1. Accueil
  2. Santé
  3. Nutrition

Crise de l’inflation : enceintes, mais le ventre vide

Des organismes préviennent que de nombreuses femmes enceintes en situation de pauvreté ne mangent pas à leur faim en raison de la hausse du coût de la vie.

Silhouette d'une femme enceinte.

Les nutritionnistes du Dispensaire diététique de Montréal suivent des femmes enceintes en situation de pauvreté durant leur grossesse. Cette année, la demande a explosé.

Photo : iStock

Jean-François Thériault

Dans le bureau de la nutritionniste Ouardia Zeggane, Astryd*, enceinte de 39 semaines, raconte ses démarches pour obtenir un peu d’argent en prévision de son accouchement qui pourrait survenir à tout moment. Au fil de la discussion, un constat se dégage. Astryd ne mange pas à sa faim.

Au Dispensaire diététique de Montréal, qui vient en aide aux femmes enceintes en situation de pauvreté depuis 1879, le mot inflation ne veut pas dire grand-chose. La plupart de nos clientes sont en mode survie, confie Mme Zeggane en entrevue.

C’est sûr que d’aller voir si la laitue a monté [de prix], ce n’est pas la priorité. Elles sont plus dans : "Est-ce que je vais avoir assez d’aliments pour manger? Je mange deux fois par jour, est-ce que je peux manger trois fois par jour?"

Elles ne vont pas nécessairement dire : "Ah, l’inflation cette année, c’est sept pour cent", mais on sait que ça les affecte, on le voit.
Une citation de Ouardia Zeggane, nutritionniste au Dispensaire diététique de Montréal

Chef de famille monoparentale, Astryd ne pourra pas compter sur quelqu’un pour l’aider à s’alimenter à son retour de l’hôpital. Mais sa nutritionniste est déjà en train de proposer des solutions.

Une femme à un bureau discute avec une autre femme assise devant elle.

Dans son bureau, Ouardia Zeggane donne des conseils à Astryd pour l'après-accouchement.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Thériault

Essaie de cuisiner des choses avec des lentilles, des haricots, des soupes. Quelque chose de consistant que tu congèles et que tu peux consommer dans les premiers jours, conseille-t-elle à sa cliente. Si tu n’as pas cuisiné ou que tu es fatiguée, bois un verre de lait. Ou mange un œuf. Tu peux les faire bouillir et ils peuvent rester une semaine dans le frigidaire. Fais-en sept d’un coup.

Le Dispensaire diététique de Montréal

Le Dispensaire est l'un des premiers organismes communautaires à voir le jour à Montréal.

Dès 1879, sa fondatrice, Emily F. De Witt, distribue de porte en porte des œufs, du lait, des fruits et du bouillon à 300 femmes enceintes dans le besoin.

Dans les années 1950, Agnes C. Higgins, alors directrice de l'organisme, réalise que les bébés du quartier Saint-Henri sont de plus petit poids que ceux du quartier Westmount, qui naissent pourtant au même hôpital. Elle développe ainsi une approche nutritionnelle, la méthode Higgins, qui est toujours utilisée à ce jour pour prévenir les carences des mères et de leurs enfants.

Les nutritionnistes du Dispensaire suivent assidûment les habitudes alimentaires de centaines de femmes démunies, souvent des immigrantes réfugiées, en attente d’un statut au Canada. Elles tentent de les aider à consommer suffisamment de protéines et de nutriments pour prévenir la naissance de bébés de faible poids, ce qui pourrait entraîner une série de problèmes de santé pour le nouveau-né.

Le bâtiment du Dispensaire.

Situé au cœur de Montréal, le Dispensaire aide les femmes enceintes démunies depuis 1879.

Photo : Gracieuseté : Le Dispensaire

Économiser en allaitant

Le Dispensaire continue de suivre les femmes après leur accouchement. Catherine Labelle, elle aussi nutritionniste, reçoit ainsi dans son bureau un jeune couple, David et Marie*, et leur nouveau-né.

Mme Labelle examine et pèse le bébé, mais s’assure également que ses parents ont suffisamment à manger. David et Marie manquent de tout, mais ça va, assure le père. Les banques alimentaires que la nutritionniste leur a conseillées leur offrent un peu de répit. Mais à la question : Combien de repas mangez-vous par jour?, la réponse de David est plus hésitante. Parfois un, parfois deux, si nous avons [de quoi manger], avoue-t-il.

Et Marie est inquiète. Elle craint que son lait maternel ne soit contaminé par ses carences alimentaires. Mais sa nutritionniste tente de la rassurer. Ton lait est toujours parfait, même s’il y a des journées où tu manges un peu moins.

Si Mme Labelle encourage Marie à poursuivre l’allaitement plutôt que de passer à une préparation pour nourrisson, ce n’est pas pour des raisons idéologiques. Le prix des préparations commerciales a explosé cette année. En donnant seulement ton lait [au bébé], ça te permet de garder l’argent pour acheter de la nourriture pour toi et pour la famille, signale-t-elle à la maman.

Si ça coûte vingt dollars par semaine pour le biberon, c’est vingt dollars que vous n’avez pas pour manger.
Une citation de Catherine Labelle, nutritionniste au Dispensaire diététique de Montréal

Catherine Labelle ne le cache pas : la situation des femmes qu’elle suit a empiré. Des fois, j’ai dans mon bureau une femme qui est à 35 ou 36 semaines [de grossesse] et qui mange 500, 600 calories par jour. Ses besoins sont autour de 2000 ou 2500 calories. Ce n’est pas parce qu’elle ne veut pas manger plus. C’est parce qu’elle ne peut pas.

Une femme devant un mur de photos d'enfants.

Catherine Labelle est nutritionniste au Dispensaire.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Thériault

Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui sont conscients qu’il y a des situations comme ça à Montréal et au Québec, dit-elle.

Choisir entre l’enfant à naître et l’enfant à table

À l'extérieur de Montréal, c'est la Fondation Olo qui prend le relais pour fournir une aide alimentaire et un suivi nutritionnel aux femmes enceintes dans le besoin.

L'équipe de nutritionnistes de la fondation sillonne la province, de la Côte-Nord à l'Outaouais, et distribue des bons que les femmes peuvent échanger en épicerie contre du lait, des œufs et des légumes.

En ce moment, on remarque que la demande augmente partout, affirme la directrice de la fondation, Élise Boyer. Il y a plus de familles qui ont basculé dans des situations d’insécurité alimentaire dans les derniers mois.

Une femme devant un mur sur lequel on lit Fondation Olo, des bébés en santé.

Élise Boyer préside la Fondation Olo.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Thériault

Les nutritionnistes d'Olo précisent que, sur le terrain, la situation de plusieurs femmes est critique. Leurs constats sont consignés dans un rapport intitulé Les familles en suivi Olo et l’inflation.

Le plus inquiétant d'entre eux : de plus en plus de femmes utilisent leurs bons pour nourrir leurs familles. Ça n’a pas de bon sens qu’on soit rendu là, laisse tomber la directrice.

Les parents se sont toujours privés pour leurs enfants. De tout temps, on a vu ça. Les parents qui donnent les meilleurs morceaux, ça fait partie de la réalité. Mais là, on est rendu à un autre niveau, avance Mme Boyer.

L’image est forte, mais on est un peu en train de choisir entre l’enfant à naître et l’enfant à table.
Une citation de Élise Boyer, directrice de la Fondation Olo

Elle jure toutefois ne pas juger le choix inimaginable de ces femmes, même si ce choix n’est pas sans conséquences.

Un enfant qui n’a pas eu ses besoins nutritionnels satisfaits pendant la grossesse est plus susceptible de développer différentes formes de retards langagiers ou cognitifs, ou de problèmes de santé plus tard dans la vie, rappelle-t-elle.

Manger d’abord, bien manger ensuite

Dans le garde-manger du Dispensaire diététique de Montréal, Ouardia Zeggane prépare un sac de provisions pour Astryd. Tout en glissant dans un sac du riz, du lait, des conserves et des biscuits, elle réfléchit aux limites de son travail de nutritionniste en cette période de poussée inflationniste.

Ces derniers temps, dans ses rencontres, il est moins question d’alimentation saine que d’alimentation tout court.

Il faut prendre du recul, dit-elle. Ça sert à quoi de dire à quelqu’un qu’il faut suivre l’assiette santé du Guide alimentaire canadien, et de manger des légumes et des grains entiers s’il n’a pas de quoi manger tout court? Il faut relativiser et revenir à des objectifs plus réalistes.

Si, dans ce cas, c’est de manger trois fois par jour, eh bien, la question, c’est comment on y arrive?

Signe de l'ampleur de la crise (nouvelle fenêtre), le Dispensaire est sursollicité cette année. Sa directrice, Julie Paquette, confirme que l'organisme a reçu plus de 380 demandes en six mois, autant qu'il en avait reçu pour toute l'année 2021.

Même avec des moyens limités, les nutritionnistes du Dispensaire s'activent en prévision du temps des Fêtes. Elles ont préparé des recettes de biscuits pour leurs clientes, qu'elles n'auront qu'à mélanger et à mettre au four.

Une recette de biscuit.

L'équipe du Dispensaire a préparé des recettes de biscuits en pot pour les familles dans le besoin.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Thériault

Avec l'aide de donateurs, l'organisme pourra distribuer des chèques d'une centaine de dollars et fignoler des paniers de Noël pour les familles qui en ont le plus besoin.

Mais déjà, l'équipe anticipe l'après-temps des Fêtes, où les dons se font plus rares, mais où la demande, elle, ne faiblit pas.

* Les noms de ces personnes ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.

Jean-François Thériault

À la une