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Joyce Echaquan : deux ans plus tard, « c’est comme si c’était hier »

Une journée de commémoration en l'honneur de la femme atikamekw est prévue à Manawan. La colère n'est pas dissipée.

Entrevue avec Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, dans sa résidence de la communauté atikamekw de Manawan.

Le souvenir de Joyce Echaquan se retrouve dans plusieurs maisons et fenêtres de Manawan.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Marie-Laure Josselin

« C’est quelque chose qu’on n’oubliera jamais, c’est comme si c’était hier. Notre cœur s’est brisé ce jour-là. » Le sentiment d’Angèle Petiquay est partagé dans la communauté atikamekw de Manawan, deux ans après la mort tragique de Joyce Echaquan au Centre hospitalier régional de Lanaudière.

Manawan s’apprête ce mercredi à commémorer la femme atikamekw avec une marche, l’inauguration d’une affiche à son effigie à l’entrée de la communauté, un hommage et un rassemblement communautaire.

Tous se souviennent de ce qu’ils faisaient quand la vidéo en direct (nouvelle fenêtre) de la femme atikamekw criant, implorant qu’on vienne la sortir de l’hôpital de Joliette est sortie.

Angèle Petiquay était avec sa mère et sa tante. Elles ont vu la vidéo puis se sont mises à suivre à leur radio CB le développement jusqu’à l’annonce du décès de la mère de 37 ans. (nouvelle fenêtre)

Ça nous fait quelque chose encore, confie Angèle Petiquay en mettant la main sur son cœur.

Sipi Flamand, le nouveau chef du conseil des Atikamekw de Manawan, n’a pas vu la vidéo en direct le 28 septembre 2020. Mais il a reçu beaucoup de messages, d’appels. Et quand j’ai vu les sept minutes, j’étais en colère, fâché, très en colère, au point…, lance-t-il sans terminer sa phrase.

Des souvenirs qui ont ressurgi ont attisé sa colère : les témoignages des Atikamekw dénonçant la situation dans cet hôpital lors de la commission Viens (nouvelle fenêtre), des histoires que les membres de la communauté racontaient. Il y avait beaucoup de racisme.

Si le gouvernement avait été plus ouvert, on n’aurait pas dû vivre ça. Ils auraient dû entamer les travaux avec la commission Viens, soutient Sipi Flamand.

Portrait de Sipi Flamand.

Le chef de Manawan Sipi Flamand sur le site du pow-wow où un hommage sera rendu à Joyce Echaquan.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Deux ans plus tard, cette colère, il dit en avoir fait une énergie à utiliser autrement, plus positive, notamment pour faire adopter par le gouvernement du Québec le Principe de Joyce qui vise à garantir à tous les peuples autochtones le droit à un accès équitable aux services sociaux et de santé.

Si on fait adopter ce principe, sa mort n’aura pas été vaine, car Joyce aura contribué à apporter un gros changement.
Une citation de Sipi Flamand, chef du conseil des Atikamekw de Manawan

Deux ans plus tard, Sipi Flamand dresse également un constat mitigé. Dans la région, les gens n’ont pas évolué, d’après les commentaires que je vois, dit-il.

Mais il y a eu un éveil dans la société québécoise en général. Elle s’est mobilisée, je pense que le Québec est prêt à endosser qu’il y a du racisme systémique, mais c’est l’État qui ne veut pas changer de position.

Le gouvernement Legault continue de dire que c’est une guerre de mots, avouant qu’il y a bien du racisme, mais refusant de parler de racisme systémique.

Une femme tient un bâton où des rubans sont accrochés.

Angèle Petiquay montre le bâton de marche qu'elle a décoré pour participer au rassemblement qui a réuni 2000 personnes début juin 2021 à Trois-Rivières, juste après la fin des audiences publiques sur la mort de Joyce Echaquan.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

De la colère, Angèle Petiquay en a toujours. Surtout après ce qu’il s’est passé dans les dernières semaines quand le premier ministre a dit que c’était réglé. Non, ce n’est pas réglé. Toute la communauté le ressent. Il y en a qui ont encore peur d’aller à l’hôpital, affirme la femme.

Mi-septembre, lors du premier débat télévisé de la campagne électorale, François Legault a soutenu que la situation avait complètement changé à l'hôpital de Joliette et que le problème était réglé.

Cette affirmation a provoqué l’ire des chefs atikamekw et de la famille de Joyce Echaquan (nouvelle fenêtre). Ils avaient rétorqué qu’on était loin d’une situation réglée.

François Legault, après avoir accusé les chefs de ne pas vouloir régler le problème, s’est finalement excusé auprès de Carol Dubé (nouvelle fenêtre), le veuf de Joyce Echaquan.

Ça prend un gros changement, lâche Sipi Flamand, un changement qui doit se faire en collaboration avec les communautés autochtones pour rétablir la confiance envers le système de santé.

Améliorer le service

En octobre 2021, la coroner Géhane Kamel, dans son rapport d’enquête sur la mort de Joyce Echaquan, a fait une série de recommandations (nouvelle fenêtre), dont une au gouvernement du Québec : qu’il reconnaisse l’existence du racisme systémique au sein de ses institutions, et huit au Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière.

Selon sa directrice des affaires institutionnelles et des relations publiques, Pascale Lamy, la plupart sont appliquées et un suivi est effectué.

Depuis juin 2021, un Atikamekw de Manawan, Guy Niquay, est adjoint à la PDG du Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière. Une formation en sécurisation culturelle est offerte, deux agents de liaison en sécurisation culturelle sont présents et un commissaire adjoint aux plaintes et à la qualité des services, Éric Villeneuve, s’occupe des plaintes pour le volet communauté autochtone.

Entre avril 2021 et juin 2022, neuf plaintes d’un usager autochtone ont été traitées. C’est considérablement plus qu’avant, puisque d'avril 2015 à mai 2021, soit une période de six ans, il y en avait eu 11.

Selon le Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière, cette augmentation s’explique par une plus grande confiance à l’égard du régime d’examen des plaintes. Plusieurs membres de la communauté de Manawan disent que la situation est toujours difficile.

Avant, les gens ne pouvaient pas se plaindre, car on ne les croyait pas. Le bureau des plaintes est là, il faut l’utiliser. Mais il faut améliorer le service, affirme Sipi Flamand.

Une journée pour honorer Joyce

Deux ans après le drame qui a secoué la nation atikamekw et le Québec, c’est au cœur de la communauté de Manawan que la commémoration va se faire.

Pour la première fois, les membres vont se réunir tous ensemble, en son honneur, là où a vécu Joyce. Avec la pandémie, il n’avait pu faire de makocan, partager un plat ensemble, lors du décès. L’an dernier, la commémoration s’était tenue devant l’hôpital de Joliette (nouvelle fenêtre).

Une main tient une affiche avec une femme dessus

Sur sa fenêtre, Angèle Petiquay a mis une affiche demandant la justice pour Joyce. Des images que l'on retrouve dans plusieurs foyers de Manawan.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La journée débutera par une marche intitulée Justice pour Joyce. Elle sera suivie de l’inauguration d’une affiche à l’entrée du village à l’effigie de la femme atikamekw. Un hommage se tiendra au site du pow-wow, puis les membres se réuniront pour un repas communautaire et une vigile.

On demande aux membres de venir honorer Joyce pour son geste d’avoir fait connaître ce que les Autochtones vivent, précise le chef Sipi Flamand. Le ministre responsable des Affaires autochtones du Québec, Ian Lafrenière, doit y participer.

Des commémorations doivent se tenir dans les deux autres communautés atikamekw et le chef Flamand a aussi lancé une invitation à tous les chefs des Premières Nations et les organismes autochtones à souligner la mémoire de Joyce Echaquan en organisant une vigile, une marche, une action.

Marie-Laure Josselin

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