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« Une génération d’élèves hypothéquée » par le manque de psychologues à l’école

En nombre sans cesse plus faible, les psychologues scolaires se disent incapables d’intervenir auprès de tous les enfants qui en auraient besoin. La source du problème : des conditions de travail et salariales peu alléchantes. Une offre de Québec est sur la table.

Un père et son fils jouent dans la neige.

Krystopher Larouche, père du petit Chase, 6 ans, se plaint du manque d’accessibilité aux services des psychologues scolaires.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

Fannie Bussières McNicoll
Fannie Bussières McNicoll

« On nous dit qu’il y a des psychologues dans les écoles. Ce n’est pas vrai! »

Krystopher Larouche est en colère. Il voudrait que son fils subisse une évaluation en psychologie.

Sans avoir des notes catastrophiques, l’enfant manifeste des problèmes d’attention et, sur le plan social, il est assez isolé.

Peu fortunés, M. Larouche et sa conjointe auraient aimé bénéficier des services de psychologues en milieu scolaire. Mais à son grand désarroi, on lui répond qu’il rêve en couleurs.

Son enseignante nous a dit que c’était une perte de temps, que ça ne donnait pas grand-chose de le mettre sur la liste d’attente, explique-t-il, encore frustré. Elle a expliqué qu’il y avait deux élèves en situation d’échec dans sa classe et que Chase n’était pas en échec. Donc, que notre enfant n’était pas une priorité.

M. Larouche s’est fait dire qu’il faudrait attendre, dans tous les cas, deux ou trois ans avant que leur garçon puisse espérer être évalué en psychologie à l’école.

Le charpentier-menuisier de formation trouve inacceptable cette attente.

Ce n’est pas quand mon fils va être rendu en situation d’échec qu’il faut faire quelque chose, c’est maintenant!
Une citation de Krystopher Larouche, père de deux enfants et charpentier-menuisier

Prioriser les cas les plus sévères

Catherine Archambault, qui pratique en milieu scolaire depuis quatre ans, comprend très bien la frustration du père de Chase.

Mais c’est le manque de psychologues scolaires qui fait en sorte qu’elle et ses collègues n’ont d’autre choix que de prioriser les enfants présentant les problèmes les plus sévères, explique-t-elle.

Une psychologue regarde l'objectif.

Cela fait quatre ans que Catherine Archambault travaille en milieu scolaire, mais déjà, elle se dit désillusionnée et découragée par les conditions de travail qui l’empêchent de faire un travail de qualité.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

Impossible donc de faire du dépistage précoce, notamment en raison de la montée de cas de violence dans les classes (nouvelle fenêtre), confirme la doctorante en psychologie, avec un peu de tristesse dans le regard.

Quand un enfant est en train de renverser des chaises ou bien de mordre son enseignant, c’est lui qu’on va voir avant l’enfant qui gigote et qui est un peu dans la lune. Mais ça ne veut pas dire que cet autre enfant-là est moins important, souligne Catherine Archambault, doctorante en psychologie.

Dans les écoles en milieu plus défavorisé, où beaucoup d’enfants ont des besoins, trois profils sont priorisés, résume Catherine Archambault :

  • ceux en échec scolaire persistant, c’est-à-dire depuis plus d’un an;

  • ceux en bris de fonctionnement, c’est-à-dire dont le comportement désorganisé ou violent nuit au fonctionnement de la classe, ou dont l’anxiété extrême l’empêche d’y être;

  • ceux en sixième année que l’on veut absolument évaluer avant l’entrée au secondaire, là où l’accès aux psychologues est encore plus restreint.

Il est souvent difficile d’intervenir chez les jeunes du dernier groupe, confie-t-elle. Leur estime de soi est très basse, ils sont démotivés, ils ont toujours eu des mauvaises notes et ne comprennent pas pourquoi. Et des fois, c’est juste qu’ils ne savaient pas qu’ils avaient un trouble de l’attention ou une dyslexie, et que c’est pour ça que c’était plus difficile pour eux.

Le reportage de Fannie Bussières McNicoll

Catherine trouve bien regrettable de ne pouvoir intervenir que tardivement dans bien des cas. Des fois, je me dis que si j’avais attrapé tel élève il y a trois ans, parce qu’il était déjà sur ma liste d’attente, peut-être que j’aurais pu l’aider, que ça serait plus facile de s’en sortir.

Dans ce contexte de pénurie, elle trouve la promesse de François Legault d’offrir plus de dépistage précoce grâce aux maternelles quatre ans (nouvelle fenêtre) illusoire. En 2018, le premier ministre disait souhaiter donner accès le plus rapidement possible à des services disponibles en milieu scolaire, notamment en psychologie ou en orthophonie pour le bien des enfants.

On trouve tous ça assez aberrant [comme promesse]. On n’est déjà pas capables d’aider les jeunes qui sont devant nous, on ne va pas pouvoir aider les tout-petits! Il n'y a personne pour offrir ce service-là!
Une citation de Catherine Archambault, doctorante en psychologie qui travaille en milieu scolaire

Plus de besoins, moins de services

La baisse du nombre de psychologues scolaires est évidente à la lumière de chiffres récemment rendus publics par l'Ordre des psychologues du Québec. Depuis 2010, leur nombre a baissé de 24 %, passant de 1039 à 787. Pendant la même période, le nombre d’élèves a augmenté de 13 %.

La présidente de la Coalition des psychologues du réseau public québécois, la Dre Karine Gauthier, est alarmée par la situation. Les besoins sont immenses. Il y a une crise de santé mentale au niveau des jeunes, c’est clair. Et on diminue l’aide psychologique qu’on peut leur apporter. C’est dramatique!

C’est excessivement triste. C’est comme si on hypothèque la prochaine génération.
Une citation de Karine Gauthier, psychologue et présidente de la Coalition

Elle estime que le travail des psychologues scolaires est trop peu valorisé. Pourtant, l’évaluation et le suivi psychologiques à l’école, le fait qu’ils soient sur place, en contact constant avec l’équipe-école, les enseignants, les autres intervenants, ça fait en sorte que la prise en charge est vraiment adaptée à l’enfant.

Une psychologue au regard sérieux pose dans son bureau.

La Dre Karine Gauthier est inquiète et espère que les négociations du secteur public en cours permettront d’améliorer les conditions de travail des psychologues scolaires.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Barzeele

La Dre Gauthier affirme que les enseignants trouvent eux aussi très grave la pénurie de psychologues scolaires.

C’est eux, par la suite, qui doivent composer avec des enfants qui ont des problèmes de santé mentale lourds, par exemple des jeunes faisant plusieurs attaques de panique par jour en raison d’une anxiété qui n’est pas traitée.

Entre recrutement et rétention, le cercle vicieux

Le cœur du problème, selon la Coalition des psychologues du réseau public québécois : des conditions salariales, désavantageuses dans le secteur public comparativement au privé.

Le salaire moyen annuel d’un psychologue en pratique privée est en effet 44 % supérieur à celui d’un psychologue scolaire, en prenant en compte tous ses avantages sociaux, dont la retraite.

Tableau sur la comparaison du salaire moyen des psychologues en 2022.

Tableau sur la comparaison du salaire moyen des psychologues en 2022

Photo : Coalition des psychologues du réseau public québécois

Résultat, les centres de services scolaires tentent de recruter, mais n’y arrivent pas. Il y a plein de postes ouverts, mais ils restent vacants, faute de candidats, résume Karine Gauthier.

Parce qu’il y a moins de psychologues, chacun doit desservir plus d’élèves, donc se disperser dans davantage d’écoles.

Dans la majorité des régions du Québec, le ratio est de moins d’un psychologue scolaire pour 1000 élèves. Pourtant, le ratio considéré comme adéquat serait plutôt d’un psychologue pour 400 ou 500 enfants, soit près de trois fois plus que la moyenne actuelle de 0,8 psychologue pour 1000 élèves, selon Karine Gauthier.

Quand on est dans trois, quatre écoles en même temps, on a l’impression d’être éparpillé et de ne pas pouvoir offrir un service de qualité, relate Catherine Archambault. « On se sent impuissant, frustré, épuisé. »

En raison des conditions de travail qui mettaient son équilibre de vie en danger, Catherine Archambault a elle-même décidé de réduire sa charge de travail dans les écoles à trois jours par semaine et d’introduire des consultations privées dans sa pratique.

Je suis arrivée jeune et motivée. Je croyais profondément à la gratuité des services en santé mentale, se rappelle Catherine Archambault. Mais rapidement, je suis devenue désillusionnée et ce sentiment de pouvoir aider les enfants dans le secteur public s’est effrité.

Baisse du nombre de psychologues scolaires

ÉMISSION ICI PREMIÈRE • Ça nous regarde

Ça nous regarde avec Madeleine Blais-Morin.

En négos : demande de hausse salariale

Les psychologues scolaires font partie des centaines de milliers d’employés du secteur public qui sont en négociations avec le gouvernement pour le renouvellement de leur convention collective.

Le cabinet du ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, répond être bien conscient des enjeux de main-d'œuvre dans le réseau scolaire concernant les psychologues.

Nous avons besoin d’eux. C’est pourquoi nous [leur proposons] une offre différenciée de 25 % d'augmentation [salariale sur cinq ans].
Une citation de cabinet du ministre de l’Éducation, Bernard Drainville

La semaine de travail des psychologues du secteur public passerait de 35 à 37,5 heures et cette augmentation comprend une prime qui ne pourra être prise en compte dans la compilation du salaire aux fins de la retraite, nuance toutefois Karine Gauthier.

Je pense que donner des meilleures conditions dans l'école, ça pourrait être une solution; des incitatifs, n'importe quoi, pour qu'ils restent dans les écoles. On veut le meilleur pour nos enfants, affirme Krystopher Larouche.

Un homme aux yeux bleus regardant, l'air triste, au loin

Krystopher Larouche déplore le manque d'accessibilité aux services d'un psychologue scolaire.

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

Je trouve que ça devrait être un service accessible, pas juste gratuit. C’est fâchant. Il faudrait que quelqu’un s’ouvre les yeux et fasse quelque chose pour régler la situation.
Une citation de Krystopher Larouche, père de deux enfants, charpentier-menuisier

En ce moment, on suggère aux parents de Chase de se tourner vers leur médecin de famille ou un psychologue au privé, une option bien dispendieuse. Mais Krystopher Larouche préférerait un suivi dans le milieu scolaire, surtout que les difficultés de son garçon se manifestent principalement à l’école.

Karine Gauthier et Catherine Archambault sont bien d’accord avec cet argument, car elles confirment que la plupart des problèmes de santé mentale débutent à l’enfance ou à l’adolescence.

Quand les problèmes sont traités rapidement, il y a beaucoup plus de chance qu’ils soient résolus et que la personne ne traîne pas ça toute sa vie, explique Karine Gauthier.

Et les écoles, c’est le meilleur endroit pour faire ça! renchérit Catherine Archambault.

Fannie Bussières McNicoll
Fannie Bussières McNicoll

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