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Situation préoccupante à Postes Canada

Gros plan sur deux boîtes aux lettres de Postes Canada.

Voilà plusieurs années que Postes Canada est aux prises avec un double problème : les pertes financières s'accumulent et il est difficile de trouver de nouveaux employés.

Photo : Radio-Canada / Claudiane Samson

Hugo Prévost

Les temps sont durs à Postes Canada. Non seulement cette société d'État indique, dans son plus récent rapport annuel, avoir subi une perte de près d’un demi-milliard de dollars pour l’année 2021, mais chez plusieurs facteurs et factrices, la colère monte. Portrait d’une situation complexe.

Recevoir un avis de livraison manquée alors qu’on était chez soi et que personne n’a sonné à la porte peut sembler anodin. Toutefois, à force de se reproduire, ce petit tracas peut causer de la frustration.

Et avec la frustration viennent les interrogations.

Qu’est-ce qui peut bien expliquer une telle situation? Poser des questions à Postes Canada et à ses employés permet de découvrir que cette société d’État se trouve dans une situation financière complexe et que les conditions de travail difficiles créent de graves problèmes de rétention.

Comme dans bien d’autres secteurs, celui des postes a été grandement touché par la pandémie, notamment en raison des coûteuses mesures de protection qui ont été adoptées.

À cela s’ajoutent, lit-on dans le dernier rapport annuel de la société d'État, des hausses salariales ainsi que des investissements de 635 millions de dollars dans la mise en œuvre de solutions pour améliorer notre capacité opérationnelle afin de nous adapter à la hausse du commerce en ligne.

Sans compter l’ajout d’environ 226 000 nouvelles adresses au pays, ce qui implique des frais supplémentaires pour assurer la livraison du courrier et des colis.

En 2021, les pertes de Postes Canada ont donc atteint 490 millions de dollars avant impôts, et ce, malgré la hausse de 407 millions des revenus tirés de la livraison des lettres et des colis. Cette hausse est attribuable à l’augmentation du nombre de colis expédiés puisque l'envoi de lettres continue de diminuer année après année.

Une situation qui date d’avant la pandémie

Selon Alain Robitaille, président de la section montréalaise du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), les problèmes de Postes Canada ne datent pas d’hier. Il y a énormément de roulement de personnel chez Postes Canada et ça date de bien avant la pandémie, dit-il lors d'un entretien téléphonique.

La nature du travail fait en sorte que c’est [...] difficile. Il y a depuis longtemps un problème de rétention, alors Postes Canada embauche constamment, et il y a une grosse proportion de ces gens-là qui ne restent pas, qui partent.

Au dire de M. Robitaille, cette situation peut s’expliquer par la lourde charge de travail qui est confiée aux employés.

C’est un travail difficile, qui est soumis aux intempéries. Et contrairement à la livraison de colis, on livre un peu de tout […] Nous sommes vraiment exposés pendant de longs moments à l’extérieur des véhicules pour faire des livraisons, alors c’est quelque chose de difficile.

Le responsable syndical déplore aussi la gestion assez serrée à Postes Canada, notamment du côté du temps supplémentaire. Il affirme que l’employeur tente de s'immiscer lorsque des travailleurs veulent signaler des accidents du travail.

Toujours selon M. Robitaille, un climat toxique peut s’installer entre l’employeur et les travailleurs.

Ce climat est aussi évoqué par des employés lorsque vient le temps d’annoncer leur départ.

L’actuelle convention collective du STTP arrivera à échéance à la fin de janvier 2024, et Alain Robitaille n’est pas très optimiste pour la suite. Il craint l’impossibilité de véritablement négocier avec Postes Canada puisque le gouvernement, affirme-t-il, a tendance à adopter rapidement une loi spéciale pour ramener les employés au travail.

Je pense qu’on pellette [les problèmes] vers l'avant, lâche-t-il au bout du fil.

Deux réalités

Sur le terrain, les conditions de travail parfois difficiles provoquent une frustration qui s’exprime différemment en fonction de l’endroit où les facteurs et les factrices exercent leur métier.

Dans la grande région de Montréal, d’ailleurs, la réalité n’est pas la même si on travaille en région périurbaine et rurale ou si on livre du courrier et des colis en zone plus urbaine.

Employée depuis 18 ans à Postes Canada, Sophie Grenier a marché dans les pas de sa mère, qui a passé sa vie dans l’entreprise.

Assignée en périphérie de ce qu’elle appelle le cercle d’acier, soit à l’extérieur de la métropole et des villes avoisinantes, elle a la responsabilité de tout livrer, non seulement le courrier, mais aussi les circulaires, les petits colis et les objets de grande taille. À Montréal, les grands colis sont confiés à des contractuels.

Postes Canada ne fournit pas nos véhicules. Nous devons fournir un véhicule avec un espace de chargement de 100 pieds cubes [environ 2800 litres ou 2,8 mètres cubes, NDLR]. On parle d’un gros VUS ou d’une minifourgonnette.
Une citation de Sophie Grenier

La capacité exigée pour les véhicules de livraison aurait ainsi doublé depuis une vingtaine d’années, affirme Mme Grenier.

Autre sujet de frustration : le prix de l’essence. Si Postes Canada verse une compensation à ses facteurs ruraux et périurbains pour payer le carburant, le STTP précise sur son site Internet que le taux de cette indemnité n’a pas été révisé depuis le début de 2022, soit bien avant la hausse soudaine du prix de l’essence.

La réalité, c’est qu’on a beaucoup de colis en plus de la charge de circulaires et de courrier, mentionne Mme Grenier.

Elle a d’ailleurs l’obligation de livrer la totalité des colis destinés à son trajet. Si j’ai un client qui fait de l’excès de zèle, qui rénove un condo et qui commande 50 éviers de cuisine, je dois les livrer.

Et si le volume de colis est trop gros pour un seul chargement, elle doit effectuer plusieurs voyages. C’est notre responsabilité, chaque jour, de livrer tout ce que nous avons.

Tout comme Alain Robitaille, du STTP, Sophie Grenier confirme qu’il y a beaucoup de roulement ces temps-ci.

On a de la misère à aller chercher de nouveaux employés… surtout des jeunes! Je suis formatrice et la moyenne d’âge des gens que je forme est au-delà de 40 ans, dit-elle.

Pire encore, les nouveaux employés n’ont pas d’heures garanties à l'embauche. Qui ira s’endetter de plusieurs dizaines de milliers de dollars afin d’acheter un VUS sans travail garanti, se demande Mme Grenier.

Pas une panacée en ville non plus

Si la situation est en partie différente sur la Rive-Sud, les inquiétudes, les frustrations et les obstacles sont bien présents là aussi.

Pierre Marc Allaire Daly, facteur à La Prairie, dit être appelé à faire le courrier, les circulaires, les petits et les gros colis sur sa route.

Et devant l’afflux de colis et d’autres objets à livrer, le tout étant combiné à un problème de rétention du personnel, il est fréquent qu’en hiver, par exemple, des routes restent à terre, c’est-à-dire que des trajets ne soient pas effectués et que les lettres, les circulaires et les colis destinés à ces adresses ne soient pas distribués.

Des fois, [Postes Canada] va offrir de faire des heures supplémentaires pour livrer [ces articles en retard] la fin de semaine. Ça dépend toujours du nombre d’employés que nous sommes capables d’avoir […] Il y a un taux de roulement démesuré chez nous depuis quelques années, mentionne M. Allaire Daly.

On va former des gens, mais souvent, ceux-ci ne restent pas, parce qu’ils n’ont pas d’heures, parce qu’ils sont appelés à travailler aux moments où c’est le plus dur, comme en hiver, surtout, mais aussi l’été ou encore lors des journées très chargées comme le lundi de Pâques.

Toujours selon ce facteur, en ce moment, il n’y a pas de recette miracle : ou bien nous faisons du temps supplémentaire obligatoire, ou bien nous laissons des portions [de trajets] sur le plancher et nous ne livrons pas.

Je comprends que l’employeur se retrouve dans une situation très problématique, mais il faudrait repenser la convention collective.
Une citation de Pierre Marc Allaire Daly, facteur à Postes Canada

Aux yeux de M. Allaire Daly, les graves problèmes de rétention des travailleurs remontent au lock-out de 2011, sous le gouvernement Harper, et aux conditions de travail qui ont été imposées par la suite.

Quand je suis entré [à Postes Canada], en 2006, je gagnais un meilleur salaire que les nouveaux employés présentement, soutient-il.

Avec tous les problèmes au sein de l’entreprise, pourquoi continue-t-on à travailler pour Postes Canada? M. Allaire Daly évoque la possibilité non seulement de se maintenir en forme, mais aussi de pouvoir joindre des personnes isolées.

Quand je travaillais à Longueuil, je prenais de 5 à 10 minutes pour parler avec Mme Labonté, et ce, tous les jours! Je connais même un facteur qui a sauvé la vie d’une femme en effectuant une réanimation cardiaque, dit-il.

Au bout du compte, les problèmes de rétention du personnel, la charge de travail élevée, les exigences financières considérables ainsi que les pertes massives enregistrées par cette société d'État fédérale ne semblent pas expliquer directement pourquoi les avis de livraison manquée se multiplient.

D’autant plus que tous les intervenants, tant au syndicat que sur le terrain, assurent que les facteurs et les factrices ont l’obligation de sonner chez les destinataires des colis et d’attendre un certain temps avant de remplir un tel avis.

Impossible, par ailleurs, d’obtenir des explications de la part de Postes Canada : l’entreprise n’a pas répondu à de nombreuses demandes d’entretien.

Hugo Prévost

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