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Pour travailler, des milliers de Mexicains demandent l’asile au Québec

Le nombre de demandeurs d’asile provenant du Mexique a explosé ces derniers mois, a appris Radio-Canada. Et la grande majorité débarquent à Montréal, convaincus d’y trouver rapidement du travail.

Une femme mexicaine sur un banc.

Brondy Melchior fait partie des milliers de Mexicains qui viennent d'arriver à Montréal dans l'espoir de trouver un travail et de démarrer une nouvelle vie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Romain Schué
Émilie Dubreuil

La même scène se répète depuis plusieurs mois à l’aéroport de Montréal. Dès l’arrivée des vols quotidiens directs de Mexico, les douaniers canadiens se préparent. S’organisent. Cherchent des traducteurs.

On est loin, pourtant, du chemin Roxham, où une vague record de demandeurs d’asile entre au Canada, mais la problématique est similaire.

Chaque jour, pour ces agents à court de ressources, c’est le même scénario. Les mêmes demandes et discussions. En espagnol.

Des dizaines de Mexicains débarquent par avion et demandent asile dès leur passage devant la douane. Avec un objectif principal : trouver du travail au Québec.

Au Mexique, on ne peut pas travailler, raconte Gabriel Herrera de Velasco, 30 ans, rencontré sur la rue Tupper, à Montréal, en face de la résidence du YMCA qui loge bon nombre de ces demandeurs d’asile.

Malgré le temps frisquet, cet homme, tout juste arrivé au pays, n'est vêtu que d’un t-shirt et d'un bermuda. Ce qui est important, c’est de pouvoir travailler, lance-t-il candidement, tout en confiant vouloir également fuir la violence qui sévit dans son pays et l’État de Veracruz, dont il est originaire.

Je veux me fabriquer une bonne vie [au Canada]. Une vie en paix.
Une citation de Gabriel Herrera de Velasco, un demandeur d’asile mexicain

Malgré le froid qui s’annonce à l’horizon, il a confiance en l’avenir. Dieu nous aide et j’ai trouvé de l’aide dans une église latino-américaine [de Montréal], ajoute-t-il.

Des demandeurs d'asile devant le YMCA.

Les demandeurs d'asile provenant du Mexique sont désormais les plus nombreux dans les logements temporaires fournis par le gouvernement du Québec.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Montréal comme destination principale

Gabriel est loin d’être le seul Mexicain à se préparer pour l’hiver québécois.

Le mot semble s’être répandu au cours des dernières semaines. Ce phénomène, connu des autorités fédérales depuis longtemps, a récemment pris une tout autre ampleur, avec notamment la réouverture des frontières et la reprise des lignes aériennes.

Depuis le début de l’année, près de 8000 Mexicains sont arrivés au Canada pour demander l’asile dans les aéroports canadiens. Seule une poignée d’entre eux l’a fait d’une autre façon.

Si, avant le début de la pandémie, une hausse constante de demandeurs d'asile mexicains avait été observée, on était loin de telles données. Et c’est à Montréal que se concentre l’extrême majorité de ces arrivées.

Plus de 80 % des demandes d’asile de ressortissants mexicains se font à l’aéroport Pierre-Eliott Trudeau.

Pourquoi Montréal? Gabriel a une réponse toute simple : des vols sont disponibles chaque jour, à des prix raisonnables.

J’ai pris un vol d’Aero Mexico. Si le vol avait été en direction de Toronto, je serais allé à Toronto ou ailleurs au Canada. Ce n’est pas cela qui m’importe, assure-t-il.

À quelques mètres de lui, une couverture sur le dos, Brondy Melchior regarde les voitures défiler devant elle, avant de retourner dans la chambre de sa résidence.

Cette Mexicaine de 44 ans est arrivée du Chiapas le 4 octobre dernier avec son fils.

Il fallait absolument partir. Parce que les cartels menaçaient de le tuer s’il ne se joignait pas à l’organisation criminelle, affirme-t-elle.

Je vais apprendre le français, me trouver un travail, et mon fils et moi, nous allons vivre en paix ici.
Une citation de Brondy Melchior, une demandeuse d’asile mexicaine

Comme tant d’autres de ses compatriotes, Brondy et Gabriel ont bénéficié des assouplissements mis en place par Justin Trudeau quelques mois après sa première élection au poste de premier ministre.

Dès la fin de l’année 2016, son gouvernement a aboli l’obligation de visas (nouvelle fenêtre) pour les Mexicains. Une mesure instaurée en 2009 par son prédécesseur conservateur, Stephen Harper, qui avait défendu (nouvelle fenêtre) durant son mandat sa décision en invoquant de nombreuses demandes non fondées.

Désormais, les Mexicains occupent une place prépondérante dans les demandes d’asile en cours de traitement. Durant les six premiers mois de l’année, seuls les ressortissants haïtiens sont plus nombreux à avoir déposé un dossier devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR).

À Montréal, malgré l’arrivée record de migrants par le chemin Roxham (nouvelle fenêtre), les Mexicains forment même le contingent le plus important dans les hébergements fournis par le gouvernement du Québec.

Ils devancent largement les Haïtiens, les Colombiens et les Turcs, qui arrivent quant à eux principalement par ce passage irrégulier entre l’État de New York et la Montérégie.

L'aéroport de Montréal accueille la grande majorité des demandeurs d'asile du Mexique arrivant au Canada.

L'aéroport de Montréal accueille la grande majorité des demandeurs d'asile du Mexique arrivant au Canada.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des réseaux au Mexique?

Mais pourquoi viennent-ils maintenant au Québec? Qui les conseille? Les personnes que nous avons rencontrées sont restées floues sur ces questions.

Eva Lopez n’a quant à elle aucun doute.

J’ai senti qu’il y a une structure [derrière leur arrivée]. Est-ce que c’est un système de passeurs ou de bouche-à-oreille très amical? Aucune idée, lance la responsable d’un organisme d’aide aux migrants à Thetford Mines.

Mais il y a quelque chose qui est bien organisé au Mexique et qui permet à ces personnes d’arriver au Québec.
Une citation de Eva Lopez, responsable d’Intégration communautaire des immigrants

À Montréal, le docteur Juan-Carlos Chirgwin se pose des questions similaires. De plus en plus de familles mexicaines lui sont envoyées.

Si ça fonctionne pour un groupe, le groupe va passer le mot dans son pays et ça va attirer du monde, estime ce médecin de Parc-Extension.

Montréal est assez accueillante pour que le mot passe. C’est agréable. Ce n’est pas le paradis, mais ce n’est pas non plus une place où ils vont souffrir de persécution ou de misère totale.
Une citation de Dr Juan-Carlos Chirgwin, médecin au CLSC Parc-Extension

Rapidement cependant, de nombreux Mexicains déchantent, reprend Eva Lopez. C’est une population très vulnérable, avance-t-elle. Ils arrivent avec un objectif clair : travailler. Sauf qu’ils ne parlent pas français.

Ces demandeurs d’asile s’ajoutent également aux quelque 30 000 autres arrivés à ce jour depuis le début de l’année par le chemin Roxham, selon nos informations. Du jamais-vu au Canada.

Et tous vivent des situations identiques, avec des difficultés d’accès à un logement et à un permis de travail, ce qui peut prendre jusqu’à un an, à l’heure actuelle.

Ces problèmes administratifs plomberaient le moral de certaines familles.

On a vu des gens très frustrés, malheureusement endettés. Des gens qui sont conscients que c’est peut-être une erreur d’avoir fait les choses comme ça, raconte Eva Lopez.

C’est très difficile pour tout le monde, qu’ils soient Mexicains ou d’une autre nationalité, confirme Juan-Carlos Chirgwin.

Sans compter les risques, importants, d’une expulsion.

Au cours des dernières années, le taux d’acceptation des demandes d’asile provenant de ressortissants mexicains est bien en deçà de la moyenne. Seul un dossier sur trois aboutit, en moyenne, à une réponse favorable.

L’expulsion, c’est un risque qu’ils ne savaient pas nécessairement, poursuit Eva Lopez. Quand ils arrivent, ils constatent toutes ces complications. Certains quittent volontairement le Canada, mais d’autres insistent. C’est très complexe, car ils viennent d’un pays avec beaucoup de problèmes de violence, de chômage, de pauvreté. Ils arrivent ici avec beaucoup d’illusions.

Un homme de dos.

Gabriel, 30 ans, a quitté le Mexique en raison, dit-il, de la violence dans son pays.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ottawa se défend, les douaniers sont débordés

À Montréal, l’arrivée massive de ces Mexicains provoque aussi de longues files d’attente à l’aéroport.

Nos membres sont régulièrement débordés, car la pénurie d’agents se fait sentir depuis longtemps, confie Pierre St-Jacques, porte-parole du Syndicat des douanes et de l’immigration.

Une centaine d’agents supplémentaires seraient nécessaires, ajoute-t-il, pour pouvoir traiter les demandes d’asile de façon efficace.

De son côté, Ottawa ne compte pas remettre en question sa décision de lever cette obligation de visa qui permet aux Mexicains d’entrer plus facilement au Canada.

La levée de l’obligation de visa a contribué à renforcer les relations bilatérales entre les deux pays et a profité à leurs échanges commerciaux, à leurs investissements et au tourisme.
Une citation de Peter Liang, porte-parole d'Immigration Canada

Le Canada considère des critères objectifs pour décider d’imposer ou d’abolir l’obligation d’un visa. Ces critères incluent le profil socioéconomique du pays, des questions liées à l’immigration, les documents de voyage, des questions liées à la sécurité, la gestion des frontières, les droits de la personne et les relations bilatérales, explique Peter Liang, porte-parole d’Immigration Canada.

Précision

Dans le titre original de cet article, le mot travailler était placé entre guillemets, pour refléter une citation tirée du texte. Certains lecteurs y ont cependant perçu de l'ironie. Nous avons retiré les guillemets pour éviter toute possibilité de confusion.

Romain Schué
Romain Schué
La journaliste Émilie Dubreuil
Émilie Dubreuil

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