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Enquête

Mort de Martin Collard à Sept-Îles en 2015 : l’intervention de la SQ remise en cause

Dans un revirement inattendu, le procureur général du Québec, qui représente la Sûreté du Québec dans une poursuite intentée par la famille de Martin Collard, admet que l’intervention policière n’était pas « entièrement conforme aux règles de l’art », mais maintient qu’elle ne lui aurait causé aucun préjudice.

Gaétane de dos regarde un bâtiment.

Gaétane Collard devant l'Hôpital de Sept-Îles où son frère Martin a perdu la vie.

Photo : Radio-Canada

Sylvie Fournier

La sonnerie du téléphone a retenti un peu avant 4 heures du matin chez Gaétane Collard, la nuit du 5 octobre 2015.

Elle a tout de suite su que l’appel venait de son frère. À 36 ans, Martin Collard, benjamin d’une famille tricotée serrée, n’allait pas bien depuis quelques jours en raison d’une rupture amoureuse.

Au bout du fil, il avoue avoir consommé de la cocaïne et se plaint de ressentir des palpitations. Sa sœur lui conseille de se rendre à pied à l’hôpital, à quelques rues de là.

Avant d’accepter, il demande à Gaétane de jurer sur la tête de sa fille qu’il en ressortira vivant. Elle répond : C’est certain, ils sont là pour t’aider.

J’ai quand même promis, dit aujourd’hui Gaétane, avec émotion.

En le découvrant confus et agité devant la porte principale de l’établissement, une infirmière croit nécessaire d’appeler la police.

Deux patrouilleurs de la Sûreté du Québec (SQ) arrivent rapidement sur les lieux. Moins d’une demi-heure plus tard, quand Gaétane arrive à son tour, Martin gît au sol, menotté et en arrêt cardiorespiratoire.

Il n’a jamais repris connaissance.

Je ne peux pas imaginer encore aujourd'hui après 6 ans et demi que mon frère est décédé comme ça.
Une citation de Gaétane

Depuis, la famille Collard cherche à reconstituer ce qui s’est passé.

Portrait de Martin Collard.

Martin Collard

Photo : Famille Collard

Drogue et contention policière : un dangereux cocktail

Les documents déposés dans le cadre de la poursuite sont riches en détails sur la manière dont l’intervention s’est déroulée.

On y apprend que les policiers ont rapidement tenté de maîtriser Martin, ce qui a créé beaucoup de tension et probablement contribué à l’issue dramatique des événements.

J'entendais quelqu'un qui courait dans la rue, puis des gens qui criaient, relate Amélie Thibault, qui habitait juste en face et qui a été réveillée par le bruit. Elle a observé la scène du haut de son balcon.

Elle a raconté à Enquête avoir vu les policiers courir derrière l’homme qui n’avait pas l’air dangereux, selon elle, mais plutôt apeuré. La personne semblait être en panique, puis tout ce qu'elle voulait, c'était s'enfuir.

Martin Collard est revenu jusqu’à la porte principale de l’hôpital et c’est là qu’un policier l’a agrippé par-derrière pour le maîtriser. J’ai fait une encolure et on s’est retrouvé au sol, peut-on lire dans le compte rendu des événements du policier.

L’encolure, aussi appelée prise d’étranglement carotidien, consiste à exercer une pression sur les artères carotides, de part et d’autre du cou, afin d’interrompre le flux sanguin vers le cerveau. Bien exécutée, elle entraîne une perte de conscience en quelques secondes.

Sylvie Fournier et Michael Arruda.

Michael Arruda constate sur une bande vidéo que nous lui présentons l'intervention policière à l'extérieur de l'Hôpital de Sept-Îles.

Photo : Radio-Canada

Les images bouleversantes de la caméra de surveillance

Les images captées par une caméra de surveillance à l’intérieur de l’hôpital sont sans équivoque : Martin est resté conscient et a lutté pendant plus de deux minutes pour se dégager en agitant vigoureusement les jambes.

Si l’étranglement carotidien était bien fait, il ne donnerait pas de coup de pied. Il se serait évanoui, note Charles Dempsey, qui a œuvré pendant 30 ans pour la police de Los Angeles et qui est un pionnier en Amérique du Nord dans la formation des policiers en interventions de crise.

Lorsqu’elle est mal faite, explique Charles Dempsey, cette technique de contrôle physique puissante est dangereuse. Elle peut obstruer les voies respiratoires et ne doit jamais être maintenue plus de 30 à 60 secondes, au risque de porter atteinte à la fonction cérébrale.

On n’utilise l’étranglement carotidien qu’en dernier recours, lorsqu’une vie est menacée, toujours selon l’expert. Dans ce cas-ci, c’était loin d’être son dernier recours. Il y a beaucoup d’autres outils qu'il aurait pu utiliser pour prendre le contrôle.

Deux mannequins représentant un bras qui serre un cou.

La technique de l'encolure sur les mannequins de gauche est la bonne. Mal exécutée, elle risque d'obstruer les voies respiratoires (mannequins de droite).

Photo : Radio-Canada

Dans un document de cour, le policier en cause a admis que Martin Collard n’était pas menaçant, mais qu’il craignait de le voir prendre la fuite.

Quelle était l’urgence d’agir?, demande Michael Arruda, ex-policier au SPVM et aujourd’hui formateur en intervention de crise, et un des rares experts au Québec. C’est quelque chose qu’on enseigne et qu’on répète : on ne touche jamais quelqu’un qui est en crise parce qu’on ne sait jamais comment cette personne va réagir.

Martin s’était presque complètement dévêtu avant de prendre la fuite et n’était pas armé.

Il n’avait commis aucun crime, poursuit l’expert. C’est quelqu’un qui est en détresse. Est-ce que c’est quelqu’un qui est dérangeant, plus que dangereux?

On recommande plutôt de favoriser la communication et la désescalade pour augmenter les chances de régler la situation de manière pacifique. Tout indique qu’une telle approche aurait pu fonctionner avec Martin Collard.

Un membre du personnel de l’hôpital qui était sur les lieux le soir du drame a confié à Enquête qu’ils étaient sur le point de le convaincre d’entrer de son plein gré, mais que l’arrivée soudaine des policiers et le ton qu’ils ont employé auraient fait paniquer l’homme.

En plus des deux ex-policiers consultés par Enquête, cinq autres experts médicaux et policiers dont les analyses ont été déposées au dossier de la cour critiquent l’intervention policière. On peut y lire que l’encolure prolongée ainsi que la position ventrale dans laquelle Martin Collard se trouvait, combinées au stress causé par la drogue, sont autant de facteurs qui ont pu contribuer à l’arrêt cardiorespiratoire.

L’une des analyses les plus sévères, rédigées par Marco Sivilotti, médecin et professeur au Département de médecine d’urgence de l’Université Queen à Toronto, qualifie de grossièrement trompeuses et erronées les conclusions du pathologiste, qui considère très improbable que l’intervention policière ait pu contribué aux décès.

Le pathologiste André Bourgault, du Laboratoire des sciences judiciaires et de médecine légale, et le coroner Bernard Lefrançois attribuent plutôt le décès à une intoxication à la cocaïne.

Le risque de mort subite sous contrainte est pourtant bien documenté, rappelle l’ex-policier Michael Arruda. On connaît l’existence de ce phénomène depuis au moins trente ans [...] Il faut faire attention quand on rencontre quelqu’un qui est dans cet état-là.

Portrait de Michael Arruda.

Michael Arruda, ex-policier du SPVM.

Photo : Radio-Canada

Le Guide de pratiques policières (voir C.8) (nouvelle fenêtre), qui constitue la référence pour les corps de police au Québec, stipule qu’une personne en état de délire agité, comme les policiers ont décrit Martin ce soir-là, risque de décéder subitement pendant ou après un effort physique intense.

Les policiers auraient dû traiter son cas comme une urgence médicale et attendre l’arrivée de renforts avant de tenter d’intervenir, selon Michael Arruda, quitte à laisser Martin déambuler en le suivant dans les rues quasi désertes à cette heure-là.

On doit avoir un plan, on doit savoir comment on va l'amener à l’urgence, renchérit Charles Dempsey. C’est très important de disposer de ressources suffisantes. C'est extrêmement important. Si vous intervenez trop vite, vous risquez de vous retrouver dans une situation où les résultats peuvent être mauvais. Vraiment mauvais.

Portrait de Charles Dempsey.

Charles Dempsey, spécialiste dans la formation des policiers en interventions de crise

Photo : Radio-Canada

Au moment où les renforts sont arrivés, Martin Collard était toujours sous l’emprise d’une encolure et c’est au moment de lui passer les menottes que l’un d’eux s’est rendu compte que l’homme était inerte. Des manœuvres de réanimation ont été entreprises.

Le personnel de l’urgence a refusé de sortir sur le palier pour lui porter secours, croyant à tort qu’il ne serait pas protégé par des assurances. Seule une infirmière s’y est rendue et a tenté à son tour de ressusciter Martin Collard, sans succès.

Elle a fait venir une civière pour le transporter à l’intérieur, où on est parvenu à ranimer son cœur, mais la victime n’a jamais repris connaissance.

Le Centre Intégré de santé et des services sociaux de la Côte-Nord estime malgré tout que le patient a reçu tous les soins requis.

Dans un revirement inattendu, le procureur général du Québec, qui représente la SQ dans le dossier, a modifié récemment sa position et admet qu’en rétrospective, l’intervention policière n’était pas entièrement conforme aux règles de l’art. Il nie toutefois qu’elle ait causé un préjudice à Martin Collard.

La Sûreté du Québec ainsi que le CISSS ont décliné nos demandes d’entrevue, en raison du litige en cours.

Probablement pas un cas unique

Entre 2006 et 2015, 17 personnes sont mortes sous contraintes policières alors qu’elles étaient sous l’influence de stimulants, selon des études réalisées par l’École nationale de police du Québec.

Le chiffre dérange Michael Arruda, qui tente depuis des années de sensibiliser les organisations policières à l’importance de la formation et du maintien des compétences, alors qu’environ le quart des appels reçus sont des situations de crise où l’état mental d’une personne est altéré.

Au niveau de la désescalade, au niveau de l’intervention de crise, au niveau de la communication, malheureusement, il y a très peu de services de police qui donnent cette formation aux policiers, alors que la responsabilité leur en incombe, dit-il.

Les conséquences sont parfois dramatiques pour les victimes, mais aussi pour les policiers qui restent marqués par ces événements. Les choses ne changent pas assez vite au gré de l’ex-policier, qui a témoigné dans plusieurs enquêtes publiques de coroner sur cette question et qui considère que les améliorations maintes fois promises tardent à survenir.

On laisse les policiers-patrouilleurs à eux-mêmes, poursuit Michael Arruda. Tant et aussi longtemps qu’on n’a pas changé nos façons de faire, que les organismes, les services de police n’ont pas bien compris, n’ont pas bien saisi ce qu’on devrait faire, malheureusement, ce n’est pas un cas unique, il va y en avoir d’autres [...] et il y a encore des parents qui vont perdre des enfants, des gens qui vont mourir. Et des policiers dont la carrière sera compromise, conclut-il.

Vous n’êtes pas seuls, ajoute Charles Dempsey, dont l’expertise est désormais sollicitée par de nombreux corps policiers en Amérique du Nord, y compris au Canada. C’est un défi. Les tragédies sont aussi des occasions pour s’améliorer. Il ne faut pas voir ça comme un blâme, mais plutôt comme une opportunité d’effectuer des changements pour qu’un autre Martin ne se reproduise jamais.

Gaétane Collard près de l'eau.

Gaétane Collard était en contact avec son frère le soir de l'intervention policière devant l'hôpital de Sept-Îles.

Photo : Radio-Canada

La famille de Martin Collard poursuit la police et l'hôpital en espérant que toute la lumière sera faite sur les événements. Elle accepte mal que les autorités ne reconnaissent aucune part de responsabilité dans le décès de Martin.

Ça aurait été tellement simple d’avouer des torts, estime Gaétane Collard. La peine serait là, mais la famille n’aurait pas tous ces questionnements.

Le reportage de Sylvie Fournier et de Sonia Desmarais est diffusé à Enquête (nouvelle fenêtre) le jeudi à 21 h sur ICI Télé.

Sylvie Fournier

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