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Le Canada a rencontré les talibans de nombreuses fois depuis la chute de Kaboul

Il n'est toutefois pas question de reconnaître le nouveau gouvernement afghan, assure Justin Trudeau.

Une jeune Afghane vêtue d'une robe noire et d'un masque est assise sur un banc d'école.

Le Canada poursuit ses discussions avec les talibans, notamment dans le but de défendre les droits des Afghanes.

Photo : Associated Press / Ebrahim Noroozi

RCI

Des fonctionnaires du gouvernement canadien ont rencontré des représentants des talibans à au moins 13 reprises au Qatar depuis leur arrivée au pouvoir en Afghanistan en août 2021, révèlent des documents obtenus grâce à la Loi sur l'accès à l'information par CBC, le réseau anglais de Radio-Canada.

Ces documents montrent que le haut fonctionnaire du Canada pour l'Afghanistan, David Sproule, qui a déjà œuvré en tant qu'ambassadeur, a fait pression sur les talibans, de pair avec divers responsables d'Affaires mondiales Canada (AMC) et de pays alliés, pour qu'ils s'engagent à donner plus de droits aux femmes, à lutter contre le terrorisme et à permettre aux Afghans qui le veulent de quitter le pays.

Contrairement au département d'État des États-Unis et au ministère des Affaires étrangères du Pakistan, le Canada ne fournit pas de mises à jour régulières sur ses pourparlers avec le gouvernement en Afghanistan.

La demande d'entrevue transmise par CBC pour s'entretenir avec M. Sproule a été rejetée par Affaires mondiales Canada, mais le ministère a reconnu que le haut fonctionnaire avait engagé des pourparlers informels avec les talibans, ajoutant qu'il continuerait de faire pression sur eux en ce qui a trait aux droits de la personne.

Les documents obtenus par CBC sont principalement des courriels envoyés par M. Sproule à ses collègues du ministère. Ils montrent notamment que les talibans souhaitent maintenir des relations diplomatiques, mais aussi qu'ils minimisent les dangers auxquels sont confrontés les Afghans qui tentent de partir, malgré les multiples reportages sur le sujet.

Des officiers militaires et M. Sproule s'adressant à la presse.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

David Sproule (à droite sur la photo) a été l'ambassadeur du Canada en Afghanistan de 2005 à 2007.

Photo : La Presse canadienne

Lors d'une réunion tenue le 12 octobre 2021, soit peu de temps après leur prise de pouvoir, les talibans ont par exemple demandé aux représentants des gouvernements étrangers de rouvrir leurs ambassades à Kaboul.

Selon une note que M. Sproule a écrite à ses collègues, le ministre afghan des Affaires étrangères par intérim de l'époque, Amir Khan Muttaqi, a également demandé à ces gouvernements de lever leurs sanctions, affirmant que le nouveau régime était inclusif parce que les minorités ethniques y étaient représentées et que les femmes au gouvernement n'avaient pas été licenciées.

Au cours de cette même réunion, les talibans auraient promis de ne pas faire obstacle aux Afghans qui souhaiteraient quitter le pays. Ils auraient toutefois ajouté que certains d'entre eux prétendaient être en danger uniquement dans le but de partir à la recherche d'opportunités économiques.

Ces mêmes talibans, toujours selon M. Sproule, ont par ailleurs suggéré aux gouvernements étrangers intéressés à aider les femmes de commencer par payer les salaires de 200 000 enseignantes du pays.

Des Afghanes qui manifestent.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Des combattants talibans ont tiré en l'air pour disperser un rassemblement de femmes devant le bâtiment du ministère de l'Éducation à Kaboul quelques jours avant le premier anniversaire du retour au pouvoir des islamistes extrémistes le 13 août dernier.

Photo : Getty Images / Nava Jamshidi

La rencontre suivante, toujours en octobre, aurait par ailleurs donné l'occasion aux représentants du gouvernement afghan de reconnaître un problème mineur au sein du cabinet, soit... le manque de femmes.

Selon M. Sproule, ils ont aussi affirmé que les femmes juges, procureurs et autres qui participent aux manifestations contre le régime incitaient délibérément le personnel de sécurité à exercer des représailles contre elles afin qu'elles puissent produire des vidéos pour étayer leurs demandes d'asile à l'étranger.

Les talibans, dit-il, accusent la communauté internationale d'avoir adopté une approche deux poids deux mesures en reconnaissant de nombreux autres gouvernements arrivés au pouvoir par la force, mais pas le leur.

Enfin, les représentants du régime auraient convenu le 23 novembre qu'il pourrait y avoir un avantage à conclure un accord de partage du pouvoir avec des personnalités respectées extérieures au mouvement pour lui donner une légitimité supplémentaire, reconnaissant que les quatre dernières décennies en Afghanistan ont montré qu'un groupe politique ne pouvait pas contrôler entièrement le pays par la force.

Cela dit, ils n'ont montré aucun signe indiquant qu'ils étaient prêts à partager leur monopole, selon M. Sproule.

Intrusion à l'ambassade

La correspondance obtenue par CBC montre en outre que M. Sproule a été troublé par l'introduction des talibans dans l'ambassade canadienne le 10 septembre 2021, soit un peu moins d'un mois après la chute de Kaboul et l'évacuation du personnel diplomatique canadien.

Un reportage de l'agence de presse britannique Sky News a montré ce jour-là des journalistes entrant dans les ambassades britannique et canadienne accompagnés d'agents de sécurité talibans.

Les images de l'enceinte canadienne montraient notamment des bouteilles de vin jetées par terre et un représentant des talibans commenter ainsi : Ils devaient avoir beaucoup d'argent pour manger autant... Ils avaient l'habitude de manger de la bonne nourriture, de se saouler puis d'avoir des relations sexuelles ensemble.

La première référence à cet événement dans les courriels de M. Sproule se trouve dans une note écrite le 20 septembre 2021, dans laquelle il évoque une inquiétude concernant les talibans ayant pénétré dans l'ambassade canadienne en violation de l'obligation [...] de l'Afghanistan de protéger les biens diplomatiques.

M. Sproule aurait souligné l'événement lors de réunions en octobre et novembre 2021 avec différents représentants talibans. On lui aurait alors répondu de transmettre la vidéo de l'incident pour que l'affaire soit poursuivie.

L'entrée de l'ambassade du Canada en Afghanistan.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

L'ambassade du Canada en Afghanistan a fermé ses portes à l'été 2021.

Photo : Getty Images / Wakil Kohsar

La dernière rencontre entre M. Sproule et les représentants des talibans résumée dans les documents obtenue par CBC a eu lieu le 16 février 2022.

Un document indique que le haut fonctionnaire a averti les talibans que l'engagement futur de la communauté internationale avec leur gouvernement serait directement influencé par ses actions contre les groupes terroristes et que l'Afghanistan ne devrait plus être autorisé à servir de base à des activités terroristes.

En réponse, le responsable taliban de la Défense, Abdullah Hanefi, aurait insisté sur le fait que les talibans contrôlaient tout le territoire afghan et que, bien que de petites cellules puissent exister, aucun groupe terroriste n'utilisait l'Afghanistan comme terrain d'entraînement ou pour financer des activités.

Une présence diplomatique essentielle

Pour Nipa Banerjee, professionnelle en résidence à l'École de développement international et mondialisation de l'Université d'Ottawa, il est absolument essentiel de maintenir des relations diplomatiques avec les talibans, même s'il n'est peut-être pas facile de traiter avec eux.

Abandonner les talibans à ce stade-ci, pour moi, équivaudrait à abandonner les Afghans ordinaires qui n'ont personne pour les soutenir.
Une citation de Nipa Banerjee, ex-diplomate

Mme Banerjee a travaillé à l'ambassade du Canada à Kaboul pendant quatre ans. Une partie de son mandat s'est déroulé alors que M. Sproule était ambassadeur, de 2005 à 2007.

Selon l'ancienne diplomate, le Canada pourrait faire équipe avec des pays alliés pour ouvrir une représentation en Afghanistan afin d'avoir une présence sur le terrain – sans s'engager formellement à rouvrir son ambassade.

Un tel bureau pourrait vérifier les faits selon lesquels les talibans autorisent les filles à retourner à l'école et n'emprisonnent pas les dissidents politiques, illustre-t-elle.

Que les talibans soient dignes de confiance ou non, c'est quelque chose qui doit être prouvé, affirme Mme Banerjee, selon qui le Canada devrait s'atteler à une vérification des faits avec des objectifs, des résultats et des indicateurs de résultats.

Chris Alexander en vidéoconférence.

Chris Alexander a notamment œuvré comme ambassadeur du Canada en Afghanistan de 2003 à 2005.

Photo : Radio-Canada

En arrivant à la Chambre des communes, mercredi matin, Justin Trudeau, a assuré que le Canada n'avait pas l'intention de reconnaître les talibans comme le gouvernement de l'Afghanistan.

Malheureusement, il faut avoir des engagements avec ces gens, a admis le premier ministre. Mais la réalité, c'est que, comme nos partenaires de la communauté internationale, on est en train d'essayer d'assurer plus d'éducation pour les filles et le respect des droits de la personne à l'intérieur de l'Afghanistan, a-t-il insisté.

En outre, le gouvernement canadien est là pour essayer de faciliter la sortie de gens connectés au Canada en Afghanistan, a ajouté M. Trudeau.

Le Canada a alloué plus de 143 millions de dollars en aide humanitaire à l'Afghanistan et à la région cette année.

L'ancien ministre des Affaires étrangères Marc Garneau a nommé David Sproule haut fonctionnaire pour l'Afghanistan lors des dernières élections fédérales canadiennes. Il en a fait l'annonce sur Twitter le 27 août 2021.

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