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Sur la route : « Vous ne réalisez pas la chance de vivre dans un Québec si tranquille »

En Mauricie, de plus en plus d’immigrants découvrent les vertus d’un Québec paisible et tranquille. L’écrivain Bryan Perro, lui, espère une nouvelle révolution tranquille pour sortir le Québec de sa « misère intellectuelle ». Ce texte est le 11e de notre série Sur la route – À la recherche du Québec.

Nadine Kakoheryo dans son commerce.

Nadine Kakoheryo vend des produits d'importation qui goûtent l'Afrique dans son commerce.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La journaliste Émilie Dubreuil
Émilie Dubreuil

TROIS-RIVIÈRES–SHAWINIGAN – Et puis nous avons mis le cap vers Trois-Rivières, dont la devise est : « Très Trois-Rivières ». Allez donc savoir ce que cela signifie. Pour Nadine Kakoheryo, en tout cas, Trois-Rivières, c’est la paix, la grosse paix. « Quand j’ai quitté le Congo, une de mes connaissances avait vécu l’horreur. Des rebelles se sont introduits chez son père et ont donné le choix à la famille : soit on tue le père, soit on viole la fille. Ils ont fait les deux. Ils ont violé la fille devant le père et ils l’ont tué ensuite devant sa famille. »

Nadine a fui un Congo en guerre au début des années 2000. J’habitais à la frontière du Rwanda. Je vivais dans un climat de danger permanent. Les femmes au Congo ont droit à une double insécurité, soit tu te fais violer, soit tu te fais tuer. Je suis bien au Québec. Il m’a donné la main et j’y ai trouvé la sécurité.

Nadine refuse de dévoiler son âge. Elle rigole et répond, espiègle. On ne demande pas cela aux femmes. Après avoir vécu à Sherbrooke puis à Montréal, elle a décidé de s’établir aux Trois-Rivières*.

Je rêvais d’être mon propre patron, explique-t-elle devant les potiches et les perruques qu’elle vend dans son petit commerce, l’épicerie Top Africa, sur le boulevard des Forges, où elle offre aussi des produits d’importation qui goûtent l'Afrique. Il y a beaucoup d’étudiants africains à l’Université du Québec à Trois-Rivières et de plus en plus d’immigrants qui viennent de mon continent. Avant, ils devaient aller à Montréal pour se ravitailler. Maintenant, ils peuvent trouver ici des feuilles de patates douces, des feuilles de manioc, du bissap.

Nadine aime le sirop d’érable, la poutine, le pâté chinois. C’est très cool, dit-elle, tout sourire. Mais elle trouve chouette qu’à l’inverse, les Trifluviens puissent découvrir, grâce à elle, de nouvelles saveurs. Très peu de gens, ici, sont déjà allés en Afrique. Depuis que l’épicerie est ouverte, je peux partager avec eux un peu de mon continent.

Je lui demande si elle s’intéresse à la campagne électorale. Mais oui! Bien sûr! Je ne vous dirai pas pour qui je vais voter, c’est mon p’tit secret, mais je vais voter pour le parti politique qui va protéger la tranquillité. Nadine m’interpelle avec cette observation : La sécurité que vous avez dans cette province, vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez!

Darwin Muralles-Alvizures assis.

Darwin Muralles-Alvizures, travailleur temporaire

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

De l’autre côté du boulevard des Forges, des travailleurs guatémaltèques profitent de leurs journées de congé dans la ferme maraîchère qui les emploie pour venir faire des courses et manger un morceau chez Latine Rico, où l’on trouve des piments séchés, de la salsa verde, de la pâte de goyave. Darwin Muralles-Alvizures a 26 ans. Travailleur temporaire, il doit rentrer au début d'octobre au Guatemala, où des bandes criminelles minent la vie quotidienne du pays. D'ailleurs, il aimerait bien venir s’installer au Québec, pour de bon. C’est le sentiment de sécurité que j’aime ici, me dit-il.

Andréa O'Campo et Patricia Salazar devant des boîtes.

Au resto Chez Rico, Andréa O'Campo et sa mère Patricia Salazar.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Très Trois-Rivières, très paisible, avant tout, car la propriétaire de Latine Rico, Andréa O’Campo, 30 ans, est aussi venue s’installer ici pour fuir la violence. Avec sa mère, Patricia Salazar, 53 ans, elles étaient menacées par des membres d’un cartel en Colombie.

Nous avons quitté un endroit où nous n’étions jamais tranquilles. Au Québec, aux Trois-Rivières particulièrement, c’est très calme, dit Andréa, en souriant. Aujourd’hui, je suis fière d’être Québécoise. C’est ce que je trouve intéressant au Québec, c’est aussi le français, cela nous distingue du reste de l’Amérique du Nord. Il est important que le Québec défende sa langue, ajoute-t-elle. Mais je veux que le Québec reste au Canada, spécifie Andréa, qui pense bien donner son vote à la CAQ. Je crois que François Legault gère bien ses affaires, résume-t-elle.

Restaurés de Tacos al Pastor, Ivanoh et moi prenons la 155 vers Hérouxville, célèbre municipalité de la région à un jet de pierre de Saint-Tite. Tout d’un coup, tout le monde au Québec connaissait le nom de notre petite municipalité, se souvient Josée Trahan, qui fait sa promenade quotidienne sur la rue du Couvent.

En 2007, Hérouxville avait adopté un code de conduite pour le moins étonnant, interdisant sur son territoire la lapidation des femmes ainsi que l’excision. C’était en 2007, alors que l’expression accommodements raisonnables faisait partie du vocabulaire des politiciens et des journalistes. Mais on ne parle plus de cela pantoute, les accommodements raisonnables, c’est fini, ça, dit Josée Trahan, qui nous explique que beaucoup de nouveaux citoyens viennent s’installer à Hérouxville. C’est moins cher qu’à Shawinigan et c’est plus tranquille. La tranquillité, encore.

Portrait de Bryan Perro.

L’écrivain Bryan Perro devant les ruines de l’usine Belgo à Shawinigan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au Québec, semble-t-il, même les révolutions sont apaisées. À Shawinigan, l’auteur et éditeur Bryan Perro évoque les gains culturels dus à la Révolution tranquille devant ce qu’il reste de la papetière Belgo, des ruines singulières décorées de graffitis.

La même année où Hérouxville publiait son code de conduite, la papetière AbitibiBowater annonçait la fermeture définitive de l'usine Belgo, inaugurée en 1904. S’il y a tellement eu d’industries qui se sont installées à Shawinigan au début du 20e siècle, c’est que l’hydro-électricité, cela commence ici. En effet, en 1898, John Edward Aldred fonde la Shawinigan Water and Power. Shawinigan devait se développer comme Manhattan, raconte Perro. C’est pour ça que nous avons une rue Broadway, une 5e avenue et d’immenses parcs comme à New York.

L’écrivain à succès évoque ses deux grands-pères quasi analphabètes qui travaillaient dans ces industries. Les francophones travaillaient pour des salaires de misère dans des usines appartenant à une élite anglophone. Par rapport à ça, la culture, l’éducation, l’émancipation économique, le Québec va mauditement mieux. Nous avons fait des pas de géants, mais il faut en faire d’autres, croit-il en citant le documentariste Pierre Perrault. En faire d’autres pas, Pour la suite du monde.

Des aînés qui marchent sur le bord de la rue au centre-ville de Shawinigan.

Une promenade qui longe la rivière Saint-Maurice dans la ville de Shawinigan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il y a quelques années, après le succès de sa série Amos Daragon, entre autres, Bryan Perro s’est demandé à quoi ressemblerait la suite de son monde à lui. Il a décidé de se consacrer à la culture en région et dirige maintenant Culture Shawinigan.

– Et puis Bryan, comment va la culture au Québec? Il y a beaucoup de misère intellectuelle au Québec, comme dans beaucoup de sociétés d’ailleurs, et c’est notre principal défi de société.

L’écrivain entend par misère intellectuelle un manque d’éducation et de culture. Il fait référence aux taux alarmants d’analphabétisme et de décrochage scolaire qui sévissent toujours au Québec. Le manque d’éducation fait en sorte que le sens du collectif, la réflexion, la profondeur s’effacent dans une perception du monde basée sur l’émotion.

Perro donne l’exemple de la présente campagne électorale. Un tunnel est le principal enjeu sur lequel on s’obstine au Québec. On a troqué les projets de société pour proposer l’émotion liée à un projet d'infrastructure! Cela veut dire que soit le Québec va assez bien, dit-il ironiquement, soit ça va plutôt mal.


*Aux Trois-Rivières est un emprunt à Gérald Godin, écrivain trifluvien et homme politique, qui signait de cette façon ses textes adressés à sa complice de plus de 30 ans, l'artiste Pauline Julien.

La journaliste Émilie Dubreuil
Émilie Dubreuil

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