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[Reportage] Montréal : vigile à la mémoire des victimes d’un incendie en Chine

Une vigile avec plusieurs personnes en recueillement et des bougies.

Devant l’entrée principale de l’Université McGill, une manifestante tient sa pancarte indiquant « Rue centrale d’Urumqi », où la manifestation à Shanghai a eu lieu.

Photo : Radio-Canada / Yan Liang / RCI

Yan Liang

Environ 200 personnes d’origine chinoise se sont rassemblées dimanche dernier à 18 h devant l’entrée principale de l’Université McGill, à Montréal, pour rendre hommage aux victimes de l'incendie mortel survenu à Urumqi (nouvelle fenêtre) et pour exprimer leur solidarité à leurs compatriotes qui manifestent depuis quelques jours dans des villes chinoises.

Les participants avaient apporté chandelles, fleurs et pancartes. L’émotion est vite devenue palpable dans la foule qui criait : On ne veut pas de tests COVID, on veut la liberté!, Dehors, le Parti communiste!, Xi Jinping, démissionne! et d’autres slogans entendus lors des manifestations en Chine (nouvelle fenêtre).

Sans organisateur principal, l’assemblée était composée de divers groupes qui ont profité de l’occasion pour exprimer leurs propres revendications, en scandant entre autres : Free Uighurs!, Free Tibet! et Free Hong Kong!

Un manifestant interviewé par Radio Canada International (RCI) explique qu'il est normal d’entendre différentes voix. Nous nous exprimons ici pour ceux qui ne peuvent pas le faire en Chine.

Les souffrances des Ouïgours

Ému, Xiao Ai (nom fictif*), un manifestant ouïgour interviewé par Radio Canada International, a dit que c’était la première fois qu’il voyait autant de Chinois de l'ethnie Han [majoritaire en Chine, NDLR] exprimer publiquement leur solidarité aux Ouïgours.

Les Ouïgours souffrent depuis longtemps. Environ un million de personnes sont dans des camps de concentration. L’injustice que les Chinois Hans subissent eux-mêmes aujourd’hui leur fait réaliser qu’ils ne connaissent pas la situation du Xinjiang ni celle de Hong Kong. Tout à l’heure, un des intervenants a présenté ses excuses à nous [les Ouïgours] et aux Hongkongais. J’espère qu’il y aura plus de Hans qui prendront la défense des Ouïgours et réclameront la liberté et la démocratie pour la Chine.
Une citation de Xiao Ai, manifestant montréalais

Xiao E (nom fictif*), une autre manifestante montréalaise, ne pouvait retenir ses larmes en parlant à Radio Canada International. J’ai le cœur brisé, j’ai vraiment le cœur brisé.

Quand j’ai vu les nouvelles concernant les victimes de l’incendie d’Urumqi, j’avais honte et j’étais désespérée. Mais tant de manifestations ont eu lieu, je ne l’aurais jamais imaginé. Je veux y participer. Je veux que les Ouïgours sachent que nous sommes de leur côté.
Une citation de Xiao E, manifestante montréalaise

Xiao E ne croit pas que le rassemblement à Montréal puisse réellement changer les choses. Elle a toutefois décidé d’y être présente, pour que les manifestants qui se trouvent dans une situation plus dangereuse et plus difficile en Chine sachent qu’ils ne sont pas seuls.

Patience à bout, colère accumulée

Depuis une semaine, des manifestants descendent dans les rues de Shanghai, Pékin, Wuhan, Chongqing et d’autres villes chinoises. Au début, ces rassemblements servaient à rendre hommage aux victimes de l’incendie à Urumqi et réclamer le déconfinement. Des manifestants n’ont toutefois pas tardé à demander le départ de Xi Jinping et du Parti communiste chinois, et à revendiquer la démocratie et la liberté pour tous.

Il a les bras croisés.

Teng Biao est un avocat chinois en exil spécialisé en défense des droits de la personne et professeur invité du Centre Pozen des droits de l'homme de l’Université de Chicago.

Photo : Radio-Canada

Ce sont les manifestations les plus importantes en Chine depuis le massacre de Tiananmen en 1989. Des Chinois à l'étranger ont également organisé des activités solidaires partout dans le monde, que ce soit à Berlin, à San Francisco, à New York et à Montréal.

Lors d’une entrevue accordée à Radio Canada International, Teng Biao, un avocat chinois en exil spécialisé en défense des droits de la personne et professeur invité du Centre Pozen des droits de l'homme de l’Université de Chicago, rappelle que jusqu'à la semaine dernière, beaucoup jugeaient les manifestations de grande envergure improbables en sol chinois.

Le prix à payer est tout simplement trop élevé avec la surveillance et le contrôle omniprésents du gouvernement sur la société civile et la répression très brutale des dissidents. Après le 20e Congrès du Parti communiste chinois en octobre, la population est devenue désespérée face à la politique chinoise.

Maintenant, la situation politique chinoise se trouve à un moment crucial. Ce qui se passe ces jours-ci nous fait réexaminer la conscience et la force des Chinois. L’aspiration du peuple à la dignité et à la liberté est difficile à étouffer, même avec la poigne de fer d’un gouvernement autoritaire. Aujourd’hui, tous les Chinois se trouvent dans la même situation. La similitude de leur état psychologique et social est sans précédent : ils ne sont plus capables de vivre sous la politique de "zéro COVID".
Une citation de Teng Biao, avocat spécialisé en défense des droits de la personne

Les vagues de manifestations à travers la Chine ont été déclenchées par un incendie dans un immeuble d'Urumqi, dans le Xinjiang, dans la nuit du 24 novembre. Au moins 10 résidents sont morts, dont trois enfants d'une même famille, dont le plus jeune âgé de 3 ans.

Des résidents dénoncent le fait que le camion des pompiers a été bloqué pendant plus de deux heures par des grilles qui servent à confiner les habitants et que les portes de l'immeuble étaient barrées de l’extérieur. Le gouvernement municipal l’a nié, tout en blâmant les victimes de leur faible aptitude à se sauver.

Les résidents d’Urumqi, qui ont été confinés pendant plus de 100 jours, sont descendus dans la rue la nuit même.

Elle porte un manteau d'hiver.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Une jeune femme a participé à la manifestation à Montréal avec une pancarte qu’elle avait décorée avec des ampoules et une fleur. Sur la feuille rouge au milieu, elle écrit « N’ayons pas peur, n’oublions pas, ne pardonnons pas. »

Photo : Radio-Canada / Yan Liang / RCI

Xiao Mai (nom fictif*), une troisième manifestante montréalaise interviewée par Radio Canada International, estime que les incidents bouleversants qui s'accumulent depuis trois ans ont fini par causer une explosion de colère. Elle mentionne entre autres un accident mortel dans la province de Guizhou d'un autocar qui transportait des gens à un lieu de quarantaine en août dernier et un conflit violent (nouvelle fenêtre) entre les ouvriers de Foxconn et les agents de sécurité à Zhengzhou il y a deux semaines.

Solidarité des Chinois à l'étranger

Teng Biao estime qu’il est encore trop tôt pour prédire la tournure du mouvement, et que tout ce que les Chinois à l'extérieur de la Chine peuvent faire maintenant, c’est de transmettre les messages des manifestants dans le monde.

L’ampleur de ce mouvement dépend non seulement des braves gens qui décident de descendre dans les rues en Chine, mais aussi de tous ceux qui se préoccupent de l’avenir de la Chine. Nous devons amplifier leurs voix par tous les moyens, en nous servant de l’Internet et des nouveaux médias. Même un simple partage de messages pourrait faire une différence.
Une citation de Teng Biao, avocat spécialisé en défense des droits de la personne

Selon lui, la société civile en Chine a beaucoup changé en 33 ans, depuis le massacre de Tiananmen de 1989, mais plus particulièrement au cours de la dernière décennie avec les politiques néfastes de Xi Jinping, qui montrent plus clairement la nature du Parti communiste chinois.

Il souligne également l’impact des nouvelles technologies. Grâce à Internet et à de nouveaux outils de communication, les informations provenant de l’intérieur de la Chine peuvent maintenant atteindre les médias internationaux malgré la censure et les blocages. L'avocat encourage les gens à profiter de ces progrès.

*RCI a accepté de protéger l’identité des manifestants interviewés, car ces derniers ont peur pour leur sécurité.

Note : ce reportage est également disponible en chinois traditionnel et en chinois simplifié et a été traduit en français par Wei Wu.

Yan Liang

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