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Risques de cancers à Rouyn-Noranda : le gouvernement alerté dès 1979

Un air de déjà-vu se dégage d'une étude de 1745 pages tirée des archives du gouvernement du Québec.

Rouyn-Noranda, dans les années 1970.

Rouyn-Noranda, dans les années 1970.

Photo : BAnQ Rouyn-Noranda, Fonds François Ruph

Thomas Gerbet
Thomas Gerbet

La contamination des enfants de Rouyn-Noranda à l'arsenic, au cadmium et au plomb est documentée par le gouvernement du Québec depuis plus de 40 ans, tout comme l'excès de décès liés au cancer du poumon et aux maladies respiratoires. C'est ce que démontre une vaste étude réalisée par des fonctionnaires à la fin des années 1970. Ils évoquaient même dans leurs conclusions des normes à respecter et le principe du pollueur-payeur.

Il faudra être plus vigilant afin d'éviter les erreurs du passé qui perturbent l'environnement. Cette phrase ne date pas de 2022, mais de 1979. On la retrouve dans les 1745 pages du rapport du Bureau d'études sur les substances toxiques (BEST) du gouvernement du Québec, qui s'était penché à l'époque sur le cas de Rouyn-Noranda.

Un des volets du rapport final s'intitule Étude de la distribution de certains toxiques dans la population de Rouyn-Noranda. Le Bureau d'études sur les substances toxiques conclut alors à des différences statistiquement significatives entre Rouyn-Noranda et les villes de Val-d'Or et Ville-Marie, dans la même région.

L'étude conclut qu'il existe un risque réel pour ces enfants et qualifie les résultats d'alarmants. Le taux d'arsenic dans les cheveux est alors 2 à 3 fois plus élevé dans la zone habitée proche de la Fonderie par rapport aux autres zones et les enfants de cette zone subissent la plus forte augmentation.

Une page de l'étude.

Extrait du rapport du Bureau d'étude sur les substances toxiques (1979), volet «Étude de la distribution de certains toxiques dans la population de Rouyn-Noranda».

Photo : Radio-Canada / Archives du Gouvernement du Québec

Ce document n'est pas sans rappeler l'étude de biosurveillance menée en 2018 dans le quartier Notre-Dame, proche de la Fonderie Horne, qui a documenté que les jeunes enfants avaient 3,7 fois plus d'arsenic dans leurs ongles qu'à Amos. (nouvelle fenêtre)

L'excès de mortalité documenté dès 1979

Un autre volet du rapport de 1979 est une étude sur le Comportement de la mortalité dans la région de Rouyn-Noranda. On y note un excès de cancer du poumon chez les hommes de plus de 20 ans à Rouyn-Noranda par rapport aux villes témoins de Val-d'Or et Drummondville.

Chez les hommes qui n'ont pas travaillé plus de 5 ans à la Compagnie Noranda (Fonderie Horne et mine, jusqu'en 1976), on note tout de même un excès de décès par cancer du poumon dans le groupe d'âge 45-64 ans, ainsi qu'un excès par rapport à Val-d'Or, dans le groupe d'âge des 65 ans et plus.

Une page du rapport.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Un des volets du rapport du Bureau d'étude sur les substances toxiques de 1979.

Photo : Radio-Canada / Archives du Gouvernement du Québec

En ce qui concerne la mortalité par maladies respiratoires chroniques, l'étude conclut à un excès de décès à Rouyn-Noranda par rapport à Val-d'Or chez les hommes de 45-64 ans.

Un tableau indique que par rapport au reste du Québec, la mort par maladie respiratoire est deux fois plus fréquente chez les hommes de Rouyn-Noranda, trois fois plus chez l'ensemble des femmes et quatre fois plus chez les femmes âgées de plus de 65 ans.

Une page du rapport.

Extrait du rapport du Bureau d'étude sur les substances toxiques (1979).

Photo : Radio-Canada / Archives du Gouvernement du Québec

L'étude précise qu'elle ne permet pas de tirer de conclusion quant aux causes de tels excès.

D'autres études depuis 40 ans

Entre 1989 et 1999, dans le cadre de son mandat de protection de la population, la santé publique de l'Abitibi-Témiscamingue a mené quatre campagnes de biosurveillance visant à vérifier le niveau de plomb chez les enfants.

En 2005-2006, une étude sur l’arsenic a été menée, puis en 2018, une nouvelle étude de biosurveillance concernant l'arsenic, le plomb et le cadmium.

Au mois de juin dernier, le directeur national de santé publique, le Dr Luc Boileau, s'est rendu à Rouyn-Noranda pour dévoiler une étude de l'Institut national de santé publique qui démontrait un excès de cancers du poumon causé par l'arsenic à Rouyn-Noranda.

Le Dr Boileau s'était montré rassurant, chiffrant cet excès entre 13 à 550 cas de cancers de plus attribuables à ce contaminant par million d’habitants (nouvelle fenêtre). Mais, par manque de données historiques, l'étude de l'Institut national de santé publique du Québec ne considère pas l'exposition avant 1991, ce qui exclut de l'analyse toute la contamination passée des adultes de plus de 31 ans.

La Fonderie Horne, dans les années 1970.

La Fonderie Horne, dans les années 1970. Au moment de l'étude du BEST, la Fonderie rejette 11,17 kilos d'arsenic par heure, soit 98 tonnes par année, c'est-à-dire cinq fois plus que la moyenne des dernières années.

Photo : BAnQ Rouyn-Noranda, Fonds François Ruph

Depuis la fin des années 1970, on sait déjà qu’il y a des problèmes de pollution sévère dus à la Fonderie Horne, rappelle la doctorante en histoire de l'environnement à l’Université du Québec à Montréal Jessica Riggi. Elle fait sa thèse sur la pollution minière dans la région de Rouyn-Noranda.

L'impression de déjà-vu m'est apparue comme une triste évidence. [...] Le gouvernement tolère en toute connaissance de cause depuis plus d'une quarantaine d'années que la santé de la population de Rouyn-Noranda et que les écosystèmes de la région soient mis à mal par une multinationale multimilliardaire.
Une citation de Jessica Riggi, doctorante en histoire de l'environnement à l'Université du Québec à Montréal, qui fait sa thèse sur la pollution minière dans la région de Rouyn-Noranda

Un autre volet du rapport de 1979 s'intitule : Technique et analyse du principe de "pollueur-payeur" en tant que principe directeur de la politique de lutte contre la pollution dans la zone de Rouyn-Noranda.

Les documents mentionnent que la Fonderie Horne, à l'époque Noranda Mines, prévoyait d'investir plusieurs millions de dollars pour réduire ses émissions de particules dans l'air. Aujourd'hui, la compagnie prévoit d'investir un demi-milliard (nouvelle fenêtre).

Déjà un débat sur les normes en 1979

Enfin, un autre volet du rapport du Bureau d'études sur les substances toxiques analyse les Implications sociales et économiques des hypothèses de réduction envisagées pour réduire la pollution dans la zone de Rouyn-Noranda.

Dans la conclusion, on peut lire que l'établissement de normes de qualité à respecter constitue le premier moyen juridique pour contraindre un pollueur à diminuer ou à éliminer sa pollution.

L'entreprise, pour respecter ces normes, devra investir au chapitre de la dépollution ou diminuer sa production.
Une citation de Extrait du rapport du Bureau d'étude sur les substances toxiques (1979), volet « Implications sociales et économiques des hypothèses de réduction envisagées pour réduire la pollution dans la zone de Rouyn-Noranda ».
Une page du rapport.

Extrait du rapport du Bureau d'étude sur les substances toxiques (1979), volet «Implications sociales et économiques des hypothèses de réduction envisagées pour réduire la pollution dans la zone de Rouyn-Noranda».

Photo : Radio-Canada / Archives du Gouvernement du Québec

On retrouve encore un parallèle avec le débat de 2022 et la crainte d'imposer des normes trop sévères qui seraient trop difficiles à respecter (nouvelle fenêtre) pour la compagnie, d'un point de vue technologique et économique. Des négociations sont en cours entre la Fonderie Horne et le gouvernement du Québec (nouvelle fenêtre). Ce dernier n'a pas exclu d'aider financièrement la multinationale.

On a l'impression qu'il faut vraiment que le gouvernement oblige la compagnie à se moderniser pour qu'elle le fasse, parce qu'elle agite constamment l'épouvantail de la fermeture.
Une citation de Jessica Riggi, doctorante en histoire de l'environnement à l'Université du Québec à Montréal, qui fait sa thèse sur la pollution minière dans la région de Rouyn-Noranda

Jessica Riggi rappelle que le gouvernement avait aussi hésité à imposer des normes sévères à la compagnie au sujet des rejets de dioxyde de soufre (SO2) dans les années 1980. Des dizaines de millions de dollars d’argent public lui avaient été accordés pour l'aider. La compagnie a bien fini par se conformer et elle capte aujourd'hui 96 % de ses émissions de SO2.

Un premier mouvement citoyen antipollution à partir de 1976

C'est en 1975 que surgissent les premières manifestations pour le respect de l'environnement dans la région. Des citoyens fondent le Mouvement anti-pollution de Rouyn-Noranda.

Un des fondateurs de l'époque s'appelle Noël Savard. En entrevue avec Radio-Canada, il se souvient que c’était exactement les mêmes arguments, c’était le même principe que le débat d'aujourd'hui.

L'homme de 71 ans se rappelle avoir fait parvenir une lettre au gouvernement demandant copie des résultats des stations d'échantillonnage et d'analyse de l'air ainsi qu'un énoncé de ses intentions pour régler le problème.

Il y a trop longtemps que la Noranda Mines [ex-nom de la Fonderie Horne] berne la population en lui laissant croire à une correction prochaine de la situation.
Une citation de Extrait de la lettre des citoyens au gouvernement, envoyée en 1975

En 1976, le Mouvement anti-pollution de Rouyn-Noranda récolte plus de 5000 signatures à une pétition, soit le quart de la population adulte de la région, à l'époque.

Noël Savard a été plus tard directeur régional du ministère de l’Environnement du Québec. Il constate qu'« actuellement, tout le monde est plus favorable pour faire en sorte que le gouvernement du Québec ose exiger des améliorations ».

Différences marquées par rapport à aujourd'hui : l'attitude de la Ville et de la Chambre de commerce

Le mois dernier, les élus municipaux de Rouyn-Noranda se sont déclarés en faveur de la norme québécoise sur l'arsenic, ainsi que l'imposition de plafonds pour les autres métaux (nouvelle fenêtre), à la suite d'une manifestation devant l'hôtel de ville. Mais il n'en a pas toujours été ainsi.

En 1976, le maire de Noranda a invité les personnes insatisfaites à déménager. À la radio locale, l'élu, par ailleurs médecin, dénonce le manque d'esprit positif de deux qui dénoncent la pollution sans voir les avantages économiques et il déclare même qu'il préférerait de beaucoup mourir à petit feu par les effets de la pollution que de mourir de faim si la Noranda devait cesser ses opérations.

À l'époque, la Chambre de commerce défend les efforts de la compagnie pour s'améliorer. À l'inverse, le 28 juin 2022, la Chambre de commerce et d'industrie de Rouyn-Noranda a publié un communiqué dans lequel elle se déclare inquiète de la qualité de l'air et affirme que la santé doit primer sur toute considération économique (nouvelle fenêtre).

Thomas Gerbet
Thomas Gerbet

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