1. Accueil
  2. Environnement
  3. Changements climatiques
Analyse

Vent de face pour la COP28 dans un contexte géopolitique explosif

Malgré l’urgence et les données inquiétantes qui s’accumulent sur le dérèglement du climat, l’attention des responsables politiques à la COP28 risque d’être détournée par les guerres en cours et par la situation économique tendue qui polarise les populations.

Des délégués marchent devant des banderoles de la COP28.

La COP28 de Dubaï fait face à une surchauffe climatique et à une surchauffe géopolitique.

Photo : Getty Images / Sean Gallup

Étienne Leblanc
Étienne Leblanc

Depuis qu’il est arrivé au pouvoir en 2020, le président des États-Unis Joe Biden n’a manqué aucune conférence des Nations unies sur le climat. Il était à Glasgow en 2021 pour la COP26 et en Égypte il y a un an pour la COP27. Il y a quelques semaines, il a qualifié le changement climatique de « menace ultime pour l’humanité ».

Mais en cette année 2023, qui s’annonce être la plus chaude de l’histoire, il brille par son absence à la COP28 de Dubaï. Les hauts responsables de la Maison-Blanche ont dit que la guerre entre Israël et le Hamas accaparait le président, tout comme le conflit qui a cours en Ukraine depuis presque deux ans.

Le dirigeant américain ne sera pas le seul décideur politique à avoir la tête ailleurs cette année. S’il y a une surchauffe climatique, il y a aussi une surchauffe géopolitique. Un contexte de haute tension qui va fort probablement perturber la dynamique des discussions à la COP28 à mesure qu’elles avancent.

D’abord, parce que les conférences des Nations unies sur le climat n’ont pas besoin des guerres extérieures pour nourrir leurs propres frictions. Les différends diplomatiques sont déjà très vifs, en dehors du contexte tendu des guerres.

Il y a des tensions entre ceux qui veulent aller plus vite et ceux qui y résistent; entre les pays du Sud et les pays industrialisés; entre les États-Unis et la Chine ou entre les États-Unis et l’Inde; entre les pays producteurs d’énergies fossiles et les autres; etc.

Mais les divergences habituelles d’une COP sont cette fois-ci exacerbées par les animosités nourries par les deux conflits en cours. Ce contexte explosif rend une action coordonnée sur les questions climatiques plus difficiles. Les affrontements extérieurs plombent le climat de coopération multilatérale absolument crucial pour faire avancer les choses et ainsi réduire les risques liés aux changements climatiques.

La Russie

La posture de la Russie en est un bon exemple. Cinquième émettrice de gaz à effet de serre au monde, elle n’a jamais vraiment été une leader de l’action climatique.

Mais depuis qu’elle a été mise au ban de la communauté internationale en raison du conflit avec l’Ukraine, elle joue les trublions. Depuis l’année dernière à la COP27, Moscou s’impose dans les négociations comme un empêcheur de tourner en rond.

Son attitude belliqueuse s’est manifestée de façon encore plus criante au cours des dernières semaines, en sabotant le processus du choix de la ville où doit se tenir la COP29, dans un an. En vertu d’une rotation régionale mise en place par l’ONU, c’est en effet au tour de la région Europe centrale et orientale d’accueillir la conférence.

Les pays membres de cette zone, dont fait partie la Russie, auraient dû s’entendre sur le choix d’un pays hôte au terme d’une consultation et de discussions informelles. C’est ce qui se fait tous les ans et ça ne pose normalement jamais de problème. Rendu en décembre, on devrait déjà connaître la ville hôte de la COP29.

Mais la Russie a bloqué le processus en refusant toutes les candidatures provenant des pays membres de l’Union européenne, qui soutiennent l’Ukraine dans la guerre. La candidature de l’Azerbaïdjan a alors été proposée… mais étant donné la guerre qui oppose ce pays à l’Arménie actuellement, la proposition n’a pas été retenue.

Plusieurs pays reprochent à la Russie de tenir en otage l’organisation de la prochaine conférence des Nations unies sur le climat.

Un homme marche devant une panoplie de mats sur lesquels sont hissés des drapeaux de divers pays.

La COP28 se déroule du 28 novembre au 12 décembre à Dubaï.

Photo : Getty Images / Sean Gallup

Le Proche-Orient

La COP28 se déroule dans l’ombre de la guerre entre Israël et le Hamas. Le conflit, qui a provoqué la mort et la détresse de dizaines de milliers de personnes, monopolise l’attention de nombreux responsables politiques en ce moment, avec raison.

Cent soixante-sept chefs d’État et de gouvernement étaient présents à la COP28 pour le sommet des leaders les 1er et 2 décembre. En dehors des discours officiels sur le climat, plusieurs d’entre eux ont profité de ce rassemblement pour discuter en coulisses de la situation avec les acteurs qui peuvent influencer le cours des choses. Si ça peut mener à une solution... Après tout, il s’agit du plus gros sommet des dirigeants et dirigeantes de la planète de l’année, autant en profiter.

Mais ça montre à quel point la situation au Proche-Orient fait tache d’huile. Il ne faut pas sous-estimer les effets d’un tel événement sur les pourparlers climatiques. Les divergences de positions qui opposent les pays sur le conflit entre Israël et le Hamas risquent de percoler dans les négociations à Dubaï.

Le sujet est délicat. Certains dirigeants étrangers marchent sur des oeufs quand vient le temps de choisir leur camp, mais d’autres l’ont fait de façon très claire. Ces positions, qu’on le veuille ou non, finissent par s’inviter dans un sommet comme celui de Dubaï.

Dans les conférences de l’ONU sur le climat, les directives que reçoivent les négociateurs – et c'est vrai surtout dans les derniers jours – proviennent directement de leur chef d’État ou de gouvernement. Ainsi, il n’est pas du tout interdit de penser qu’un pays voudra profiter de la COP pour punir un rival qui soutient le camp qu’il juge hostile dans le conflit Israël-Hamas.

C’est sans parler de l’aide internationale, que les guerres perturbent. Les pays industrialisés ont promis de mettre sur pied un fonds de 100 milliards de dollars par année pour soutenir les pays en développement dans la lutte contre les changements climatiques.

Ils se sont aussi entendus sur la mise en oeuvre d'un fonds sur les pertes et préjudices subis par les pays les plus vulnérables en raison des changements climatiques. Des dizaines de milliards de dollars sont attendus.

Or, pour répondre à ces guerres, les dépenses militaires dans de nombreux pays gonflent et créent de nouvelles frictions budgétaires.

Par exemple, les effets terribles de la guerre entre Israël et le Hamas ou entre l’Ukraine et la Russie nourrissent de nouveaux besoins en aide étrangère et créent des tensions au Congrès américain. Quelle aide faut-il prioriser? Ajoutez à cela l’aide pour l’Ukraine, et la coupe est pleine.

Cette situation n’est certainement pas en faveur des pays en développement, qui demandent plus d’argent pour pouvoir faire face au dérèglement du climat.

Le conflit entre Israël et le Hamas a même des ramifications jusque dans le cercle des militants écologistes. Depuis le 7 octobre dernier, date de l’attaque du Hamas, le mouvement des jeunes pour le climat se déchire. Greta Thunberg, la militante qui l’a grandement inspiré, est vertement critiquée pour ses positions tranchantes jugées trop propalestiniennes par certains.

Dans une récente manifestation du vendredi pour le climat à Amsterdam (Fridays for Future), Greta Thunberg, prenant la parole, en a appelé à un cessez-le-feu à Gaza. Le journal Le Monde signale qu’un manifestant a tenté de lui arracher le micro et a déclaré : Je suis venu pour une manifestation sur le climat, pas pour une manifestation politique , rapporte le correspondant du quotidien français.

Sur le réseau X et sur Instagram, où la militante suédoise compte respectivement 5,6 millions et 14 millions d’abonnés, son appel à faire la grève pour le climat en solidarité avec la Palestine a suscité de vives réactions de la part de ses partisans, dont plusieurs Israéliens, qui lui reprochent de manquer de considération pour les victimes israéliennes du Hamas.

Le mouvement citoyen international pour le climat a déjà été grandement affaibli par la pandémie, car l’absence de rassemblements et la mise en veilleuse des activités ont contribué à détricoter un peu les solidarités. Il peut certainement y avoir de nouvelles divisions liées au conflit politique au Proche-Orient.

La fin du monde et la fin du mois

Un autre obstacle qui se dresse devant la COP28, c’est la situation économique mondiale. Partout sur la planète, l’inflation, la hausse du coût de la vie et la détérioration du pouvoir d’achat sont devenues – et de loin – la priorité des électeurs (nouvelle fenêtre). Pour les gouvernements qui veulent agir fermement afin de lutter contre les changements climatiques, le contexte est difficile.

Comment justifier de nouvelles contraintes ou de nouvelles charges financières alors que les gens sont pris à la gorge? Comment convaincre les électeurs que c’est l’avenir du monde qui est en jeu alors qu’ils peinent à boucler la fin du mois? Comment promettre la sortie des énergies fossiles quand c’est la vache à lait d’un pays?

Partout en Occident, on sent se développer un ressac populaire face aux politiques climatiques. Pour les politiciens, c’est le dilemme de l’action pour le temps long ou de l’action pour le temps électoral.

Sans surprise (nouvelle fenêtre), on voit de plus en plus de formations politiques exploiter le mécontentement populaire lié aux politiques climatiques, qui sont souvent perçues comme une lubie de l’establishment urbain. D’aucuns démonisent la taxe carbone, d’autres les voies réservées pour les transports en commun, le malus pour décourager l’achat de grosses cylindrées, la taxe kilométrique ou le coût d’accès dans la zone à faibles émissions.

En France, c’est la taxe sur le carburant qui avait été la bougie d’allumage de la crise des gilets jaunes en 2018, un mouvement populaire qui canalisait un malaise plus profond que la simple tarification de la pollution. Le Rassemblement national de Marine Le Pen, qui n’avait jamais vraiment remis en question le rôle des activités humaines dans les changements climatiques jusqu’à récemment, a été inspiré par cette crise et ne se gêne plus pour émettre des doutes sur les conclusions des scientifiques du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Occuper ce terrain peut être payant politiquement.

Aux Pays-Bas, où le parti d’extrême droite de Geert Wilders (nouvelle fenêtre) a remporté le récent suffrage aux élections législatives, l’indignation passe beaucoup par les populations rurales, qui ont l’impression que l’Union européenne impose sans discernement des règles climatiques trop sévères.

Au Canada, le Parti conservateur de Pierre Poilievre fustige à qui veut l’entendre la tarification carbone instaurée par les libéraux. Même si M. Poilievre n’offre aucune solution pour réduire les émissions de GES, le discours trouve son public. À un point tel que le premier ministre libéral Justin Trudeau s’est senti obligé de suspendre la taxe carbone imposée sur le mazout en Atlantique.

À Dubaï, on sent justement que les gouvernements occidentaux ont le pied sur le frein, de peur de susciter un ressac populaire dans leur pays. Des États-Unis à l’Argentine, en passant par l’Australie, le Japon, le Canada, les Pays-Bas, la Suède, l’Allemagne ou l’Italie, les formations politiques qui remettent en question la lutte contre les changements climatiques ont le vent dans les voiles.

L’histoire de la diplomatie climatique montre que les décisions les plus audacieuses depuis plus de trois décennies ont été prises quand il existait une concordance des attentes de la part des pays et des acteurs de la société. Les guerres en cours et les soucis économiques monopolisent nos ressources et notre attention, au détriment de la protection du climat.

Les COP nous offrent parfois des surprises, et on verra ce qui nous attend d’ici la fin. Mais pour l’instant, à Dubaï, les négociations se déroulent avec un gros vent de face.

Étienne Leblanc
Étienne Leblanc

À la une