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« Je ne m’appelle pas numéro 44 », la quête identitaire de Richard Kistabish

Un homme lève une main.

Richard Kistabish est membre d’un groupe de travail de l’UNESCO sur la revitalisation et la promotion des langues autochtones. (Photo d'archives)

Photo : Marie-Raphaëlle LeBlond

Ismaël Houdassine

Depuis plus de trois ans, Richard Kistabish tente de faire accepter par l’état civil québécois son véritable nom de naissance qu’il a perdu, enfant, à son arrivée dans un pensionnat pour Autochtones.

Né Ejinagosi, qui signifie celui qui raconte en anishinaabemowin, le membre de la Première Nation Abitibiwinni reproche aux institutions provinciales des procédures humiliantes.

Richard Kistabish n’oubliera jamais son passage au pensionnat à Saint-Marc-de-Figuery, près d'Amos, en Abitibi-Témiscamingue. Il avait 6 ans en 1955 quand on l’a arraché de sa communauté pour se retrouver entre les murs de l’institution religieuse gérée d’une main de fer par les prêtres des oblats de Marie-Immaculée.

Dès le premier jour de mon arrivée, on m’a dit que je m’appelais numéro 44 et que je devais répondre à chaque fois que l’on appelait le numéro 44, lance-t-il au bout du fil.

Il rappelle que les pensionnats pour Autochtones ont été créés par le gouvernement fédéral – avec la complicité des instances religieuses – pour couper les racines culturelles des premiers peuples en interdisant aux élèves de s’exprimer dans leur langue ancestrale. L’institution d’Amos a fermé ses portes en 1973, avant d’être détruite dans les années 1980.

Quand je disais que je m’appelais Ejinagosi, je subissais une grosse punition. Alors pour éviter les sévices, j’ai vite appris que je me nommais dorénavant numéro 44.
Une citation de Richard Kistabish

C’est quelques années plus tard, toujours dans ce pensionnat, que le prénom Richard viendra remplacer le 44. On m’a ensuite imposé ce prénom qui n’a aucun lien avec ce que je suis et l’idiome de mes ancêtres.

Retrouver son nom d’origine est un geste de démonstration de la réappropriation de sa langue, raconte celui qui est membre d’un groupe de travail de l’UNESCO sur la revitalisation et la promotion des langues autochtones. Mon nom anashinabe était interdit toute mon enfance, alors qu’il vient d’un temps où mes semblables étaient un peuple de nomades.

Me couper de mon lien héréditaire, c’est me couper de mon histoire millénaire où les réserves indiennes n’existaient pas.
Une citation de Richard Kistabish

Aujourd’hui âgé de 74 ans, il tente d’officialiser auprès du gouvernement un changement de nom qui lui redonnera sa véritable identité. Mais voilà qu’il dit se buter à plusieurs freins et obstacles, dont il qualifie les procédures d’humiliantes. Il refuse donc de se conformer aux exigences imposées par le Directeur de l'état civil.

Le gouvernement provincial exige une flopée de critères auxquels je dois me conformer. Il reste que ce n’est pas à moi de leur prouver que j’ai un véritable nom, mentionne-t-il.

Un homme parle devant un micro.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Richard Ejinagosi Kistabish est un ardent défenseur de la culture et des langues autochtones. (Photo d'archives)

Photo : Marie-Raphaëlle LeBlond

Des procédures complexes et inacceptables

Depuis juin 2022 au Québec, les anciens pensionnaires (et leurs descendants) peuvent reprendre leur nom traditionnel autochtone en faisant une demande officielle auprès du Directeur de l'état civil. La province répond ainsi à l’une des recommandations du rapport de la Commission de vérité et réconciliation. Je ne m’appelle pas numéro 44 , Tout ce que je demande, c’est de retrouver mon nom. Il n’y a rien de plus simple.

Pour Kistabish, le fait que ce soient les victimes qui doivent monter un dossier, alors que ce sont les institutions qui sont responsables du préjudice, demeure inacceptable.

On ne m’a jamais demandé mon avis quand on m’a enlevé mon nom de naissance, lance-t-il en colère. On nous met sur les épaules le fardeau de la preuve. Il faudrait que ça soit les victimes qui fassent la réparation. Mais c’est à l’oppresseur et à l’agresseur de réparer!

En attendant qu’un jour il puisse enfin lire sur ses papiers d’identité le nom d'Ejinagosi, l’ardent défenseur de la culture et des langues autochtones observe l’avenir avec un regard empli d’espoir. Il est d’ailleurs le fondateur d’une initiative auprès des communautés, celle d’un retour en force des noms autochtones au sein des familles.

On essaye de convaincre les jeunes parents de donner des noms dans leur langue maternelle à leur nouveau-né pour que, dans dix ans, on ne soit plus des noms comme John, Paul ou Mary.

Kistabish se félicite du succès d’un tel projet qui s’est répandu comme une traînée de poudre, à sa grande surprise, admet-il. On n’a pas à s’excuser de qui nous sommes. Et puis il faut aussi savoir qu’en anishinaabemowin, le mot "excuse" n’existe pas. C’est un concept occidental qui nous est totalement étranger.

Ismaël Houdassine

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