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Annulations de vols d’Air Canada : « les vols ne sont pas fiables »

Un avion d'Air Canada décolle.

Air Canada soutient que 94 % des vols prévus entre Rouyn-Noranda et Montréal ont eu lieu depuis le début du mois de septembre.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Jean-Michel Cotnoir, journaliste à Radio-Canada.
Jean-Michel Cotnoir

Les annulations de vols d’Air Canada causent des maux de tête aux voyageurs de l’Abitibi-Témiscamingue.

Depuis la fin de sa desserte aérienne (nouvelle fenêtre) entre Val-d’Or et Montréal, à l’été 2020, l’unique lien desservi par Air Canada dans la région est celui entre Rouyn-Noranda et Montréal.

Les témoignages de gens d’affaires, de familles et d’entrepreneurs s'accumulent toutefois, notamment sur les médias sociaux, afin de dénoncer les nombreux retards et annulations qui surviennent sur cette ligne.

En réponse à notre demande visant à connaître le pourcentage de vols annulés entre Rouyn-Noranda et Montréal au cours de l’année 2022, Air Canada s’est contentée de répondre que depuis le début de septembre, 94 % de nos vols ont opéré comme prévu, l’entreprise refusant de dévoiler ses chiffres pour l’ensemble de l’année.

Cindy Clark.

Cindy Clark, propriétaire de Voyages Globallia.

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cotnoir

Du côté de l’entreprise Voyages Globallia, à Rouyn-Noranda, la propriétaire Cindy Clark certifie qu’au 29 novembre, au moment du passage de Radio-Canada dans ses bureaux, au moins quatre vols entre Rouyn-Noranda et Montréal avaient été annulés par Air Canada en sept jours.

Il n’est pas possible pour Mme Clark d’accéder aux statistiques précédentes, mais la femme d’affaires confie que son entreprise a dû s’adapter afin de faire face à ces nombreuses annulations de vols.

Son équipe conseille dorénavant aux voyageurs qui doivent attraper une correspondance à Montréal de réserver un vol de Rouyn-Noranda au moins un jour à l’avance, ou encore de choisir une autre ville de départ.

Ce qu’on va conseiller aux gens, si la possibilité de partir la veille n’est pas offerte dans les journées qu’ils veulent voyager, c’est soit de se rendre à Toronto, ou encore à North Bay ou à Sudbury, où il y a des vols directs pour le Sud, donne-t-elle en exemple.

On a reçu beaucoup d’appels, des fois la nuit, de gens qui appellent à 5 h ou 5 h 30 le matin pour nous dire : "Mon vol ne part pas et ils me proposent un vol le lendemain. Est-ce que mon séjour dans le Sud va aussi être prolongé d’une journée? Vais-je ravoir ma journée perdue?" Comme la raison de l’annulation est souvent due à la météo, ou à un "act of God", Air Canada ne dédommage pas et les gens se retrouvent avec six jours dans le Sud au lieu de sept.
Une citation de Cindy Clark, propriétaire de Voyages Globallia

La débrouillardise des voyageurs mise à l’épreuve

Plusieurs citoyens, hommes et femmes d’affaires ont accepté de raconter l’une de leur mésaventure vécue en lien avec une annulation de vol entre Rouyn-Noranda et Montréal en espérant que leur témoignage pourra contribuer à améliorer la situation.

C’est le cas de Jocelyn Lévesque, directeur à la Société d’aide au développement des collectivités (SADC) de Rouyn-Noranda, qui devait se rendre à un congrès à Sept-Îles en juin dernier.

Jocelyn Lévesque, debout dans son bureau

Jocelyn Lévesque, directeur à la SADC de Rouyn-Noranda.

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cotnoir

Après un premier vol sans souci entre Rouyn-Noranda et Montréal, la délégation rouynorandienne a vu sa correspondance vers Sept-Îles être retardée à plusieurs reprises, avant d’être finalement annulée aux environs de 23 h. On s’est retrouvés à Montréal sans hôtel, sans auto, en pleine semaine du Grand Prix. C’était l’enfer..., se remémore M. Lévesque.

Le groupe est finalement parvenu à se dénicher une chambre d’hôtel à Blainville et à louer une voiture afin de faire la route vers Sept-Îles. À condition de rapporter le véhicule à Montréal pour la fin de semaine du Grand Prix, le vendredi.

Sur le chemin du retour, après avoir roulé de Sept-Îles à Montréal, M. Lévesque et ses compagnons apprennent que leur vol de Montréal vers Rouyn-Noranda est également annulé.

On a été chanceux, on est tombés sur un chauffeur de taxi qui, moyennant l’équivalent de ce que ça nous aurait coûté en autobus, a accepté de venir nous conduire à Rouyn. Malgré nos plaintes, on n’a eu presque aucune compensation. On a même eu une surcharge parce qu’on n’a pas pris le vol de Sept-Îles à Montréal!
Une citation de Jocelyn Lévesque, directeur à la SADC de Rouyn-Noranda
Marie-Ève Duclos.

Marie-Ève Duclos a vécu une mauvaise expérience en voyageant avec Air Canada.

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cotnoir

Se déplaçant pour un voyage mêlant l’agrément et les affaires, Marie-Ève Duclos devait prendre un vol Québec-Montréal-Rouyn-Noranda le dimanche 20 novembre dernier.

En raison d’un retard sur le vol de Québec, on lui annonce qu’il lui sera impossible d’attraper la correspondance à Montréal. On lui propose un vol vers Rouyn-Noranda le mercredi, plus de 48 heures plus tard.

Comme le vol de Montréal vers Rouyn-Noranda est lui aussi retardé, elle saute à bord d’un vol de Québec, croyant arriver à temps pour la correspondance à Montréal.

Après deux reports supplémentaires, Mme Duclos arrive finalement en retard à Montréal. Pour les trois nuits qu’elle doit passer dans la métropole, la compagnie lui offre une nuit d’hôtel et 20 $ pour de la nourriture, une compensation nettement insuffisante, selon elle.

Si on me propose un vol trois jours plus tard en me disant que c’est impossible de m’offrir quoi que ce soit avant, je me serais attendue à ce qu’on me prenne en charge pendant trois jours, qu’on me dédommage pour les frais que j’ai payés pour le taxi, pour l’hôtel, pour ma journée de travail que j’ai manquée le lundi à la limite parce que j’étais dans l’autobus. C’est vraiment minimal ce qu’ils offrent et ça ne répond pas aux impacts que l’on subit avec ces annulations et ces retards-là.
Une citation de Marie-Ève Duclos

Mme Duclos, en raison de son travail et de ses enfants, ne pouvait attendre trois jours à Montréal avant de revenir à Rouyn-Noranda. Comme plusieurs autres dans sa situation, elle a pris la décision de faire le trajet en autobus.

Yannick Goupil fixe la caméra, le terminus d'autobus en arrière-plan.

Yannick Goupil, directeur régional de la division autocar chez Autobus Maheux. (Archives)

Photo : Gracieuseté

Yannick Goupil, directeur régional de la division autocar chez Autobus Maheux, confirme qu'il s'agit d'une tendance observée par son entreprise.

Quand il y a des annulations de vols de la part des différents transporteurs, nous, tout de suite, au comptoir, on s’en rend compte. Les téléphones ne dérougissent pas. Règle générale, dès qu’il y a une annulation, les autocars qui partent le soir même ou le lendemain matin se remplissent assez rapidement, constate-t-il.

Des répercussions économiques

En plus des désagréments vécus par les voyageurs sur le plan individuel, le manque de fiabilité et l’imprévisibilité des vols reliant Rouyn-Noranda à Montréal ont des conséquences directes sur l’économie de la région.

David Lecours assis dans son bureau.

David Lecours, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Rouyn-Noranda.

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cotnoir

Le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Rouyn-Noranda (CCIRN), David Lecours, soutient que plusieurs entreprises et organisations qui doivent se rendre ponctuellement à Rouyn-Noranda commencent à remettre en question la pertinence de ces déplacements.

Certaines [organisations] commencent à dire : "Nous, on ne va plus à Rouyn. C’est trop compliqué, les vols ne sont pas fiables, alors on va faire ça par Zoom." Donc, il n’y a plus d’hôtels qui sont pris par ces gens-là, les restaurants sont moins fréquentés par des gens de l’extérieur. Quand on met ça bout à bout, ça fait beaucoup d’impacts économiques, fait-il observer.

Jocelyn Lévesque abonde dans le même sens.

On essaie d’avoir des retombées économiques en faisant venir des congrès. On sait qu’en juin prochain, la Chambre de commerce de Rouyn-Noranda va recevoir les Chambres de commerce du Québec. Nous, on reçoit les SADC du Québec à Val-d’Or durant la même période. La région est fière d’accueillir ces gens-là, mais on veut que les gens puissent se rendre, clame-t-il.

Cheyne Poirier sourit à la caméra.

Cheyne Poirier, président-directeur général de l'entreprise HydroTech Mining.

Photo : Gracieuseté

En plus du manque de fiabilité, le PDG de l’entreprise HydroTech Mining, Cheyne Poirier, identifie la chute importante de la fréquence des vols comme raison pour expliquer les changements qu’il a apportés dans ses habitudes de déplacement.

Mon besoin en tant que voyageur n’est plus comblé par les compagnies aériennes de la région. La fréquence a diminué, de sorte que j’ai beaucoup moins de choix de vols, et souvent, ces vols ne correspondent pas aux vols de connexion que je veux prendre pour aller à l’extérieur. Et quand les vols sont annulés, les options sont très restreintes, alors pour moi, ça ne vaut pas le coût. Je le vois comme si on n’avait plus de transport [aérien] en région. Donc, je me rends à Montréal en voiture, déclare-t-il.

On a reçu une délégation du Japon et on les a accueillis à l’aéroport de Montréal avant de faire la route jusqu’à Val-d’Or. L’horaire faisait en sorte que quand eux arrivaient, ils auraient dû coucher deux soirs à Montréal avant de s’en venir à Val-d’Or. Quand on a fini nos réunions à Val-d'Or, il aurait fallu attendre une journée de plus avant de quitter, alors on est repartis en voiture. Ils ont vu le parc La Vérendrye, c’est au moins ça!
Une citation de Cheyne Poirier, PDG d’HydroTech Mining

À la pharmacie Jean Coutu de Rouyn-Noranda, le pharmacien propriétaire Jean-Philippe Tanguay explique devoir faire affaire avec des pharmaciens remplaçants de l’extérieur de la région afin de contrer la pénurie de main-d'œuvre.

Jean-Philippe Tanguay à l'intérieur de sa pharmacie.

Jean-Philippe Tanguay, pharmacien propriétaire au Jean Coutu de Rouyn-Noranda.

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cotnoir

Récemment, on avait une pharmacienne qui venait du coin de Québec qui a vu son vol retardé de Québec vers Montréal. Finalement, elle est arrivée à Montréal, l’avion était prêt à décoller vers Rouyn-Noranda, mais sa place avait déjà été [réservée] pour le vol du soir. Elle a donc manqué le vol de midi, et le vol du soir a été annulé. Elle a donc dû prendre le vol du lendemain matin et est donc arrivée près de 30 heures plus tard à la pharmacie, relate M. Tanguay.

Ça a comme impact que l’on doit remanier l’horaire, on doit augmenter les heures que nos pharmaciens vont faire ou que nous, comme propriétaires, allons faire de façon plus importante. La pharmacienne a aussi perdu des sous, comme elle n’était pas à Rouyn-Noranda pour travailler.
Une citation de Jean-Philippe Tanguay, pharmacien propriétaire au Jean Coutu de Rouyn-Noranda

On ne peut demander l’impossible aux compagnies aériennes

Selon Mehran Ebrahimi, directeur de l’Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile, les statistiques avancées par Air Canada ne sortent pas de l’ordinaire.

Je dirais que par rapport à la situation particulière du Canada, ça me paraît des chiffres habituels. Annuler 6 % des vols dans le contexte complexe que nous vivons, ça ne paraît pas être un chiffre qui sort du lot, affirme-t-il.

M. Ebrahimi souligne que les enjeux météorologiques, de sécurité et de main-d'œuvre sont tous des éléments qui peuvent mener des compagnies aériennes à annuler des vols.

À ces éléments s’ajoute, selon lui, la question de la rentabilité.

Si un vol est rempli à 50 % ou à 60 %, le vol n’est pas rentable. S’il y a un deuxième vol dans la journée ou s’il y a des vols tous les jours de la semaine, les compagnies peuvent faire le choix d’annuler un vol. Mais ça demeure minoritaire par rapport aux autres causes [d’annulation].
Une citation de Mehran Ebrahimi

M. Ebrahimi reconnaît que la décision d’annuler un vol parce qu’il n’est pas suffisamment plein peut représenter un cercle vicieux, faisant en sorte de diminuer encore plus l’achalandage pour les vols subséquents.

Plus les gens peuvent compter sur un service fiable et permanent avec un prix abordable, plus la demande est là. L’une des raisons qui a poussé le gouvernement à offrir les billets à 500 $, c’était ça, de renforcer la demande pour que les compagnies aériennes planifient leurs vols de façon plus stable et plus à long terme, indique-t-il.

Mehran Ebrahimi directeur, Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile.

Mehran Ebrahimi, directeur de l'Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile. (Archives)

Photo : Radio-Canada

Quant à la difficulté d’obtenir un dédommagement à la suite de l’annulation d’un vol, Mehran Ebrahimi soutient que la façon dont est conçu le système au Canada favorise la déresponsabilisation des compagnies aériennes, qui invoquent régulièrement des motifs hors de leur contrôle pour justifier des annulations de vols.

Contrairement à l’Europe et aux États-Unis, le fardeau de la preuve est sur les passagers. Autrement dit, c’est au passager de démontrer que la compagnie est dans le tort. En Europe, c’est l’inverse. C’est à la compagnie de démontrer que le retard ou l’annulation est réellement dû à une cause hors de son contrôle, donne-t-il en exemple.

Dans le contexte actuel, M. Ebrahimi souligne néanmoins la nécessité de faire preuve d’indulgence envers les compagnies aériennes.

On ne peut pas demander l’impossible aux compagnies aériennes. On ne peut pas leur dire : "Fais face à la pénurie de main-d'œuvre, assure tous tes vols et surtout, n’annule rien." Dans notre contexte à nous, je pense que c’est quelque chose qui est trop demandé, estime-t-il.

Le président de la CCIRN le reconnaît, il n’y a pas de solutions miracles pour régler le problème du transport aérien régional.

Mais ce qui est le plus frustrant, c’est de faire une énième sortie médiatique pour dénoncer la situation et probablement que l’année prochaine, on va se reparler de la même chose. On semble condamnés à vivre avec cette situation-là, soupire-t-il.

Air Canada a décliné nos demandes d'entrevue dans le cadre de ce reportage.

Jean-Michel Cotnoir, journaliste à Radio-Canada.
Jean-Michel Cotnoir

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