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Inondée, vandalisée et squattée : l’ambassade de Syrie à Ottawa se dégrade

Les plaintes s’accumulent, la Ville d’Ottawa a les mains liées et les craintes de groupes de sauvegarde du patrimoine deviennent plus vives : l’ambassade de Syrie, un édifice patrimonial situé au centre-ville d'Ottawa et inoccupé depuis l'expulsion de la représentation syrienne, en 2012, suscite des préoccupations.

Un cadenas sur une clôture de métal.

Le 46, rue Cartier à Ottawa est devenu la propriété de l'ambassade de Syrie en 2007.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Nafi Alibert
Nafi Alibert

Issa Khoury manipule pendant de longues minutes un trousseau de clés avant de trouver celle qui ouvre la porte de l’ambassade de Syrie.

Elles lui ont été confiées au printemps 2012, quand le Canada a ordonné l'expulsion des diplomates syriens (nouvelle fenêtre) en poste à Ottawa à la suite de violences répétées en Syrie et de la multiplication des appels de la communauté internationale en faveur de la paix.

Issa Khoury.

Issa Khoury

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Cet architecte à la retraite d’origine syrienne était à l’ambassade quand la nouvelle est tombée. C’est là, dit-il, que l’ambassadeur, dont il était proche, lui a demandé s’il pouvait s’occuper temporairement de ses locaux.

Il a accepté, pensant rendre ce service pendant deux ou trois mois.

Ça ne devait pas être long.
Une citation de Issa Khoury, gardien et gestionnaire de l'ambassade de Syrie à Ottawa

Dix ans plus tard, il joue toujours le rôle de gardien et gestionnaire du bâtiment, une maison désignée historique et patrimoniale au centre-ville d’Ottawa, achetée 1 850 000 $ en 2007.

Un édifice patrimonial abandonné.

Construite en 1901 pour Newell Bate, un riche commerçant retraité d’Ottawa, cette maison a ensuite été celle du sénateur Geo. W. Fowler, puis celle de Thibaudeau Rinfret, un juge de la Cour suprême, avant de devenir un couvent, une maison de soins, une auberge et, plus récemment, l’ambassade de Syrie.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

L’usure du temps

Lors de sa dernière inspection mensuelle, il a constaté, résigné, que du plâtre s’est décroché du plafond.

Même avec mes efforts pour entretenir le bâtiment, quand une maison est laissée vide sans aucun occupant, il va toujours y avoir des incidents qui vont se produire, avoue-t-il.

Malgré sa valeur architecturale, la maison n’est plus que l’ombre d'elle-même aujourd’hui.

À l’extérieur, la véranda en bois qui encercle la maison de style Queen Ann s’affaisse et la cour est jonchée d’ordures. À l’entrée de la section consulaire, le faucon quraychite, emblème des armoiries de la Syrie, est recouvert de rouille. Quatre étages au-dessus, perché sur le rebord d’une des lucarnes brisées au grenier, un pigeon roucoule.

  • 1 de 3 : L’ambassade de Syrie, un édifice patrimonial situé au centre-ville d'Ottawa et inoccupé depuis l'expulsion de la représentation syrienne, en 2012, suscite des préoccupations., Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot
  • 2 de 3 : La véranda en bois qui encercle la maison de style Queen Ann s’affaisse et la cour est jonchée d’ordures., Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot
  • 3 de 3 : Les lucarnes au grenier sont brisées et des pigeons se sont installés., Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Nous l’avons réparée quatre fois, mais les animaux la cassent systématiquement [...]. Avant, c’était les écureuils. Maintenant, je dois régler ce problème de pigeons, mais je ne sais pas comment, dit Issa Khoury, qui voit le fardeau s’alourdir.

Au cours des dix dernières années, l’ambassade, en plus de perdre des sections de son toit, a été inondée, vandalisée et squattée.

C’était vraiment sale. Des gens ont détruit l’intérieur des murs aux planchers, où ils faisaient leurs besoins [...]. Des seringues ont été trouvées, décrit M. Khoury.

Des grillages sur la fenêtre d'un bâtiment de brique rouge.

M. Khoury a fait installer des grillages aux fenêtres du rez-de-chaussée pour prévenir les entrées par effraction.

Photo : Radio-Canada

Plaintes tous azimuts

Au fil des ans, les plaintes se sont accumulées. La Ville en a reçu 45, depuis novembre 2012. Le dossier de l’une d’elles, qui date du 9 juin 2022, est encore ouvert, et ce n'est pas la moindre : Ordre de se conformer délivré pour plusieurs lacunes, notamment des dommages aux caractéristiques patrimoniales, une structure accessoire en mauvais état et un problème sur le porche.

C’est en plein centre-ville, c’est une maison historique, c’est désigné comme une maison patrimoniale. C’est pour cela qu’on est très préoccupés, explique Richard Belliveau, membre du conseil d’administration de Patrimoine Ottawa.

Richard Belliveau.

Richard Belliveau

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

L’état de dégradation de l’ambassade lui a valu son ajout à la liste de surveillance des biens à valeur patrimoniale de la Ville d’Ottawa. C’est d’ailleurs l’organisme de M. Belliveau qui a tiré la sonnette d’alarme.

C’est inévitable que cette maison historique tombe en ruine, déplore-t-il.

Une crainte balayée de la main par M. Khoury : Bien sûr que la demeure a besoin de plus d’entretien, mais elle est encore robuste.

Plus les années passent, plus la facture de la restauration du bâtiment augmente. Il y a encore cinq ans, ce n’était pas si mal. Mais avec la pandémie et avec la pénurie de personnel et de matériel, la dégradation s’est accélérée, concède M. Khoury.

Il estime aujourd’hui à au moins 800 000 $ le coût des réparations, peut-être même un million si on inclut toutes les boiseries d'acajou qui ont pourri.

Le reportage de Nafi Alibert au Téléjournal Ottawa-Gatineau

Un surveillant au regard impuissant

Si la Ville d’Ottawa s’est dotée de balises pour mieux protéger le patrimoine municipal, elle reste impuissante quand un pays étranger est propriétaire de bâtiments diplomatiques dans la capitale.

En vertu de la Convention de Vienne, qui régit les relations internationales, la Ville d’Ottawa n’a pas compétence et n’est pas en mesure d’imposer la conformité en ce qui a trait aux propriétés diplomatiques désignées, explique le directeur du service des règlements municipaux, Roger Chapman.

Elle ne pourrait pas non plus entreprendre des travaux urgents et les facturer sur le compte de taxes de la République de Syrie, car là encore, les propriétés diplomatiques sont exonérées d’impôts, conformément à la Convention de Vienne, ajoute Joseph Muhuni, trésorier municipal adjoint à la Ville.

Quand ses agents émettent des avis d’infraction pour l’ambassade de Syrie, la Ville doit passer par le Bureau du protocole d’Affaires mondiales Canada qui, à son tour, relaie le message.

Un panneau qui indique la présence d'une zone diplomatique se trouve toujours devant l'ambassade.

Un panneau qui indique la présence d'une zone diplomatique se trouve toujours devant l'ambassade.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

La Convention de Vienne prévoit que les États respectent les lois et règlements locaux, mais même le gouvernement fédéral aurait les mains liées s’il voulait intervenir dans ce dossier.

L'inviolabilité d’un bâtiment diplomatique, c’est un principe cardinal, et ce, même en cas de rupture des relations diplomatiques entre deux États, insiste Raoul Delcorde, professeur à l’Université de Montréal.

Aux yeux de Patrimoine Ottawa, Affaires mondiales Canada n’a pas bien servi les citoyens d’Ottawa dans ce dossier. Ils n’ont même pas répondu à nos demandes, se plaint M. Belliveau, qui affirme avoir interpellé les responsables de ce ministère au sujet des risques que court l’ambassade de Syrie.

On ne peut pas poursuivre, donc où est la responsabilité? Qu’est-ce qu'[Affaires mondiales Canada] va faire pour préserver ce bel exemple historique en plein centre-ville d'Ottawa?
Une citation de Richard Belliveau, membre du conseil d’administration de Patrimoine Ottawa

À cette question, Affaires mondiales Canada à répondu à Radio-Canada par écrit : Dans les cas où la représentation diplomatique étrangère est expulsée du pays, les biens immobiliers demeurent la propriété de l'État étranger. Le bâtiment en question appartient à la Syrie et la Syrie est donc responsable de son entretien.

Sur le plan juridique, il n'y a pas de recours en droit international pour imposer la protection de cet édifice par les autorités syriennes, confirme à son tour Pierre Guimond, professeur à l’Université Laval.

Dans les limbes

C’est donc une situation sans issue tant pour Patrimoine Ottawa que pour M. Khoury et d’autres membres de la communauté syrienne qui tentent de préserver ce bâtiment comme ils le peuvent.

Avant, il y avait un budget, un gros budget pour cela, mais ils ont coupé, explique Mounir Louis, ancien président de l’association arabo-syrienne du Canada.

Mounir Louis.

Mounir Louis

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Nous autres, on s’occupait seulement de l’extérieur, raconte-t-il en montrant des photos d’une opération de nettoyage menée par des bénévoles de la communauté syrienne pour tailler les haies et pour déblayer la cour de l’ambassade.

C’est un geste symbolique, ce n’est pas un vrai nettoyage, reconnaît-il devant l’ampleur de la tâche.

Depuis quelques années, la maison n’est plus chauffée ni alimentée en électricité, de peur qu’un incendie ne s’y déclare.

Aucune compagnie d’assurances, même pas une seule, n’a accepté d'assurer le bâtiment, déplore M. Khoury, qui affirme avoir l’argent nécessaire pour payer une police d'assurance.

Accès interdit

Même en cas de danger, les autorités canadiennes ne pourraient pas entrer dans l’ambassade sans le consentement de M. Khoury ou du gouvernement syrien en vertu de l’extraterritorialité des missions diplomatiques étrangères.

C’est arrivé dans le passé, quand le consulat de l’Union soviétique à Montréal a brûlé, en 1987, se rappelle Pierre Guimond.

Vêtu d'un costume à carreaux bleu foncé et vert, d'une chemise et d'une cravate, un homme parle au micro.

Pierre Guimond, professeur à l'Université Laval.

Photo : Radio-Canada / Tifa Bourjouane

Les pompiers sont arrivés très rapidement, mais n'ont pas pu entrer dans l'édifice pendant 15 ou 20 minutes, le temps que les agents consulaires soviétiques puissent éliminer certains dossiers compromettants pour eux. Les policiers et les pompiers n'ont pas pu entrer dans l'édifice jusqu'à ce que le consul général leur en donne la permission, rappelle cet ancien ambassadeur canadien.

Pourrait-il y avoir des situations où le Canada pourrait agir malgré l'immunité diplomatique de l’ambassade?

Là, il faudrait qu'il s'agisse d'une situation vraiment catastrophique, par exemple un groupe de terroristes qui prendrait le contrôle d'une ambassade, imagine M. Guimond.

Ça brise le cœur

À Ottawa, la fermeture de l’ambassade de Syrie, suivie de celle du consulat syrien à Montréal, complique la vie des Syriens, qui doivent accomplir des tâches administratives avec leur pays d’origine. Seule une consule honoraire œuvre à Vancouver.

Ça brise le cœur quand on voit que l’ambassade de son pays d’origine est fermée. Ce n’est pas facile, mais on comprend bien la situation. Le pire est passé, on regarde présentement vers l'avenir. Il va y avoir une solution, c'est une question de temps, espère M. Louis.

La position du Canada sur la normalisation des relations avec le régime syrien est toutefois loin de changer.

Il n'y aura pas de réengagement sans une solution politique durable au conflit, prévient Sabrina Williams, porte-parole d'Affaires mondiales Canada. Une paix durable ne sera possible que si elle inclut la responsabilité pour les crimes et terribles injustices infligées aux Syriens par le régime, ajoute-t-elle.

De leur côté, les autorités syriennes n'ont pas donné suite aux demandes d'information de Radio-Canada.

Nafi Alibert
Nafi Alibert

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