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Violence contre les femmes : « un féminicide par semaine en Ontario », selon un organisme

Les plus récentes données compilées par l’Ontario Association of Interval and Transition Houses montrent qu'au moins une femme a été tuée chaque semaine en Ontario en raison de son genre au cours des 12 derniers mois.

Une femme se cache le visage avec sa main.

Le nombre de féminicides en Ontario n'est pas à la baisse, selon des données recueillies au cours de la dernière année.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Myriam Eddahia, journaliste
Myriam Eddahia

En cette Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, un organisme ontarien publie le nombre de féminicides survenus dans la dernière année. Son constat : le taux de meurtres de femmes et de filles aux mains d'hommes demeure élevé dans la province.

Au moins 52 féminicides ont été recensés en Ontario depuis le 26 novembre 2021, selon l’Ontario Association of Interval and Transition Houses (OAITH), un réseau d'hébergement pour les femmes victimes de violence.

De ce nombre, au moins 17 femmes auraient été tuées par leur partenaire intime, selon le rapport du mois d'octobre.

Il y a eu 52 féminicides en 52 semaines. C'est un féminicide chaque semaine, selon ce que nous savons à travers les couvertures médiatiques publiées, précise la directrice d'Ontario Association of Interval and Transition Houses Marlene Ham.

On ne voit pas vraiment d'amélioration comparativement à l'an dernier, explique-t-elle.

Marlene Ham regarde la caméra.

La directrice générale de l’Ontario Association of Interval and Transition Houses, Marlene Ham, porte un foulard mauve qui symbolise la prise de conscience, de responsabilité et d'action.

Photo : Radio-Canada / Stella Dupuy

Il pourrait y avoir plus de féminicides qui n'ont pas été répertoriés par les médias, ajoute Mme Ham.

Les plus récentes données de l’association montrent qu'au moins une femme a été tuée chaque semaine en Ontario en raison de son genre entre le 26 novembre 2021 et le 23 novembre 2022.

Depuis 1990, Ontario Association of Interval and Transition Houses compile les cas de féminicides en se basant principalement sur les couvertures de ces drames par les médias.

Le groupe examine les féminicides où des hommes ont été inculpés ou jugés responsables du crime.

Depuis que l'organisme a commencé à recenser ces cas, plus de 900 femmes, filles et personnes de diverses identités de genre ont perdu la vie en raison de la violence des hommes.

Méthodologie :

L'examen par l'Ontario Association of Interval and Transition Houses des féminicides rapportés par les médias inclut les femmes, les enfants, les femmes trans, les personnes bispirituelles et les personnes non conformes au genre lorsque cela a été rapporté par les médias. L'organisme examine et analyse chaque année des centaines d'articles de presse sur la base de sa définition du féminicide et de la relation entre la victime et l'agresseur.

Source : Ontario Association of Interval and Transition Houses

Peine et frustration

C'est un chiffre qui bouleverse et qui me préoccupe beaucoup, affirme la directrice générale par intérim d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes, Michelle Petersen, en réaction au nombre de féminicides cette année.

J'aimerais tellement dire que [la situation] ne s'empire pas ou qu'elle se stabilise au minimum, mais je ne suis pas vraiment confiante que ça va mieux.
Une citation de Michelle Petersen, directrice générale par intérim d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes

J'ai des craintes par rapport à l'augmentation des féminicides et je ne vois pas de preuves à l'appui qui indiqueraient que ça va aller mieux, ajoute celle qui travaille dans le secteur depuis 12 ans.

Une femme avec des lunettes

Gaëtane Pharand estime que de meilleures structures doivent être en place pour lutter contre la violence envers les femmes et mieux les protéger.

Photo : Radio-Canada

C'est une énorme frustration. Il y a de la colère en moi. Je vais bientôt devoir prendre ma retraite parce que j'ai l'impression que je ne peux pas l'évacuer facilement. On est constamment confronté à des féminicides et des actes de violence envers des femmes, dit pour sa part la directrice générale du Centre Victoria pour femmes du Grand Sudbury, Gaëtane Pharand.

Elle sourit.

Les femmes isolées pendant la pandémie ont été d'autant plus exposées à la violence, souligne Dada Gasirabo.

Photo : Radio-Canada

Ce n'est pas juste une augmentation des actes de violence, c'est aussi une augmentation des formes de violence, constate la directrice générale de l'organisme Oasis Centre des femmes de Toronto, Dada Gasirabo.

On sent d'abord l'impuissance et on sent que la violence faite aux femmes ne fait pas la table des grands.
Une citation de Dada Gasirabo, Oasis Centre des femmes de Toronto

La violence envers les femmes est une épidémie autant en Ontario que partout au pays, croit Mme Petersen.

Il faudrait que le gouvernement déclare qu'il y a une épidémie de féminicides en Ontario, mais certainement aussi au Canada. C'est inacceptable, pense aussi Gaëtane Pharand.

Définition du féminicide :

Le féminicide est généralement défini comme étant le meurtre d’une ou de plusieurs femmes, principalement par des hommes, parce qu’elles sont des femmes, selon l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation (OCFJR).

D'après ce centre de recherche et d’information, une femme ou fille est tuée chaque deux jours au pays en moyenne.

Source : Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation

Types de violence

Malheureusement, il y a une panoplie de formes de violence, affirme la directrice générale par intérim d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes, Michelle Petersen.

En plus de la violence psychologique, physique et émotionnelle, il y a la violence sexuelle, financière et spirituelle aussi, explique Dada Gasirabo.

Le meurtre n'arrive pas par accident. C'est comme une progression, souligne l'intervenante auprès des femmes.

Elle ajoute que l'étranglement est l'un des actes de violence les plus fréquents.

La maison n'est pas un lieu sécuritaire pour tout le monde.
Une citation de Marlene Ham, directrice de l'Ontario Association of Interval & Transition Houses

La violence basée sur le genre va au-delà de la violence conjugale, rappelle pour sa part Marlene Ham.

La directrice ajoute que plusieurs lois, politiques et structures en place sont faites pour répondre précisément à ce type de violence, mais que les femmes subissent de la violence dans d'autres sortes de relations avec des hommes, particulièrement cette année.

Elle mentionne par ailleurs que son organisme connaît de moins en moins la nature de la relation entre la victime et l'auteur du crime.

La violence se passe dans toutes les régions, dans tous les quartiers, dans tous les milieux de vie.
Une citation de Michelle Petersen, directrice générale par intérim d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes

Le Centre Victoria pour femmes du Grand Sudbury a aidé environ 200 femmes en un an.

L'établissement n'est pas une maison d'hébergement, mais il appuie des femmes à trouver de l'aide comme dans le cas de menaces de mort, par exemple.

On l'a déménagée. Elle est allée dans une autre communauté. On l'a mise en contact avec d'autres personnes dans la communauté. On l'a aidée financièrement, raconte la directrice générale du centre, Gaëtane Pharand.

[L'aide qu'on offre] dépend des contextes, précise-t-elle.

Demande d'aide grandissante

À titre d'exemple, Mme Petersen soulève la durée de séjour des femmes et de leurs enfants qui s'allonge dans les maisons d'hébergement d'urgence.

Elles se retrouvent à rester en maison d'hébergement pour une période plus longue que nécessaire, dit-elle, en raison de la crise du logement.

La maison Interlude [à Hawkesbury] a eu à refuser autant de femmes qu'elle en a accueillies depuis un an, raconte Michelle Petersen d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes. Ce n'est pas rien de refuser ces femmes, renchérit-elle.

Notre crainte c'est qu'on ne voit pas de changement. Un seul meurtre, une seule perte devrait nous alerter.
Une citation de Dada Gasirabo, directrice générale de l'organisme Oasis Centre des femmes de Toronto

On est un peu dans le néant à savoir qu'est-ce qui arrive avec ces femmes-là. On cherche à développer des services pour pouvoir pallier cet écart entre la demande et la disponibilité, mais c'est difficile de sécuriser notre financement opérationnel. C'est aussi difficile de développer de nouveaux services, explique Michelle Petersen.

Ce sont des projets qui demandent énormément d'engagement et on est toujours à la recherche d'appuis concrets de nos décideurs gouvernementaux, ajoute-t-elle.

Avec les Fêtes qui s'en viennent, c'est là que les crises et les cas de violence augmentent, rappelle pour sa part Dada Gasirabo.

Barrières systémiques

Il existe encore plusieurs failles dans le système, selon la directrice de l'Ontario Association of Interval & Transition Houses comme le processus judiciaire.

Marlene Ham remarque d'ailleurs un thème récurrent cette année : l'implication criminelle antérieure des auteurs de féminicides.

Les tribunaux n'évaluent pas toujours [adéquatement] les risques liés aux auteurs de crimes, ce qui met la vie des femmes en danger, explique Marlene Ham. Elle cite entre autres les cas de libération anticipée.

Selon elle, ces failles, comme le manque de suivi et de soutien aux victimes, contribuent aux taux de féminicides et de violence basée sur le genre à travers la province.

Nous avons besoin d'une compréhension plus inclusive de la violence basée sur le genre et d'une compréhension intersectionnelle de ces enjeux, soutient Marlene Ham.

La pauvreté et le manque d'accès au logement abordable, aux maisons d'hébergement et aux services de santé sont tous des facteurs aggravants qui mènent à la hausse de la violence basée sur le genre et des féminicides, selon elle.

Le manque ou l'absence de recherche et de données sur les types de violence, les féminicides et leur fréquence contribuent aussi à freiner les efforts de lutte contre la violence faite aux femmes, selon les organismes du milieu.

L'évaluation de l'ampleur du problème est difficile puisque peu d'institutions, comme les corps policiers, compilent et comptabilisent ces informations.

Dans une déclaration écrite, la Police provinciale de l'Ontario (PPO) reconnaît qu'il y a une importante sous-déclaration de la violence contre les femmes, en particulier en ce qui a trait à la violence par un partenaire intime, à la violence conjugale, aux agressions sexuelles et à d'autres crimes.

Plan national critiqué

Le ministère fédéral Femmes et Égalité des genres a dévoilé son Plan d’action national pour mettre fin à la violence fondée sur le sexe (nouvelle fenêtre) le 9 novembre dernier.

Ce cadre est un pas dans la bonne direction, selon les intervenantes auprès des femmes victimes de violence, mais il nécessite plusieurs changements, selon elles.

Le plan national d'action est un bon signe, mais il y a quand même pas mal de déception, dit Michelle Petersen.

Quand j'ai lu le plan national il y a quelques semaines, le langage utilisé m'a personnellement beaucoup heurté. Le langage continue de banaliser et de minimiser la réalité de la violence faite aux femmes, raconte-t-elle.

Une femme en entrevue

Selon Michelle Petersen, directrice générale par intérim d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes, il faut utiliser un langage plus clair et fort pour inciter l'action de la population.

Photo : Radio-Canada

Pour de l'action, il faut vraiment avoir un vocabulaire qui donne du sérieux, qui encadre et qui donne une direction claire aux provinces et aux territoires sur comment on va faire en sorte d'éliminer la violence, ajoute la directrice générale par intérim d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes.

On y parle de possibilités d'actions, alors que ce doit être une stratégie nationale, ajoute Michelle Petersen.

Le financement stable des services est également un problème central chez les organismes de lutte contre la violence envers les femmes.

Ces groupes ne croient pas avoir le financement et les ressources nécessaires pour éradiquer la violence envers les femmes.

La liste est longue pour vraiment voir une différence en matière de l'élimination de la violence faite aux femmes.
Une citation de Michelle Petersen, directrice générale par intérim d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes

On parle davantage de la violence basée sur le genre, la violence sexiste, la violence faite aux femmes, mais il y en a tellement à faire, pense-t-elle. Cela crée aussi une croissance des demandes de services, rappelle-t-elle.

Si le secteur n'a pas un financement opérationnel stable, il y a une augmentation de demandes, mais pas une augmentation de ressources. Il faut le reconnaître comme un besoin fondamental de notre secteur aujourd'hui, ajoute Michelle Petersen.

Si on veut changer les comportements à long terme il faut éduquer aussi. Il faut aller aux racines, aux causes, à la source du problème, explique la directrice générale par intérim d’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes.

Il faut parler d'enjeux systémiques comme comment on perçoit la femme encore aujourd'hui et comment on la traite, ajoute Michelle Petersen.

Il nous faut une stratégie avec des mesures claires, une direction claire, un système de redevabilité, un système transparent et qui implique les experts en la matière qui font déjà le travail, pense-t-elle.

En 2022, on est encore confronté à des femmes qui se font tuer régulièrement pour le simple fait qu'elles sont des femmes. Il faut que cela arrête, lance Gaëtane Pharand.

J'espère qu'on va avoir l'engagement beaucoup plus ferme de nos instances gouvernementales pour aller de l'avant davantage, conclut la directrice générale du Centre Victoria pour femmes du Grand Sudbury.

Myriam Eddahia, journaliste
Myriam Eddahia

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