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Les entreprises font-elles de l’« avarice-flation »?

Les marges bénéficiaires des entreprises ne cessent d’augmenter, si bien que plusieurs se demandent si certaines profitent du contexte d’inflation pour hausser leurs prix plus que nécessaire.

Un étalage de viande dans une épicerie

Le secteur de l'alimentation a été pointé du doigt pour avoir gonflé ses prix. Photo: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Olivier Bourque, journaliste
Olivier Bourque

Les causes de l’inflation sont diverses. La pandémie a causé un dérèglement des chaînes d’approvisionnement, la guerre en Ukraine a fait grimper le prix de l’énergie et l’argent versé par les gouvernements durant la pandémie a aussi créé une demande excédentaire. Mais outre l’inflation, la rapacité des entreprises pourrait-elle aussi expliquer l’explosion des prix affichés?

Aux États-Unis, le phénomène est bien connu, on l’appelle la greedflation. En français, on pourrait traduire le terme par avarice-flation. En bref, il s’agit d’entreprises qui pourraient avoir profité du contexte pour majorer leur prix au-delà de l’augmentation de leurs coûts d’exploitation, ce qui contribue à doper l’inflation.

On peut avoir un doute raisonnable qu’il y a une espèce d’opportunisme de certaines entreprises. Elles se plaignent de la pénurie de main-d'œuvre et de l’augmentation des produits de base, mais on constate qu’elles réussissent très bien dans le contexte, remarque Pierre-Antoine Harvey, chercheur associé à l’Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS), lors d’une entrevue avec Radio-Canada.

Le meilleur indicateur de la santé financière des entreprises demeure les profits engendrés. En utilisant les dernières données de Statistique Canada sur le produit intérieur brut (PIB) publiées mardi, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques constate d’ailleurs que l'accroissement des bénéfices des sociétés se maintient ou augmente depuis 2021.

Il y a plusieurs secteurs qui s’en sortent très bien dans le contexte, de manière extraordinaire par rapport à ce qu’on a connu lors des 20 dernières années.
Une citation de Pierre-Antoine Harvey, chercheur

La part des profits des entreprises dans le PIB pour les trois premiers trimestres de 2022 a d’ailleurs atteint un niveau record de 17,4 %, bien plus important que la moyenne des cinq années avant la pandémie où les bénéfices représentaient 13,3 %.

L’alimentation, au banc des accusés?

Le secteur de l’alimentation s'est particulièrement fait pointer du doigt lors des derniers mois (nouvelle fenêtre). Certains ont accusé les épiciers d’avoir maintenu des prix artificiellement élevés et d’avoir profité de la situation au détriment des consommateurs.

D'ailleurs, les marges bénéficiaires du secteur de l’alimentation (qui comprend aussi les dépanneurs) se sont maintenues à 2,9 % lors du dernier trimestre alors qu’elles étaient de 1,2 % entre 2014 et 2019. Selon les calculs de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques, cela représente un surprofit annuel de 3,3 milliards $.

Dans le secteur de l’alimentation, Loblaws, Costco, Sobey’s, Metro et Walmart contrôlent à eux cinq 60 % du marché canadien. Avec si peu de joueurs, il est facile de prétexter les problèmes d’approvisionnement, les sécheresses ou les coûts de transport pour gonfler les prix sans craindre que la clientèle ne les déserte, constate le chercheur.

La sénatrice et économiste Diane Bellemare est d'accord avec l’analyse. Elle croit d’ailleurs qu’il y a un manque de concurrence dans ce secteur.

Il y aura des études et des enquêtes pour voir s’il y a eu des comportements opportunistes. [...] Au comité des banques au Sénat, on peut se pencher sur la Loi sur la concurrence. Y a-t-il moyen de l’améliorer?, se questionne-t-elle.

Jean-René Ouellet, stratège d’investissement et gestionnaire de portefeuille chez Desjardins, nuance le portrait. S’il est vrai que les grands épiciers ont vu leurs profits augmenter, la hausse est loin d’être spectaculaire. Il y a peut-être une distorsion dans les chiffres analysés, ce qui est inclus ou pas, croit-il.

Il constate qu’il est difficile d’avoir les données pures pour les détaillants d’alimentation, car la plupart détiennent des activités en pharmacie, par exemple Metro ou Loblaws.

C’est sûr que, lorsqu'on voit l’inflation alimentaire atteindre 8 % à 13 %, on se dit qu’ils sont en train de s’en mettre plein les poches. Mais ce qu’on a comme écho du terrain, les marges bénéficiaires des entreprises publiques ont probablement augmenté de 40 à 50 points de base, donc de 0,5 %; ce n’est pas stratosphérique, a-t-il affirmé.

D'autres secteurs en hausse

D’autres secteurs ont aussi vu leurs marges bénéficiaires augmenter lors de la dernière année. Sans surprise, l’industrie de l’extraction du pétrole est passée d’une situation négative ( -7,4 %) entre 2014 et 2019 à un taux de bénéfice moyen de 20,2 % lors du dernier trimestre.

Le secteur de la vente et du détail a aussi amélioré sa situation. Les marges bénéficiaires étaient de 2,8 % avant la pandémie, de 3,3 % au dernier trimestre. Pour les concessionnaires de voitures, le taux est passé de 1,9 % à 4,6 %, un surprofit 5,6 milliards $.

Pour les grossistes et matériaux de construction, de 3,7 % à 6,9 %, ce qui équivaut à un surprofit annuel de 4,5 G$. Le secteur financier a une marge bénéficiaire de 23 % plus élevée qu’avant la pandémie.

L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques se désole que ces données ne soient pas prises en considération lors de l’analyse du contexte d’inflation, notamment par la Banque du Canada.

On se préoccupe depuis toujours que les salaires des travailleurs ne montent pas trop vite, car on dit que c’est mauvais pour l’inflation. Mais pour ce qui est des entreprises, il n’y a pas d’observation, aucune préoccupation sur les taux de profit. Ce n’est pas dans leur radar ni dans leur questionnement, soutient M. Harvey.

Mme Bellemare croit d’ailleurs que le salaire des travailleurs n’a pas eu d’impact sur le contexte inflationniste actuel.

La source de l’inflation n’est pas salariale dans le cas qui nous concerne. Le secteur financier a tendance à se tourner vers les travailleurs, car c’est plus facile. Il faudrait regarder plus du côté des entreprises, dit-elle.

Toutefois, elle fait une distinction entre les grosses sociétés et les PME qui souffrent différemment dans le contexte actuel.

Quand les taux d'intérêt augmentent, quand les gens dépensent moins, les commerces de proximité et les petites entreprises ont beaucoup de difficultés. On le voit d’ailleurs avec tous ces commerces qui ont fermé.
Une citation de Diane Bellemare, sénatrice et économiste

Retour du balancier

Pour le stratège Jean-René Ouellet, certaines industries n’ont pas eu le choix de s’adapter très rapidement à la pandémie, ce qui a eu un impact sur le prix, notamment le secteur de l’automobile. L’industrie a annulé des commandes, car elle anticipait que les ventes allaient baisser, comme c’était le cas durant les grandes récessions.

Mais là, à cause de l'argent public que les ménages ont reçu et les aides gouvernementales, les gens ont continué à acheter des véhicules, mais il n’y avait pas d'approvisionnement et tout a été vendu à plein prix, explique-t-il.

Ce dernier croit toutefois que la récréation est terminée pour plusieurs secteurs de l’économie. Avec le ralentissement économique et une probable récession, un marché de l’emploi qui surchauffe moins et une demande qui fléchit, le contexte pourrait changer rapidement.

On verra une réaccumulation d’inventaire, ce qui va normaliser les prix. Ceux qui ont fait des profits, on est content pour eux, probablement que c’était "once in a lifetime", spirale parfaite. Mais les prochaines années seront plus sobres, estime M. Ouellet.

Olivier Bourque, journaliste
Olivier Bourque

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