1. Accueil
  2. Politique
  3. Autochtones

Une journée pour « apprendre du passé et pour embrasser l’avenir »

Une main levée.

Un homme brandit des symboles autochtones lors d'une marche pour marquer la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Ismaël Houdassine

Pour une deuxième année consécutive, la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation est l'occasion de rendre hommage aux enfants autochtones disparus et aux survivants des pensionnats ainsi qu’à leurs proches. Ce moment est d'autant plus solennel que les derniers mois ont été marqués par plusieurs initiatives douloureuses pour les communautés autochtones du pays.

La conduite de nouvelles recherches pour trouver des sépultures anonymes près d'anciens pensionnats pour Autochtones ainsi que le récent voyage de pénitence du pape François continuent de raviver des souvenirs traumatisants chez les survivants.

On n'est pas encore guéris, souffle Irene Neeposh, 47 ans, cheffe de la communauté crie de Waswanipi. Nous sommes en plein processus de guérison qui prendra des années, voire des générations. Mais ce qui demeure important, c'est créer un environnement sécuritaire et sain pour permettre aux survivants et aux familles d'entreprendre ce processus.

On entend et on lit beaucoup le mot réconciliation, mais il ne faut pas mettre de côté le mot vérité, ajoute-t-elle. Aujourd'hui, les Autochtones veulent la vérité dans les excuses et dans les intentions politiques. Pour y parvenir, il faut mettre fin aux approches paternalistes en incluant les communautés dans toutes les décisions qui les concernent.

Mme Neeposh reproche notamment au gouvernement fédéral d'avoir plusieurs fois manqué d'honnêteté sur ces questions. Elle revient sur le mandat de l'ancienne ministre Jody Wilson-Raybould, qui a démissionné de son poste dans la foulée de l'affaire SNC-Lavalin.

Le gouvernement s'était félicité d'avoir une Autochtone dans son cabinet, mais il s'en est débarrassé dès qu'elle a fait preuve d'intégrité. Les membres des Premières Nations sont fatigués de ces comportements d'ancien régime.

Une femme assise.

Irene Neeposh est la cheffe de la communauté crie de Waswanipi.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Irene Neeposh, qui a été élue cheffe de sa communauté en août dernier, pense toutefois que l'instauration de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation permet avant tout à la population canadienne de s'arrêter sur l'histoire dramatique des peuples autochtones au pays.

On a besoin d'une journée comme celle-ci pour que les gens comprennent ce qu'on a fait subir aux membres des Premières Nations ainsi que les conséquences que tout cela a encore dans nos vies.
Une citation de Irene Neeposh, cheffe de la communauté crie de Waswanipi

Malgré les violences, les membres des Premières Nations sont prêts à tourner la page, croit Irene Neeposh. Mais encore faut-il qu'ils aient les ressources et l'accompagnement nécessaires pour le faire. En attendant, beaucoup de survivants continuent de porter seuls le poids du passé sur leurs épaules.

La découverte en 2021 de sépultures anonymes sur le terrain de l’ancien pensionnat pour Autochtones de Kamloops a été un véritable choc collectif au Canada, admet Marc Miller, ministre fédéral des Relations Couronne-Autochtones, en entrevue avec Espaces autochtones.

Cette journée est justement l'occasion de donner de la place aux voix autochtones et aux survivants afin que tout le monde au pays puisse se recueillir et réfléchir à l'histoire tragique des pensionnats, dit-il.

Le ministre jure qu'il ne sera jamais satisfait tant que les 94 recommandations du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada ne seront pas mises en œuvre. Il demeure que plusieurs mesures ne relèvent pas directement du gouvernement fédéral. Je pense par exemple aux excuses du pape ou à d'autres demandes qui visent des établissements privés ou universitaires.

Sous un éclairage tamisé dans une grande salle de conférence, le ministre en complet serre la main du chef, qui porte un chapeau de cow-boy.

Le ministre fédéral des Relations Couronne-Autochtones, Marc Miller (à droite), a rencontré Terrence Lee Spahan (à gauche), chef de la communauté de Coldwater, en Colombie-Britannique, en juillet à Vancouver.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Des pistes de réussite, il y en a, dit le ministre. Il cite les fonds d'urgence débloqués pour répondre aux recommandations du rapport en ce qui concerne les recherches de sépultures anonymes. Il mentionne aussi le projet de loi sur la création du Conseil national de réconciliation qui, s'il est adopté, aura pour fonction de s'assurer que le gouvernement tienne ses promesses en la matière.

Il note toutefois qu'au cours des deux dernières années, à la tête du ministère des Services aux Autochtones, la gestion de la pandémie a été sa priorité absolue fin de garder les gens vivants et en santé.

Dans mes nouvelles fonctions de ministre des Relations Couronne-Autochtones, j'ai maintenant l'objectif de m'assurer que cette relation basée sur une confiance souvent brisée puisse néanmoins continuer pour que les gens aient accès à la vérité, y compris en ce qui concerne les pensionnats.

Lenteur dans les politiques

Le ministre Miller indique que les traumatismes des survivants ont trop souvent été niés, ignorés ou minimisés par les pouvoirs publics. C'est pourquoi on a investi dans le Centre national de la réconciliation, à Winnipeg, pour s'assurer d'accueillir les survivants qui sont en quête de réponses.

M. Miller affirme également avoir facilité cette année l'envoi de plus d'un million de documents et d'archives au Centre national de la réconciliation. Ça prend des fonds pour permettre d'accompagner convenablement les survivants, qui sont souvent d'âge avancé, afin qu'ils puissent avoir des réponses.

Toutefois, selon Wanda Gabriel, professeure adjointe à l'École de travail social de l'Université McGill, les autorités fédérales ne prennent pas assez au sérieux les souffrances des communautés autochtones. Elles n'agissent pas assez vite et sont toujours en train de réagir sans jamais prendre les devants, regrette-t-elle.

Le gouvernement sépare encore les enfants autochtones de leurs familles, rétorque Mme Gabriel, une Mohawk de Kanesatake. La même mentalité qui consiste à croire que les Autochtones ne sont pas aptes à élever leurs enfants subsiste encore de nos jours.

Il existe encore trop de citoyens canadiens qui ne savent pas ce qui s'est véritablement passé dans les pensionnats pour Autochtones. Cette journée permet d'apprendre du passé et d'embrasser l'avenir.
Une citation de Wanda Gabriel, professeure adjointe à l'École de travail social de l'Université McGill

Regard sur le Québec

Les provinces peuvent elles aussi jouer un rôle actif, déclare Anne Panasuk, conseillère spéciale pour le soutien aux familles d’enfants autochtones disparus, c'est-à-dire précisément ceux qui sont admis dans des établissements de santé au Québec.

Elle prend pour exemple la loi 79 sur le soutien aux familles d’enfants autochtones disparus ou décédés, adoptée en 2021 par le gouvernement québécois (nouvelle fenêtre) : Cette loi donne accès aux archives médicales, gouvernementales et religieuses pour retracer les enfants qui ont disparu après un séjour dans un établissement de santé au Québec.

Anne Panasuk tient des mocassins d'enfant rouges.

Anne Panasuk est conseillère auprès du ministre sortant responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière. Elle a promis aux familles de faire tout ce qui est possible pour qu'elles obtiennent la vérité.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Cette loi ne vise pas précisément les enfants des pensionnats pour Autochtones, bien qu'il y ait des cas où on tente de découvrir les causes de décès d'enfants qui ont séjourné dans ces établissements, raconte la conseillère spéciale. Les familles qui ont perdu des enfants dans les pensionnats vivent d'immenses douleurs. Elles ne sont pas prêtes à la réconciliation. Il faut réparer avant de parler de réconciliation.

Mme Panasuk explique qu'à l'échelle québécoise, il reste encore beaucoup de choses à faire en ce qui concerne les gestes de réconciliation. On peut parler de Joyce Echaquan, des centres de santé ou des revendications territoriales, mais dans ce dossier-là, des mères et des pères qui ont perdu la trace de leur enfant, il faut leur permettre de faire leur deuil. Ils doivent comprendre ce qui s'est passé.

Une loi précurseure?

La loi 79 est un premier pas vers la vérité et la réconciliation, soutient Ian Lafrenière, ministre sortant des Affaires autochtones. Au-delà des gestes symboliques, c'est l'exemple d'une action concrète pour permettre aux familles d'avoir des réponses.

M. Lafrenière affirme que cette loi est unique au Canada mais que le gouvernement québécois n'a pas de pouvoir juridique à l'extérieur de la province. Il souhaite néanmoins que le reste du pays emboîte le pas en adoptant des lois similaires.

On sait qu'il existe des cas d'enfants disparus dans les Maritimes et en Ontario. J'ai approché le gouvernement fédéral, qui a montré une certaine ouverture.

De son côté, Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (Assemblée des Premières Nations du Québec-Labrador), estime que le gouvernement de François Legault doit en faire davantage dans plusieurs dossiers, tout particulièrement en ce qui a trait aux recommandations de la commission Viens sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec.

Beaucoup d'argent a été dépensé et beaucoup d'appels à l'action ont été formulés. On demeure toujours sur notre appétit par rapport à la mise en œuvre de ces appels à l'action.

Pourtant, le gouvernement doit rapidement trouver des solutions sur le comment assurer que le système de santé chez nous respecte ce que nous sommes, et comment assurer que le racisme soit chose du passé.
Une citation de Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador
Ghislain Picard.

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un autre dossier important pour le chef Picard concerne le droit à l'autodétermination des premiers peuples. À ce sujet, il propose la création d'une commission parlementaire spéciale instituée par le gouvernement qui sera élu le 3 octobre et qui mettra rapidement la table pour un dialogue direct entre les nations autochtones et l'ensemble des élus du Québec.

L'Assemblée nationale a voté le 8 octobre 2019 une résolution qui engage le gouvernement à s'asseoir avec nous pour discuter des termes de la mise en application de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Trois ans plus tard, on n'est même pas au seuil de ce processus.

Le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec-Labrador déplore l'isolement de la province quant aux politiques menées par le reste du pays et sur la scène internationale. Si j'étais à la place d'un premier ministre du Québec, je me dirais qu'il y a moyen de faire mieux, mais ce n'est malheureusement pas ce qu'on constate.

La Journée nationale de la vérité et de la réconciliation donne lieu à de nombreuses activités au Canada.

Ismaël Houdassine

À la une