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Protection du patrimoine : controverse autour d’un bar de danseuses nues de Toronto

Des militants pour les droits des travailleurs du sexe craignent la fermeture de l'établissement.

La façade de la taverne Brass Rail affiche des photos de femmes légèrement vêtues.

La taverne Brass Rail a ouvert ses portes en 1948.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Andréane Williams.
Andréane Williams

Toronto pourrait bientôt inscrire l'immeuble abritant l'un des plus anciens bars de danseuses nues de la métropole au patrimoine historique de la Ville. L'initiative soulève des questions puisque l'immeuble est aussi le symbole d'une époque où l'industrie du divertissement pour adultes fleurissait au centre-ville de Toronto, aujourd'hui perturbé par l'embourgeoisement.

Un vendredi après-midi à l'intersection des rues Yonge et Bloor, au centre-ville de Toronto. 

Au nord de l’intersection se déploie le chic quartier de Yorkville et au sud, le carré Yonge Dundas avec ses immenses panneaux publicitaires qui rappellent un peu ceux de Times Square à New York.

Le secteur regorge de restaurants et de commerces en tout genre.

De nouvelles tours à condos s'élèvent derrière les façades d'immeubles anciens sur la rue Yonge.

Les immeubles anciens se mélangent aux nouvelles tours à condos modernes sur la rue Yonge.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Au milieu de tout cela se dresse l’un des plus anciens bars d'effeuilleuses de Toronto : la taverne Brass Rail.

Pour les passants aujourd'hui, l'immeuble de la taverne Brass Rail est surtout connu pour son imposante devanture entièrement recouverte de gigantesques photos de femmes légèrement vêtues.

Mais depuis que le promoteur immobilier Concord Adex Inc. a soumis une demande auprès de la Ville pour y construire une tour à condos de 64 étages, la ville de Toronto s'intéresse à ce qui se cache derrière la façade.

D’après une étude de la firme d’architecture Era Architects, l’immeuble de trois étages aurait été construit à la fin du 19e siècle, dans le style néo-roman et témoigne de l'essor commercial de la rue Yonge.

La façade de la taverne Brass Rail affiche des photos de femmes légèrement vêtues.

La taverne Brass Rail est l'un des plus vieux bars de danseuses nues de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Si le bâtiment est inscrit au patrimoine historique, sa devanture devra être conservée par les futurs propriétaires de l'immeuble.

Qu'arrivera-t-il de la taverne Brass Rail? Pour le moment, ce n'est pas clair puisque les propriétaires de l'établissement n'ont pas donné suite à notre demande d'entrevue.

Nous n’avons donc pas pu confirmer que l’immeuble est officiellement à vendre, mais le promoteur immobilier Concord Adex Inc. affirme qu'il pourrait l’acheter.

Quand la rue Yonge était grivoise

L'établissement est l'une des dernières reliques de l'époque où ce tronçon de la rue Yonge était aussi appelé l'allée du vice.

Ça représente une époque [qui remonte] à la fin des années 1960 à la fin 1970 où le porno chic est devenu la mode en Amérique du Nord. On a vu d'abord des bars de danseuses, mais aussi des salons de massage et même des cireuses de souliers à la poitrine exposée qui sont devenus courants dans la ville de Toronto pendant une toute petite période, raconte l’historien Daniel Ross.

La rue Yonge, la rue commerciale principale de Toronto, est d’une certaine manière, le centre de ce commerce du divertissement sexuel.
Une citation de Daniel Ross, historien
Des hommes marchent devant des établissements de divertissement pour adulte sur la rue Yonge, à Toronto.

Dans les années 1960 et 1970, un tronçon de la rue Yonge, au centre-ville de Toronto, s'est transformé en quartier de divertissement pour adultes.

Photo : Getty Images / Jeff Goode/Toronto Star/Getty Images

L’historien raconte qu’à l'époque, ce tronçon de la rue Yonge était éclairé par des silhouettes de corps nus féminins en néon et des télévisions installées dans des vitrines qui jouaient des films pornographiques. De nombreux magasins vendant des magazines à caractère pornographique et des jouets sexuels avaient également pignon sur rue.

Il y avait toujours des boutiques, pendant le jour une vie hétérogène, mais le soir et la nuit la rue Yonge ressemblait à un quartier du sexe, raconte Daniel Ross.

Une photo en noir et blanc montre des policiers devant un immeuble. Des affiches annoncent des spectacles pour adultes.

Des policiers montent la garde devant l'entrée d'un salon de massage sur la rue Yonge, au centre-ville de Toronto, le 1 août 1977, après que le corps d'Emanuel Jaques, 12 ans, a été retrouvé sur le toit de l'immeuble.

Photo : La Presse canadienne / Alex Kalnins

Selon l'historien communautaire Adam G. Wynne, l’immeuble de la taverne Brass Rail aurait accueilli plusieurs commerces au cours du siècle dernier tels qu’un magasin d’alcool, une salle de billard et un magasin de lampes et une galerie d’art avant l’ouverture de la taverne Brass Rail en 1948.

Photo en noir et blanc qui montre la rue Yonge complètement éventrée et quelques travailleurs à l'ouvrage

Le chantier de la rue Yonge pendant la construction du métro de Toronto en 1949.

Photo : Archives Ville de Toronto

L’établissement aurait commencé à offrir du divertissement pour adultes vers les années 1960.

Nous essayons d'évaluer quelles parties de la Ville nous voulons conserver afin de déterminer ce qui est toujours important pour Toronto, a expliqué le gestionnaire de projet pour la planification du patrimoine de la Ville de Toronto, Gary Miedema, au micro de CBC.

En 2016, la portion de la rue Yonge où est située la taverne Brass Rail a d'ailleurs été désignée en tant que district de conservation du patrimoine par la Ville de Toronto, en raison de la présence de nombreux immeubles historiques.

Photo de la rue Yonge dans les années 1970 avec de vieilles voitures garées le long de la rue.

La rue Yonge dans les années 1970.

Photo : Archives de Toronto

Des travailleuses du sexe inquiètes

Michelle est une travailleuse du sexe qui travaille dans les bars de danseuses nues de Toronto. Nous avons modifié son nom pour protéger son identité.

Elle pense que la taverne Brass Rail, tout comme l'édifice qui l'abrite, devrait être protégée puisque les bars de danseuses nues sont, selon elle, parmi les derniers endroits où les travailleuses du sexe peuvent exercer leur métier en sécurité.

Ellie Ade Kur, la directrice générale de l’organisme Maggie’s Toronto, qui vient en aide aux travailleuses du sexe de la ville, note que la taverne Brass Rail représente bien plus qu'un simple bar de danseuses nues, ou un immeuble historique.

Beaucoup de bars de danseuses nues à Toronto, même ceux qui sont fermés, ont une importance historique et culturelle pour la ville, explique-t-elle.

La façade d'un immeuble historique de la rue Yonge préservée derrière un échafaudage. À côté se dresse le Zanzibar, un autre bar de danseuses nues de la rue Yonge.

La façade d'un immeuble historique de la rue Yonge sera préservée et intégrée à la construction d'un nouvel immeuble. À côté se dresse le Zanzibar, un autre bar de danseuses nues de la rue Yonge.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Avec la multiplication des tours à condos dans le quartier, les bars de danseuses nues sont déplacés
Une citation de Ellie Ade Kur, directrice générale, Maggie's Toronto

Elle rappelle qu'en 2014, un autre établissement du genre, le Jilly's, a fermé ses portes pour laisser place au chic hôtel Broadview, au coin de la rue Queen est et de l'avenue Broadview.

La façade du bar Jilly's, avec des silhouettes de femmes faisant de la danse poteau.

L'ancien bar de danseuses nues, Jilly's près du centre-ville de Toronto. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / David Donnelly

Quand on propose beaucoup d'argent à quelqu'un, il va être tenté d'accepter l'offre. Je pense que le gouvernement devrait aider financièrement les propriétaires d’immeubles historiques afin qu'ils ne soient pas rachetés par des promoteurs immobiliers, dit Michelle.

L'hôtel Broadview rénové.

L'hôtel Broadview, de nos jours, après la rénovation de l'immeuble.

Photo : Michael Rousseau/Streetcar Developments

Aujourd'hui, il ne reste que cinq bars de danseuses nues accrédités par la Ville à Toronto, selon le site Internet de la Ville.

Dans les années 1960 et 1970, cette portion de la rue était protégée de différentes manières. C’était un endroit sécuritaire pour les gens qui font des métiers tabous alors que maintenant, on les repousse vers des coins sombres, explique Michelle, qui travaille aussi comme travailleuse de rue.

Selon elle, des centaines de femmes seraient touchées par la fermeture de la taverne Brass Rail.

Je ne peux pas m'empêcher de voir derrière ça le spectre ou le danger du développement du quartier parce qu'en ce moment on construit beaucoup de condos de luxe dans ce quartier. [...] Je pense que la ville, en essayant de faire respecter l'histoire de ce bâtiment, se donne peut-être un outil dans ses négociations avec les promoteurs immobiliers qui sont en train de transformer ces quartiers, dit Daniel Ross.

Le comité de planification du patrimoine se penchera sur la proposition d'inscrire l'immeuble au patrimoine historique de Toronto le 30 novembre. Si la recommandation est approuvée, elle sera ensuite soumise au conseil municipal de Toronto.

Andréane Williams.
Andréane Williams

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