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[Reportage] La nouvelle stratégie canadienne indo-pacifique déplaira à la Chine, préviennent des experts

Ils sont assis et écoutent un intervenant.

Le premier ministre Justin Trudeau et la ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly au sommet du G20

Photo : (Sean Kilpatrick/The Canadian Press)

Yan Liang

Le président chinois Xi Jinping a reproché au premier ministre canadien Justin Trudeau d'avoir divulgué le contenu de leur conversation aux médias lorsqu’ils se sont croisés au dernier sommet du G20.

Justin Trudeau écoute Xi Jinping dans une salle.

Xi Jinping n'a pas apprécié que les détails de sa conversation avec Justin Trudeau se soient retrouvés dans les médias.

Photo : Radio-Canada

Son ton menaçant, que des experts des relations sino-canadiennes n'hésitent pas à juger non conforme à la pratique diplomatique, choque Lynette Ong, professeure de science politique et chercheuse à la Munk School of Global Affairs, et lui rappelle un incident similaire (nouvelle fenêtre) avec Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères.

Si la simple révélation de leur conversation aux médias a causé le mécontentement de Xi Jinping, alors la publication prochaine de la stratégie canadienne pour l’Indo-Pacifique déplaira probablement davantage à la Chine, car cette nouvelle stratégie cherche à déplacer le centre de l’intérêt canadien pour la Chine vers toute la région indo-pacifique. Nous devons nous attendre à ce que la Chine durcisse le ton envers le Canada au cours des prochaines années, et elle nous en a tout juste donné un avant-goût.
Une citation de Lynette Ong, professeure à la Munk School of Global Affairs
Elle sourit.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Lynette Ong est professeure de science politique et chercheuse à la Munk School of Global Affairs.

Photo : Radio-Canada / submitted by Lynette Ong

Lors d’une entrevue accordée à Radio Canada International (RCI), le professeur Gordon Houlden, doyen émérite de l’Institut de la Chine à l’Université de l’Alberta, estime que Trudeau et Xi comprennent probablement tous les deux les enjeux derrière leur conversation. Leur rencontre a eu lieu dans un environnement public, en présence des médias, de sorte qu’ils ont décidé de montrer leur fermeté, par laquelle Justin Trudeau a défendu les principes canadiens et Xi Jinping a rappelé au Canada qu’il fait face à une superpuissance.

Mais cet événement n'est qu'un symptôme des problèmes dans les relations entre les deux pays, et non les problèmes eux-mêmes.
Une citation de Gordon Houlden, doyen émérite de l’Institut de la Chine à l’Université de l’Alberta

La stratégie pour l’Indo-Pacifique et les risques de faire affaire avec la Chine

Dans une allocution à Toronto il y a deux semaines, la ministre des Affaires étrangères du Canada, Mélanie Joly, a décrit la Chine comme une puissance qui bouleverse de plus en plus l’ordre mondial (nouvelle fenêtre) et a averti les entreprises canadiennes des risques géopolitiques liés à faire des affaires avec le pays. Margaret McCuaig-Johnston, spécialiste de la politique chinoise, se dit surprise par ce discours, qu’elle considère comme un adieu à la politique de Pierre Elliott Trudeau à l’égard de la Chine.

Elle est assise sur un divan.

Margaret McCuaig-Johnston est chercheuse en résidence à l’Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l’Université d’Ottawa.

Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Cela doit être une agréable surprise pour Margaret McCuaig-Johnston, qui avait déjà recommandé au gouvernement canadien d’éviter de dépendre de la Chine en 2019.

Pendant la période de la consultation du gouvernement sur sa stratégie pour l’Indo-Pacifique, je lui ai suggéré de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, d’aider nos entreprises à atténuer les risques causés par une dépendance à la Chine. Afin de protéger la sécurité du Canada, il nous faut augmenter la collaboration économique avec des pays démocratiques qui se fondent sur l’état de droit.
Une citation de Margaret McCuaig-Johnston, chercheuse à l'Université d'Ottawa

Dans son allocution, Mélanie Joly a effectivement souligné que le Canada envisage d’approfondir ses liens avec les pays démocratiques de l’Asie, dont le Japon, l’Inde et la Corée du Sud. Le premier ministre Justin Trudeau, de son côté, a annoncé des investissements de plus de 160 millions de dollars dans la région indo-pacifique afin de soutenir les exportateurs canadiens sur le marché, de développer les relations avec les partenaires et de défendre les intérêts canadiens dans cette région.

Margaret McCuaig-Johnston croit que ces investissements font partie de la nouvelle stratégie pour l’Indo-Pacifique et démontrent d’une façon concrète la volonté et l’envergure de la transformation que le gouvernement canadien est en train d’exécuter dans sa politique asiatique.

La Chine, le problème dont personne n'ose parler

Il est assis près d'étagères.

Gordon Houlden est doyen émérite de l’Institut de la Chine à l’Université de l’Alberta.

Photo : (Terry Reith/CBC)

Peu avant l'annonce détaillée de la stratégie indo-pacifique, le professeur Gordon Houlden rappelait au gouvernement Trudeau qu’il ne faut pas oublier que la Chine constitue une partie importante de l’Indo-Pacifique et qu’elle entretient des relations inextricables avec d’autres pays de la région, notamment des liens économiques très forts.

Comment faire face à la Chine? C’est un élément réellement important de la stratégie canadienne pour l’Indo-Pacifique.
Une citation de Gordon Houlden, doyen émérite de l’Institut de la Chine à l’Université de l’Alberta

Selon Lynette Ong, les pays occidentaux ont commis de graves erreurs dans leurs analyses de la Chine au cours des 20 dernières années. Par exemple, lorsque la Chine est devenue membre de l’Organisation mondiale du commerce (Organisation mondiale du commerce), beaucoup ont cru que ce changement la pousserait à adopter une réforme politique et une plus grande ouverture.

Pourtant, si son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce lui a permis un développement économique rapide, le pays est devenu plus autoritaire et a profité de son succès économique pour forcer les pays occidentaux à abandonner certains principes.

Il faudra une certaine habileté pour trouver un équilibre dans les futures relations entre le Canada et la Chine. D’une part, le Canada aura toujours besoin de communiquer avec la Chine, mais d’autre part, il devra rester ferme par rapport aux droits de la personne. Cela exige une meilleure compréhension de la complexité de la Chine. Il ne faut pas traiter de la même façon le commerce et les droits de la personne, qui sont aussi des questions très complexes.
Une citation de Lynette Ong, professeure à la Munk School of Global Affairs

Quant à Margaret McCuaig-Johnston, elle considère la nouvelle stratégie pour l’Indo-Pacifique, décrite par Mélanie Joly, comme encourageante dans son ensemble et pense que les relations sino-canadiennes vont s'améliorer graduellement, mais ne reviendront jamais à ce qu'elles étaient auparavant.

Une relation d'un demi-siècle

Mélanie Joly a souligné que la Chine de 2022 n’est plus celle des années 1970, à l'époque où le Canada, sous le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, était parmi les premiers pays occidentaux à établir une relation diplomatique avec elle. Mais selon Lynette Ong, il faudrait plutôt dire que la Chine d’aujourd’hui n’est plus celle de 2013, à l'époque où Hu Jintao était président.

Bien que beaucoup pensent que les deux [Hu Jintao et Xi Jinping] sont pareils, j’observe que le pouvoir politique a été recentralisé en Chine avec Xi Jinping, et que les voix de l’opposition ont été complètement étouffées, y compris celles de l’élite politique à l’intérieur du système. Il ne reste qu’une seule voix désormais.
Une citation de Lynette Ong, professeure à la Munk School of Global Affairs

Gordon Houlden constate que la société civile et le gouvernement du Canada ont eu une bonne relation avec la Chine pendant des décennies. Après son élection, le premier ministre Justin Trudeau était enthousiaste à l’idée de renforcer les liens entre le Canada et la Chine.

Il a entre autres essayé d’entamer les négociations sur un accord de libre-échange entre les deux pays lors de sa visite dans l'Empire du Milieu en 2017, mais son hôte n’était simplement pas intéressé par les dispositions sur la protection de l’environnement et sur les droits des travailleurs et des femmes incluses dans l'entente.

Le professeur Houlden se dit pessimiste quant au proche avenir de la relation entre le Canada et la Chine, mais optimiste à long terme.

Les classes moyennes et intellectuelles sont en croissance en Chine et des milliers de Chinois, présentement silencieux, ne croient plus nécessairement au communisme ou au socialisme. Xi Jinping ne pourra pas rester au pouvoir pour toujours. Il y aurait peut-être des révoltes populaires et des luttes au sommet. Il me semble que la seconde possibilité est plus probable. L’Union des républiques socialistes soviétiques s’est démantelée ainsi.
Une citation de Gordon Houlden, doyen émérite de l’Institut de la Chine à l’Université de l’Alberta

Note : ce reportage est également disponible en chinois traditionnel et en chinois simplifié et a été traduit en français par Wei Wu.

Yan Liang

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