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La COP28 de Dubaï, symbole de tous les paradoxes de la transition énergétique

Des voitures sur une route à six bandes avec, en arrière-plan, des gratte-ciels.

Dubaï est une ville du désert très énergivore, gourmande en eau et en énergies fossiles.

Photo : afp via getty images / KARIM SAHIB

Portrait d'Amélie Mouton.
Amélie Mouton

Discuter d'une sortie progressive des énergies fossiles quand on en dépend fortement pour sa survie économique et politique : c'est l'exercice paradoxal auquel les Émirats arabes unis, hôte de la COP28 et septième producteur mondial de pétrole, vont se livrer à partir de demain à Dubaï.

De nombreux observateurs mettent d'ailleurs en doute sa validité tant le conflit d'intérêts semble inévitable.

Les récentes révélations de la BBC (nouvelle fenêtre) selon lesquelles Sultan Al-Jaber, le président de la COP28, aurait voulu utiliser son rôle pour conclure des marchés dans les énergies fossiles en marge du sommet, n'ont pas aidé à renforcer une confiance déjà mise à mal par la controverse autour des fonctions qu'il occupe à la tête d’ADNOC (nouvelle fenêtre), la pétrolière nationale d’Abu Dhabi.

Le président de la COP28, Sultan Ahmed Al-Jaber, devant un panneau avec un dessin et des inscriptions indiquant COP28 UAE.

Le président de la COP28, Sultan Ahmed Al-Jaber, a été au centre de plusieurs controverses depuis l'annonce de sa nomination. (Photo d'archives)

Photo : getty images for bloomberg phila / Bryan Bedder

Comme les pétromonarchies voisines, les Émirats arabes unis, pays de 10 millions d’habitants, doivent leur développement rapide et fulgurant aux hydrocarbures qui gisent en abondance dans les sous-sols de la péninsule arabique. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pétrole, en particulier, y est le principal levier des transformations sociales, culturelles et politiques.

La question est existentielle, reconnaît Aisha Al-Sarihi, chercheuse à l’Institut du Moyen-Orient de l’Université de Singapour. Les pays du Golfe comprennent que l’ère du pétrole touche à sa fin et que la demande va décliner au fil du temps. Une diminution des exportations signifie moins de rentrées d’argent, avec des conséquences économiques directes, analyse cette spécialiste des questions économiques liées aux changements climatiques.

Lors de la COP28, Sultan Al-Jaber va donc mettre en avant la nécessité d’une transition énergétique réaliste et inclusive qui tienne compte des défis uniques de cette région, prédit la chercheuse. Un de ses arguments sera que les revenus des hydrocarbures sont nécessaires pour piloter cette transition, ajoute-t-elle.

L’enjeu n’est pas seulement économique, il est aussi politique. La rente pétrolière était au cœur de la formation des États du Golfe, et la stabilité de ces régimes en dépend, rappelle de son côté Marie van den Bosch, professeure à l’Université de Georgetown et spécialiste des questions de transition énergétique dans le Golfe.

Un champ de pétrole avec des torchères à l'arrière-plan et un derrick à l'avant-plan.

Dans les pays du golfe Persique, le pétrole a été le principal levier des transformations économiques, politiques et culturelles depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Photo : Getty Images / Joe Raedle

Les pétromonarchies fonctionnent selon un contrat social tacite : une redistribution des revenus pétroliers à la population, sous forme d’avantages sociaux ou d’emplois dans le secteur public, garantit le maintien d’un mode de gouvernance autoritaire, caractérisé par une quasi-absence de libertés politiques (à l’exception du Koweït).

À court ou à moyen terme, leur intérêt est donc de maintenir ou même d’augmenter leur production d’énergies fossiles tout en transformant lentement leurs économies. Les pétromonarchies du Golfe ne sont pas les seules à faire ce calcul, mais il apparaît ici de manière particulièrement visible.
Une citation de Marie van den Bosch, spécialiste des questions de transition énergétique dans le Golfe

C’est ainsi que les Émirats, premier État de la région à ratifier l'Accord de Paris et à se doter d’une stratégie pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, ont en même temps annoncé qu’ils allaient faire passer leur production de 4,5 à 5 millions de barils par jour d’ici 2027.

Et cela alors que l’approvisionnement en énergies fossiles bon marché en provenance de cette région a un effet direct sur la vitesse à laquelle les autres pays du monde sont prêts à faire leur douloureuse transition vers des sources d’énergie propre, note aussi Marie van den Bosch.

Une région très exposée aux risques climatiques

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ne cesse pourtant de sonner l'alarme : plus longtemps l’humanité continuera de brûler des énergies fossiles, plus les conséquences seront désastreuses. Et la péninsule arabique, région très aride, est en première ligne. La plupart des modèles climatiques montrent que le réchauffement y est deux fois plus rapide qu’ailleurs, rappelle Aisha Al-Sarihi.

Le météorologue koweïtien Essa Ramadan l’observe dans son pays : entre 1962 et 2021, le Koweït a connu 98  journées à plus de 50 degrés Celsius et 64 d’entre elles concernent la période de 2010 à 2021, s’alarme-t-il. En Iran, il a fait si chaud début août que le gouvernement a dû accorder deux jours fériés à la population.

L'augmentation de la température au thermomètre mouillé inquiète particulièrement la communauté scientifique. Cet indice combine la chaleur et l’humidité pour déterminer le seuil de tolérance des êtres humains aux températures élevées (nouvelle fenêtre). Il se situe aux alentours de 35 degrés pour une personne en santé.

En 2015, un rapport publié dans Nature Climate Change a établi que, dans les prochaines décennies, la température au thermomètre mouillée pourrait régulièrement dépasser les seuils de tolérance dans le golfe Persique si les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas. Un des auteurs de l'étude l'explique dans cette vidéo de vulgarisation (en anglais) (nouvelle fenêtre).

Deux véhicules avec, en arrière-plan, une tempête de sable qui masque les bâtiments.

Avec le réchauffement climatique, les tempêtes de sable se multiplient dans la péninsule arabique. Ici, une vue de la ville de Koweït balayée par les sables. (Photo d'archives)

Photo : The Associated Press / GUSTAVO FERRARI

Outre la chaleur torride, les phénomènes extrêmes se multiplient dans la région : tempêtes de sable, pluies torrentielles et inondations comme celle, monstre, qui a affecté la ville de La Mecque, lieu saint de l’islam sunnite, en août dernier.

Plus que les riches pétromonarchies, ce sont les pays les plus pauvres de la région, comme le Yémen, qui paient le plus lourd tribut à ces épisodes extrêmes, car ils n’ont ni les infrastructures ni les moyens pour leur permettre de s’en prémunir, avertit également le rapport publié dans Nature Climate Change.

La combustion de pétrole et de gaz aide les pays du Golfe à gérer les problèmes de la chaleur, du manque d’eau, mais aussi de la sécurité alimentaire. L’alimentation locale est importée à hauteur de 70 à 90 %. Il y a là une vraie complexité, juge Aisha Al-Sarihi.

Un mode de vie très énergivore

Les climatiseurs constituent le plus gros poste de dépense d’énergie de la région, et leurs gaz réfrigérants contribuent directement au réchauffement climatique. Quant à l’eau potable, elle provient en grande partie d’usines de dessalement qui turbinent tout le long de cette mer semi-fermée qu’est le golfe Persique.

Les rejets de saumure ont des conséquences importantes sur les écosystèmes marins, qui survivent déjà à la limite de leur capacité : ils accroissent la salinité de l’eau et réduisent les niveaux d’oxygène, comme le rappelle notamment un article publié dans Science (en anglais) (nouvelle fenêtre), en mai dernier.

Comme les climatiseurs, les usines de dessalement carburent aux énergies fossiles. En 2022, les Émirats ont émis 218 millions de tonnes de CO2 pour une population de 9,5 millions d'habitants, soit un des taux par habitant les plus élevés du monde. Par comparaison, le Canada a émis près de 685 millions de tonnes de CO2 pour une population de 40 millions d’habitants, selon des estimations de l’Institut climatique du Canada.

Des gazelles broutent devant une palissade, avec une ville à l'arrière-plan.

Aux Émirats arabes unis, pays très aride qui reçoit moins de 100 mm d'eau par an, la quasi-entièreté de l'eau potable consommée provient d'usines de dessalement. Le pays est le deuxième producteur mondial d'eau dessalée après l'Arabie saoudite.

Photo : Getty Images / Andrea DiCenzo

Dans le port de Jebel Ali, à Dubaï, une usine comprenant 43 unités de dessalement, une des plus grandes du monde, alimente l’extravagante métropole qui, pour assurer son train de vie luxueux et cultiver son image de ville festive, consomme une quantité phénoménale d’eau.

Un chiffre, rapporté par le New York Times, donne à lui seul le vertige : Burj Khalifa, la plus haute tour du monde, qui abrite un gigantesque centre commercial, absorbe chaque jour près de 950 000 litres d’eau.

Si Dubaï promet de faire des efforts pour réduire ses dépenses d’eau et d’énergie à hauteur de 30 % d’ici 2030, c’est bien dans une ville qui vit en complet décalage avec son environnement naturel que la COP28 va se tenir la semaine prochaine.

Une ville du désert qui, comme le résume Camille Ammoun, écrivain et politologue qui y a travaillé pendant 10 ans sur les questions urbaines et climatiques, n’aurait jamais existé sous cette forme, avec cette taille et ce type d’activités dans un tel endroit, s’il n’y avait eu le pétrole.

Portrait d'Amélie Mouton.
Amélie Mouton

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