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La doctrine de la découverte et l’incompréhension du pape

Le pape prononçant un discours devant des survivants des pensionnats pour Autochtones.

Le pape François lors de sa visite au Canada en juillet 2022.

Photo : via reuters / Vatican Media

Ismaël Houdassine

Lors du voyage de pénitence du pape au Canada, beaucoup s’attendaient à ce que le chef de l'Église condamne la doctrine de la découverte. Or, le pape François s'en est abstenu, malgré les pressions. Regard sur cette doctrine du 15e siècle décrétée un an après l'arrivée de Colomb dans le « Nouveau Monde » et sur les difficultés de l'Église qui a sous-estimé son importance pour les Autochtones.

Ce silence papal est d’autant plus décevant pour les communautés autochtones du Canada, qui réclament depuis des décennies un geste en la matière de la part du Vatican.

Dans un communiqué de presse publié lundi par l’Assemblée des Premières Nations, la cheffe RoseAnne Archibald a partagé sa profonde déception de constater que le pape n’a pas exprimé d’excuses plus complètes, notamment en renonçant formellement à la doctrine de la découverte Inter Caetera de 1493 et en la révoquant.

Cette visite laisse un goût d’inachevé, a déclaré la cheffe de l’Assemblée des Premières Nations, organisation pancanadienne qui représente l’ensemble des Premières Nations du pays. On a l'impression que des considérations d’ordre juridique ont empêché le pape de présenter des excuses plus complètes, a-t-elle ajouté.

Une bulle papale qui partage le Nouveau Monde

Le document Inter Caetera est une bulle catholique papale signée par Alexandre VI en 1493, qui partage ce que les empires européens (l’Espagne et le Portugal) nommaient à l’époque le Nouveau Monde.

En Amérique du Nord, les grands principes de la doctrine seront plus tard repris par les Français et les Anglais afin de prendre possession des territoires occupés par les premiers peuples au nom de leur monarque respectif.

L’Assemblée des Premières Nations rappelle que la réconciliation passe par l’abolition pure et simple de la doctrine de la découverte, puisque celle-ci a influencé, selon l’organisation, les décisions des tribunaux au Canada et la façon dont les titres ancestraux sont définis.

Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux, territoriaux et municipaux de rejeter les concepts ayant servi à justifier la souveraineté européenne sur les peuples et les territoires autochtones, comme la doctrine de la découverte et celle de la terra nullius, et de réformer les lois, les politiques gouvernementales et les stratégies d’instance qui continuent de s’appuyer sur de tels concepts.
Une citation de Action 47 de la Commission de vérité et réconciliation

Interrogé par plusieurs médias dans l'avion du retour vers Rome, le 30 juillet, le pape François a paru d’abord étonné qu’une reporter de CBC utilise le terme de doctrine de la découverte. La journaliste a répété sa question au souverain pontife en lui demandant également pourquoi il n’avait pas saisi l’occasion de sa visite au Canada pour répudier cette théorie qui demeure inscrite dans la Constitution et les systèmes juridiques du Canada et des États-Unis.

L’expression doctrine de la découverte est très inusitée en théologie catholique, explique en entrevue Jean-François Roussel, professeur à l’Institut des études religieuses de l’Université de Montréal. C’est dans un contexte purement juridique que cette expression est employée pour désigner une doctrine qui trouve sa source dans une série de trois bulles pontificales du 15e siècle.

Pour M. Russel, soit il y a eu malentendu, soit le Saint-Siège a mal informé le pape sur l’importance des revendications autochtones en ce qui a trait aux répercussions des bulles pontificales comme Inter Caetera. Dans l’esprit des gens de l’Église, il n’y a plus rien à révoquer ou à abolir, puisque ces doctrines ont été de leur point de vue invalidées par une série de développements historiques et d’encycliques postérieures.

Les bulles pontificales ne représentent plus la position de l’Église catholique. Le Saint-Siège estime que ce sont des reliques dépassées. Il serait donc logique qu’elles soient répudiées par le pape lui-même.
Une citation de Jean-François Roussel, professeur à l’Institut des études religieuses de l’Université de Montréal

Le professeur ajoute que la visite papale au pays a été organisée en grande partie par la Conférence des évêques catholiques du Canada, ce qui pourrait expliquer ces excuses partielles. Je ne suis pas certain que, pour eux, la doctrine de la découverte était dans leur champ de vision, note-t-il. Il y a eu un manque dans la préparation de cette visite en laissant de côté cet élément, alors qu’il fait clairement partie des demandes de la Commission de vérité et réconciliation.

De son côté, Emma Anderson, professeure en sciences des religions à l’Université d’Ottawa, s’explique mal pourquoi le pape n’est pas allé jusqu’au bout de la démarche de pénitence. Sa visite n’était pas religieuse, mais politique, dit-elle. On savait qu’il venait pour s’excuser, mais peut-être a-t-il voulu se concentrer sur un seul message : les souffrances commises sur les Autochtones par des catholiques à travers le système des pensionnats.

En s’excusant en personne auprès des survivants des pensionnats pour Autochtones, à leurs familles et à leurs communautés, le pape a répondu à l’appel à l’action 58 de la Commission de vérité et réconciliation, déclare Mme Anderson. Mais en évitant d’aborder la doctrine de la découverte, il met de côté le principe de terra nullius qui a eu une grande influence sur le développement du droit du Canada et des États-Unis.

Elle croit toutefois que la position du pape pourrait évoluer dans un avenir proche. Il se pourrait que le Vatican prépare bientôt quelque chose qui irait dans le sens des demandes des communautés autochtones. Mais la décision finale revient au pape, et à lui seul, conclut-elle.

Ismaël Houdassine

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