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[Reportage] Tristesse et déception chez les Vénézuéliens, Colombiens et Haïtiens du Québec

Vendredi dernier, les Colombiens, Vénézuéliens et Haïtiens du Québec ont appris que la province avait décidé de ne pas prendre part à un programme d'immigration humanitaire lancé par Ottawa. Ils demandent au gouvernement de François Legault de revenir sur sa décision.

Deux petits drapeaux du Québec.

Les résidents et les citoyens canadiens d'origine colombienne et vénézuélienne se disent attristés par la décision du Québec de ne pas participer au programme humanitaire qui accorde la résidence aux membres de la famille.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Maria-Gabriela Aguzzi

En octobre dernier, le gouvernement fédéral a annoncé l'ouverture d'une voie humanitaire (nouvelle fenêtre) permettant aux membres de la famille des résidents permanents ou des citoyens canadiens d'origine colombienne, vénézuélienne ou haïtienne de demander la résidence canadienne. Natasha Mendoza (*) a pensé que ce pourrait être un moyen pour sa sœur d'immigrer à son tour, ce dont elle rêvait depuis son arrivée au Québec en 2014 par l'entremise du programme des travailleurs qualifiés.

Lorsque le gouvernement fédéral a fait l’annonce, il n'a pas donné beaucoup de détails. Nous étions tous dans l'expectative. Mais je pensais qu'il y aurait un filtre, vu le nombre de Vénézuéliens, de Colombiens et d'Haïtiens au Québec. Je pensais qu'il y aurait un filtre financier [en fonction du revenu des personnes qui parrainent] et que cela suffirait à disqualifier beaucoup d'entre nous, a-t-elle déclaré à Radio Canada International (RCI) depuis son domicile de Sherbrooke, où elle vit avec son mari et son fils de 5 ans.

J'attendais avec impatience les détails de telle façon que ma sœur, qui a 41 ans, pourrait participer au programme. Mais j'ai vu que sur le formulaire comportant quatre questions qui déterminent si vous êtes éligible en tant que personne de soutien, il est dit que c'est possible si vous vivez en dehors du Québec. J'ai été surprise. Je me suis immédiatement demandé quelle était la différence entre moi et un citoyen canadien d'origine vénézuélienne ou colombienne vivant en Ontario ou en Colombie-Britannique. Pourquoi [François] Legault nous exclut-il de la sorte? Il n'exclut pas l'étranger dans ce cas-ci, mais le citoyen ou le résident canadien.
Une citation de Natasha Mendoza

Selon les informations publiées par le ministère de l'Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté (IRCC) le 17 novembre 2023, les personnes admissibles doivent :

  • être citoyen colombien, haïtien ou vénézuélien;
  • être en Amérique du Sud, en Amérique centrale, au Mexique ou dans les Caraïbes au moment de la présentation de la demande;
  • avoir un citoyen canadien ou un résident permanent admissible qui appuie leur demande (une personne de soutien) et être soit leur époux ou leur conjoint de fait, ou leur enfant (quel que soit son âge), petit-enfant, parent, grand-parent ou frère ou sœur; 
  • prévoir de vivre dans une province ou un territoire autre que le Québec;
  • ne pas être interdit de territoire pour des raisons autres que financières;
  • disposer d'un passeport valide ou d'un document de voyage admissible.

Dans le même document, le gouvernement fédéral précise que pour être une personne de soutien, la personne doit être : 

  • âgée de 18 ans ou plus;

  • un citoyen canadien ou un résident permanent;

  • une personne vivant au Canada (mais à l’extérieur de la province de Québec).

Source : Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (nouvelle fenêtre)

La personne de soutien, stipule le gouvernement fédéral, est chargée d'aider le demandeur à s'installer au Canada et de fournir un soutien au demandeur et aux membres de sa famille pendant un an, le temps qu'ils s'installent et s'intègrent à leur nouvelle vie.

Selon Mme Mendoza, la décision de Québec est injuste parce qu'elle exclut la possibilité pour sa sœur et sa nièce de s'installer dans la Belle Province pour avoir une meilleure qualité de vie, surtout si l'on considère les difficultés économiques et sociales que connaît actuellement le Venezuela. Elle explique qu'elle doit lui envoyer de l'argent tous les mois, comme c'est le cas pour de nombreuses familles vénézuéliennes, afin de survivre.

Je lui envoie entre 400 et 500 $, car son salaire bimensuel est d'environ 5 $. Elle est enseignante et travaille dans deux écoles. Elle a récemment choisi de donner des cours, mais elle s'est rendu compte que peu de parents pouvaient se permettre de payer ce service. Elle envisage donc maintenant de faire le ménage pour gagner plus d'argent.

À propos du programme

Nous [Les Canadiens] sommes déterminés à maintenir notre tradition humanitaire et à soutenir ceux qui sont dans le besoin. En offrant des voies légales et sécuritaires aux personnes déplacées pour qu’elles puissent commencer une nouvelle vie au Canada, non seulement nous respectons cet engagement, mais nous renforçons également notre pays grâce aux contributions profondes que les nouveaux arrivants apportent dans leurs collectivités, y compris la croissance de notre économie et la réduction des lacunes du marché du travail.

Le gouvernement fédéral a annoncé le 17 novembre dernier que les personnes arrivant au Canada par la nouvelle voie humanitaire bénéficieront de services préalables à l'arrivée, notamment une évaluation de leurs compétences professionnelles et une orientation vers un prestataire de services d'établissement dans leur communauté. Elles pourront également bénéficier d'une aide financière transitoire au titre du programme d'aide à la réinstallation.

Selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, ces mesures visent à atténuer les pressions migratoires dans l'hémisphère occidental.

Selon les données d'Amnistie internationale :

  • Plus de 7,71 millions de Vénézuéliens vivent hors de leur pays (statistiques d'août 2023). Cela représente plus de 25 % de la population totale du Venezuela. En juin 2023, date de clôture du rapport Régulariser et protéger, ce chiffre était de 7,32 millions.

  • Au Venezuela, 1 personne sur 4 a fui son domicile, la majorité après 2018.

  • Plus de 80 % de ces ressortissants se trouvent en Amérique latine et dans les Caraïbes. Plus précisément, 70 % se trouvent en Colombie, au Pérou, en Équateur et au Chili.

Des personnes migrantes irrégulières dans un bateau.

Des migrants du Venezuela, de Cuba et d'Haïti après avoir traversé la jungle du Darién, au Panama.

Photo : ACNUR / Nicolo Filippo Rosso

Il n'y a pas de violation des droits

Yves Martineau est un avocat spécialisé en droit de l'immigration bien connu de la communauté latine du Québec. En entrevue avec Radio Canada International, il explique que la décision du gouvernement Legault ne viole pas les droits des citoyens.

Le principe législatif est cruel, mais simple : l'immigration est un privilège, pas un droit. Ainsi, le droit d'aucun citoyen ou résident canadien n'a été bafoué, ceux qui sont limités dans ce cas sont les étrangers qui voudraient venir au Canada, a-t-il précisé en se référant à la jurisprudence établie en la matière.

À cela s'ajoute, selon Me Martineau, la justification donnée par le premier ministre du Québec, qui a déclaré lors d'une conférence de presse le 8 novembre dernier que la province avait accueilli deux fois plus de réfugiés que ce à quoi elle avait droit.

Legault a dit : "Nos services sont saturés et nous n'allons pas participer [au programme]." Je ne veux pas excuser le gouvernement du Québec, mais si nous regardons ce que le gouvernement canadien offre aux participants du programme, cela va des services médicaux à l'aide financière une fois qu'ils sont arrivés, en passant par les services d'établissement, explique l'avocat.

Un homme regardant la caméra.

Yves Martineau est un avocat spécialisé en droit de l'immigration.

Photo : RCI / Captura de pantalla - María Gabriela Aguzzi

Mme Mendoza remet en question cet argument, affirmant que les personnes de soutien doivent s'engager à aider les membres de leur famille à s'installer pendant au moins un an.

[Si c'est la justification pour ne pas participer au programme], le gouvernement du Québec aurait pu accepter que le membre de la famille vienne au Canada en tant que résident permanent, avec l'obligation de s'installer en dehors du Québec. Si nous les aidions même à distance [du Canada au Venezuela], nous aurions pu facilement le faire du Québec à l'Ontario ou à n'importe quelle autre province canadienne, souligne la Vénézualo-Colombienne.

Face à la tristesse et à la déception de Mme Mendoza ainsi qu'au mécontentement exprimé par des centaines de Vénézuéliens sur les réseaux sociaux, Yves Martineau dit comprendre que la non-participation du Québec a été un coup dur pour tous ceux qui étaient intéressés par le programme. C'est quand même très triste, ajoute l'avocat.

3500 dossiers

Yves Martineau indique que l'une des surprises dont les avocats et les consultants en immigration ont pris connaissance cette semaine est le quota du programme. Le gouvernement fédéral a annoncé dans ses communiqués de presse qu'il s'agissait de 11 000 personnes, mais en réalité il s'agit de 3500 dossiers.

Cela signifie qu'il n'y a pas exactement 11 000 personnes qui vont avoir la résidence permanente à travers ce programme, mais 3500 dossiers, sachant que chaque dossier peut contenir plus d'une personne, indique Me Martineau.

Selon l'avocat, le quota sera rapidement atteint étant donné que l'intérêt pour le programme est important. Il a dit que jusqu'à mercredi matin, les demandes étaient encore ouvertes.

Faire les choses correctement semble plus difficile

Esteban Padilla, comme Natasha Mendoza, souhaitait que son frère ait les mêmes possibilités qu'il a eues au Québec et la voie du programme humanitaire vers la résidence permanente était idéale pour réaliser ce souhait.

Il aimerait que le jeune homme de 25 ans puisse venir s'installer au Québec, mais la province ne participe pas au programme humanitaire.

Deux personnes dans un bateau.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Esteban Padilla (à droite) et son frère lors d'une visite à Montréal.

Photo : Cortesía / Esteban Padilla

Son frère vit dans la région centrale de la Colombie, dans la ville de Villavicencio. Pour lui, venir par le biais de ce programme aurait été une très bonne opportunité, car je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour qu'il vienne, a-t-il déclaré en entrevue à Radio Canada International M. Padilla ajoute qu'il a essayé de le faire émigrer en tant qu'étudiant international, mais les coûts sont très élevés.

Je pensais qu'avec ce programme, le gouvernement canadien voulait avant tout faire venir des personnes susceptibles de demander le statut de réfugié. Quand j'ai vu que c'était ouvert à tous les ressortissants de ces pays, j'ai pensé que mon frère pourrait venir. Mais quand le Québec a dit qu'il ne participerait pas parce qu'il avait déjà fait son travail en termes d'acceptation des réfugiés, j'ai senti qu'il y avait une contradiction entre les arguments et ce que le programme décrit, affirme le développeur de logiciels.

Esteban Padilla est arrivé au Canada en 2019 dans le cadre d'un programme économique et estime que faire les choses correctement [en termes d'immigration] semble plus difficile, faisant référence au fait, selon lui, que les personnes qui souhaitent émigrer dans le pays par les voies normales ont moins d'opportunités.

Lorsque j'ai appris que le Québec ne participait pas au programme, j'étais très triste, mais maintenant je ressens une certaine exclusion. Je vois beaucoup de contradictions. Je parle non seulement des Colombiens, mais aussi des Haïtiens. Je suis un défenseur du français. Je ne comprends pas comment les Haïtiens du Québec, qui parlent français, ont été exclus de ce programme. Je ne comprends pas qu'ils n'aient pas la possibilité de venir.
Une citation de Esteban Padilla

Me Martineau a également fait référence à ce point, rappelant que la plus grande communauté haïtienne du Canada est basée au Québec. En effet, selon les données de Statistique Canada de 2016, plus de 80 % des Haïtiens du pays vivent dans la Belle Province.

Reconsidérer la mesure

Natasha Mendoza a réitéré à plusieurs reprises son désaccord avec la décision de M. Legault. Elle indique qu'elle s'est entretenue avec plusieurs cabinets d'avocats pour savoir ce qu'elle pouvait faire en tant que citoyenne pour demander au gouvernement du Québec de reconsidérer sa décision.

En tant que citoyenne canadienne, je me sens discriminée, exclue. J'ai les mêmes droits que n'importe quel citoyen canadien en Ontario ou dans n'importe quelle autre province.
Une citation de Natasha Mendoza

Mme Mendoza, qui travaille comme consultante en immigration, a déclaré que l'un des avocats avec lesquels elle s'est entretenue lui a dit qu'il envisageait la possibilité d'un recours collectif, auquel la communauté haïtienne de Montréal serait également intéressée.

Elle ajoute qu'elle contacterait également son député pour voir quels outils il pourrait utiliser pour exprimer son mécontentement. Je n'ai jamais fait de la politique et je n'ai jamais organisé de manifestations, mais j'ai vu des messages sur les médias sociaux et beaucoup de gens sont mécontents.

(*)Nom modifié à la demande de la personne

Ce reportage est également disponible en espagnol

Maria-Gabriela Aguzzi

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