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Quand la réconciliation passe par la science

À l’Université des Premières Nations du Canada, en Saskatchewan, la médecine traditionnelle autochtone et la science moderne se rencontrent.

Margaret Reynolds est assise face à Vincent Reynolds.

L'aînée autochtone Margaret Reynolds s'entretient avec le chimiste Vincent Ziffle à l'Université des Premières Nations du Canada.

Photo : Radio-Canada / Michel Riverin

Bouchra Ouatik

Margaret Reynolds a grandi dans la communauté dénée de Dipper Lake, en Saskatchewan, il y a de cela plusieurs décennies. Là-bas, loin des grandes villes, l’on se tournait vers la forêt boréale pour se soigner. « Je me souviens que ma mère et ma grand-mère utilisaient toujours des remèdes de la terre, parce que nous n’avions nulle part où nous procurer des médicaments occidentaux. Alors nos médicaments venaient de mère Nature », raconte-t-elle.

Depuis des générations, les Premières Nations du Canada ont appris à utiliser les plantes qui les entourent pour combattre les maladies et panser les blessures. Mais une partie de ce savoir s’est perdue avec l’arrivée des Européens.

Aujourd’hui, des aînés se consacrent à transmettre ces connaissances aux plus jeunes. À cause de la colonisation, notre peuple est devenu très sceptique, car notre mode de vie a été tellement démonisé, relate Florence Allen, une aînée de la Première Nation crie de Peter Ballantyne, près de Prince Albert.

Mais puisque je viens d’une lignée de guérisseurs [medicine people], cela était toujours pratiqué sur la réserve où je vivais. Et lorsque nous avons quitté la réserve, nous avons quand même gardé nos remèdes avec nous. Si nous nous blessions dans la forêt ou que l’on se faisait piquer par une abeille, on prenait une feuille d’arbre, on la mâchait, on la posait sur la piqûre et l’enflure disparaissait.

L'aînée Florence Allen en entrevue.

Florence Allen fait partie du conseil des aînés de l'Université des Premières Nations du Canada.

Photo : Radio-Canada / Michel Riverin

Enseigner le savoir autochtone à l’université

Pendant longtemps, la médecine moderne s’intéressait peu à la médecine traditionnelle autochtone. Toutefois, cela est en train de changer, grâce, entre autres, à l’Université des Premières Nations du Canada, en Saskatchewan. Cet établissement, dont le bâtiment principal est situé à Regina, possède aussi des campus à Saskatoon et à Prince Albert. Cette université unique en son genre intègre les connaissances traditionnelles autochtones dans tous ses programmes, allant de la science aux arts.

Le bâtiment principal de l'Université des Premières Nations à Regina, en Saskatchewan.

L'Université des Premières Nations du Canada, à Regina, existe depuis plus de 45 ans.

Photo : Radio-Canada / Michel Riverin

C’est d’ailleurs ce qui a incité Juleah Duesing-Bird, une jeune femme d’ascendance autochtone, à s’inscrire dans le programme de sciences de cette université. Mes arrière-grands-parents ont vécu les pensionnats autochtones et cela a causé des déplacements dans ma famille. Donc mon mushum [grand-père], qui aurait dû recevoir tous ces enseignements culturels, ne les a pas reçus. Alors je n’ai pas grandi avec ces enseignements, dit-elle.

On ne voit pas habituellement une institution comme celle-ci, qui considère le savoir autochtone comme faisant partie de la science occidentale.
Une citation de Juleah Duesing-Bird, étudiante en sciences à l’Université des Premières Nations du Canada
Juleah Duesing-Bird en sarrau et en lunettes de protection dans un laboratoire

Juleah Duesing-Bird étudie en sciences à l'Université des Premières Nations du Canada.

Photo : Radio-Canada / Michel Riverin

Afin de transmettre ces connaissances, un conseil d’aînés, dont font partie Margaret Reynolds et Florence Allen, contribue au développement du contenu des programmes. Je voulais aider comme je peux, partager ce que je connais, explique Archie Weenie, un autre membre du conseil des aînés, originaire de la Première Nation de Sweetgrass. Ainsi, peut-être que cela nous aidera à guérir, et ceux qui fréquentent l’université pourront utiliser ce savoir avec sagesse.

Archie Weenie assis à l'intérieur de l'Université.

Archie Weenie est également un membre du conseil des aînés de l'Université des Premières Nations du Canada.

Photo : Radio-Canada / Michel Riverin

La chimie des plantes médicinales

Le personnel enseignant de l’Université comprend aussi des professeurs non autochtones, comme le chimiste Vincent Ziffle. Ce qui m’a attiré vers l’Université des Premières Nations du Canada, c’est la communauté, les aînés, les étudiants, ainsi que l’occasion de travailler dans un système universitaire très unique, explique-t-il.

Le professeur de chimie consacre ses recherches universitaires aux propriétés médicinales des plantes autochtones. J’ai l’occasion de réfléchir à la façon dont certaines molécules aident les plantes à se défendre, et pourquoi les plantes médicinales, valorisées par les peuples autochtones depuis des millénaires, sont encore très pertinentes aujourd’hui.

Vincent Ziffle en sarrau dans son laboratoire.

Le chimiste Vincent Ziffle étudie les propriétés des plantes médicinales autochtones.

Photo : Radio-Canada / Michel Riverin

Le scientifique s’intéresse plus particulièrement à une catégorie de molécules connue sous le nom d’alcaloïdes. Ces molécules peuvent être des alcaloïdes amers qui font que les plantes sont moins savoureuses pour leurs prédateurs. Et il s’avère que ces alcaloïdes ont aussi des propriétés médicinales, indique-t-il.

Tous nos projets commencent par une consultation des aînés avec qui nous travaillons. Nous leur demandons leur point de vue et, parfois, ils partagent des informations auxquelles nous ne nous attendions pas.
Une citation de Vincent Ziffle, chimiste, Université des Premières Nations du Canada

Les connaissances des aînés autochtones sont d’une valeur inestimable pour Vincent Ziffle. Les aînés lui enseignent non seulement où trouver ces plantes et à quelle saison les cueillir mais aussi comment les préparer pour optimiser leur effet médicinal.

Par exemple, dans certains cas, les feuilles de plantes sont infusées pour en faire des tisanes, alors que dans d’autres, elles sont plutôt utilisées sous forme d’onguent pour soigner des problèmes de peau. Les plantes que ma grand-mère utilisait étaient surtout le thé du Labrador, la menthe, le cornouiller stolonifère et les bleuets, raconte Margaret Reynolds. Elle les utilisait pour faire des cataplasmes, des thés, pour divers problèmes de santé. Parfois, on les inhalait ou on les fumait.

Des propriétés démontrées par la science

Certaines propriétés de plantes utilisées traditionnellement par les Premières Nations sont connues depuis longtemps en médecine. Par exemple, le cornouiller stolonifère contient une molécule, la salicine, à partir de laquelle a été développé l’acide acétylsalicylique, l’ingrédient actif de l’aspirine. Quand ma grand-mère l’utilisait [le cornouiller stolonifère] avec d’autres herbes, c’était pour les maux de tête, les maux d’estomac, tous les problèmes du genre, se souvient Margaret Reynolds.

Des branches de cornouiller stolonifère

Le cornouiller stolonifère, une plante médicinale traditionnelle, contient une molécule à partir de laquelle a été synthétisée l'aspirine.

Photo : Pond5 / Andrey Bryzgalov

Une autre plante, l’acore odorant, a démontré son efficacité contre certaines bactéries, comme E. coli. L’acore odorant, c’est notre remède incontournable, dit Florence Allen. C’est un antibiotique. Si quelqu’un est malade, c’est la première chose qu’on lui apporte. Mais ça ne goûte pas bon. Et mes pauvres enfants [rire], c’est ce que je leur apportais! Et j’ajoutais un peu de miel et de jus de citron.

Les travaux de Vincent Ziffle et ses collègues ont, quant à eux, permis de déterminer que trois plantes médicinales autochtones – l’aralie à tige nue, le framboisier sauvage et le rosier des prairies – sont très riches en polyphénols. Ces molécules ont des propriétés antioxydantes qui ralentissent la dégradation des cellules et aident ainsi à prévenir certaines maladies.

Vincent Ziffle et Juleah Duesing-Bird en sarrau dans un laboratoire

Le chimiste Vincent Ziffle, accompagné de son étudiante Juleah Duesing-Bird, analyse la composition de plantes médicinales en laboratoire.

Photo : Radio-Canada / Michel Riverin

La réconciliation par la science

Au-delà des connaissances scientifiques qui émergent de la collaboration entre le chimiste Vincent Ziffle et les aînés autochtones, ce projet contribue à sa façon à la réconciliation entre les Premières Nations et le Canada.

Vincent Ziffle prend soin de partager à son tour avec les aînés les résultats de ses recherches. Auparavant, il n’y avait pas vraiment de retour des connaissances envers les communautés d’une manière qui leur aurait permis de prospérer, explique-t-il. C’est important de partager ce qu’on apprend. Notre but ultime est de pouvoir redonner à la communauté.

En tant que non-Autochtone qui pratique la science, je suis très conscient des difficultés causées par les colonisateurs, par les scientifiques qui ont extrait des ressources d’une manière néfaste. Quand je travaille avec ces communautés, avec les aînés, je sais qu’ils en sont conscients. Cela mène parfois à des conversations difficiles, mais vraiment importantes.
Une citation de Vincent Ziffle, chimiste, Université des Premières Nations du Canada

L’aînée Margaret Reynolds souligne de son côté qu’il est grand temps que le savoir autochtone soit reconnu à sa juste valeur. Durant tant d’années, nos peuples autochtones étaient relégués à l’arrière-plan. Mais aujourd’hui, nous parlons. Nous disons aux gens : regardez-nous, nous sommes ici, nous avons toujours été ici.

Le reportage de Bouchra Ouatik et de Jean-François Michaud est diffusé à l'émission Découverte (nouvelle fenêtre) le dimanche à 18 h 30 sur ICI Radio-Canada Télé.

Bouchra Ouatik

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