centrales de le crier sur les toits, raconte-t-il.

Bilan plus sombre maintenant

Si la conclusion reste la même, le bilan est plus sombre qu’en octobre, moment de l’avant-dernière décision de la Banque du Canada. L’économie a ralenti et s’est même contractée au troisième trimestre, le taux de chômage a augmenté, le nombre de postes vacants a diminué et la consommation fait du surplace.

De plus, pour la première fois, la Banque du Canada indique que l’économie n’est plus en situation de demande excédentaire. C’est précisément cet excédent qui nous a joué des tours au cours des dernières années.

Si on lit entre les lignes, ça veut dire qu’il n’y a plus de pressions inflationnistes. Là, il reste à voir la dynamique des salaires, des fixations des prix, des anticipations des entreprises et des consommateurs, mais c’est un point majeur, assure M. Vachon.

Deux femmes font leur épicerie.

L'inflation sur les aliments a baissé, mais demeure encore forte au pays. (Photo d'archives)

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Cela dit, même si, publiquement, les banques centrales misent sur la prudence, elles vont ouvrir leur jeu au cours des prochains mois. L’économie va les rattraper et plus vite qu’elles ne le pensent, affirme M. Gignac.

En somme, toute vérité n’est pas bonne à dire… à tout le moins pour l’instant. Cependant, au cours des prochaines semaines, les langues devraient commencer à se délier.

On voit quand même qu’il y a plus d’ouverture à parler des baisses, plus timidement actuellement, c’est vrai. Mais plus on aura de données [selon lesquelles] l’économie ralentit, [de même que] le marché de l’emploi et l'inflation, il y aura de plus en plus de banquiers centraux qui vont afficher ouvertement des baisses de taux, soutient Hendrix Vachon.

Janvier, mars… ou avril?

S’il faut lire entre les lignes de la Banque du Canada, les économistes sont plus clairs sur le sujet : une baisse de taux pourrait survenir dès le début de 2024.

Il y a ceux qui sont plus optimistes comme Clément Gignac. Selon lui, une première baisse pourrait même survenir au mois de janvier, à la prochaine décision de la Banque du Canada. Il ne faut toutefois pas s’attendre à une diminution importante : ce sera probablement 25 points de base.

Tout va dépendre du taux d’inflation. Et si les chiffres du chômage sont décevants, la porte pourrait être grande ouverte pour le mois de janvier. À ce moment, on va déposer une mise à jour du rapport de la politique monétaire et une conférence de presse suivra. Donc, on pourrait expliquer le changement de cap, croit M. Gignac.

On pourrait aussi miser sur le mois de mars, ce qui donnerait plus de temps à la Banque du Canada pour faire la transition vers un schéma de baisses de taux. Cela pourrait aussi se produire lors de la décision du mois d’avril prochain.

On mise sur le printemps, donc la séquence serait celle-ci : en janvier, la Banque enlève sa mention sur les hausses de taux. En mars, le ton serait plus accommodant, ce qui pourrait [ouvrir] la voie à une baisse en avril, dit Hendrix Vachon.

Une rue avec une affiche.

Plus de deux millions de Canadiens vont devoir renégocier leur hypothèque au cours des deux prochaines années.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

En novembre dernier, lors d’une entrevue avec Gérald Fillion (nouvelle fenêtre), l’économiste principal de la Banque Nationale, Stéfane Marion, misait lui aussi sur une diminution en avril.

Le taux directeur pourrait reculer de 100 à 150 points de base durant l’année 2024, passant de 5 % à 4 % ou à 3,5 %, ce qui réduirait la pression sur les taux hypothécaires.

Toutefois, l'institution ne doit pas attendre trop longtemps avant de jeter du lest. Les hausses de taux n’ont pas encore atteint leur plein effet dans l’économie. Plus de deux millions de Canadiens devront renégocier leur hypothèque au cours des deux prochaines années.

Le risque serait donc grand si la banque centrale devait conserver une politique aussi restrictive, surtout que le tiers des effets des hausses restent à venir, croient les experts consultés.

S’ils nous présentent une prédiction de stagnation en 2024 alors qu’on a éliminé la demande excédentaire, on crée une offre excédentaire. Compte tenu du délai du plein effet des hausses de taux et de l’impact dans l’économie, il sera grand temps de baisser les taux, estime M. Gignac.

La même analyse est faite par Desjardins.

Si l’inflation continue de diminuer dans les prochains mois, ça voudra dire que le taux d'intérêt directeur réel [le taux directeur moins l’inflation] est de plus en plus restrictif. Ça va nécessiter un ajustement.

Donc, rendez-vous le 24 janvier prochain.

Le journaliste et analyste Olivier Bourque.
Olivier Bourque

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