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Industrie des pêches : un important clivage depuis le moratoire sur la morue

Le bateau de pêche, le Méridian 66.

Le moratoire sur la morue du 2 juillet 1992 a créé un important clivage dans l'industrie des pêches de l'Est-du-Québec (archives).

Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton

Alice Proulx

Le moratoire du 2 juillet 1992 a créé un important clivage dans l'industrie des pêches de l'Est-du-Québec. Si cette date fait encore frissonner plus d'un pêcheur, c'est parce qu'elle a été synonyme de la fin abrupte d'une période de grande prospérité liée à la ressource, mais aussi d'un changement de vocation pour plusieurs passionnés du métier.

Ce fut le cas de Réginald Cotton, un pêcheur gaspésien dont la famille a toujours œuvré dans cette industrie.

Je viens d’une grande famille, une vraie famille gaspésienne. On était neuf garçons et une fille. Ma famille a toujours vécu de la pêche. Quand mon père est revenu de la guerre en 1945, il est devenu pêcheur comme tout le monde. Moi, j’avais commencé mon cours classique à Gaspé au séminaire, mais j’ai été obligé d'abandonner, raconte-t-il.

Réginald Cotton, lors d'une entrevue.

Réginald Cotton a commencé à pêcher dans les années 70, après avoir acheté son premier bateau (archives).

Photo : Radio-Canada / William Bastille-Denis

Je dis à la blague que j’ai suivi le courant. Rapidement, je me suis retrouvé comme mon père, à la pêche, et j'ai gagné ma vie avec ça.
Une citation de Réginald Cotton, ancien pêcheur de morue de Rivière-au-Renard

Aujourd'hui âgé de 72 ans, il se remémore ses belles années de pêche dans le golfe du Saint-Laurent, mais aussi celles de plusieurs pêcheurs avec qui il a été en contact au fil de sa carrière.

  • 1 de 2 : Le Marie Joseph, en bois, a été le premier bateau de pêche de Réginald Cotton., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton
  • 2 de 2 : Il a cependant pris feu quelques années plus tard. À cette époque, les bateaux étaient principalement faits de bois., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton

Réginald Cotton a d'ailleurs occupé les fonctions de président de la Fédération des pêcheurs semi-hauturiers du Québec et de président de l'Association des capitaines propriétaires dans les années 1980 et 1990.

  • 1 de 4 : Le Souleiado, le deuxième bateau de pêche en fibre de verre de Réginald Cotton, revenait au quai la cale pleine de morue., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton
  • 2 de 4 : René Lévesque était présent lors du baptême du bateau, le Souleiado, de Réginald Cotton., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton
  • 3 de 4 : Plusieurs personnes ont également participé à l'événement., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton
  • 4 de 4 : La timonerie du Souleiado était unique en son genre., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton

Il y avait énormément de morue, ça se pêchait en quantité faramineuse. C’était incroyable, lance M. Cotton.

Je pêchais environ 80 000 livres de morue dans la cale du bateau en 24 heures. Je faisais ça régulièrement et je n’étais pas le seul.
Une citation de Réginald Cotton, ancien pêcheur de morue de Rivière-au-Renard

Ce poisson de fond fut, à une autre époque, un réel moteur économique. Dans presque tous les villages de la Gaspésie se trouvait une usine de transformation liée à ce type de pêche.

  • 1 de 2 : Le pont du Souleiado est rempli de morues., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton
  • 2 de 2 : Des pêcheurs gaspésiens procèdent à l'éviscération de morues en 1987., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton

C’est la ressource qui a donné naissance à la région et, de manière très générale, à l'ensemble des provinces de l’est du Canada qui couvrent le golfe du Saint-Laurent. Dans les années 1500, dans les récits d’explorateurs, on notait déjà la présence de bancs de morue dans le golfe, indique le conservateur au Site historique national de Paspébiac, Jeannot Bourdages.

C’est la ressource fondatrice.
Une citation de Jeannot Bourdages, conservateur au Site historique national de Paspébiac

Il ajoute que bon nombre de familles se sont installées sur le territoire gaspésien, dans ces années, pour vivre de pêche et d'eau salée.

Le moratoire est arrivé sans crier gare

Vingt-deux ans : c'est le nombre d'années durant lesquelles Réginald Cotton a pu pratiquer la pêche à la morue à bord de son bateau avant que le moratoire soit instauré.

Il n'aurait jamais imaginé que cette période d'abondance prendrait fin aussi subitement en raison du déclin des stocks (nouvelle fenêtre) dans tous les écosystèmes de la côte est canadienne.

Ça a été une catastrophe.
Une citation de Réginald Cotton, ancien pêcheur de morue de Rivière-au-Renard

Ce n’était pas du bonbon pour nous, les pêcheurs de morue, ce qui nous est arrivé en 1992. Il y a encore du monde qui souffre de ça aujourd’hui. Un de mes grands amis au Nouveau-Brunswick s’est enlevé la vie. Je lui parlais toutes les semaines pendant des années, on était souvent ensemble au Cap-Breton. Il n’a pas pu supporter le moratoire. Je vous en parle et j’ai encore des frissons, confie M. Cotton.

De la morue.

Avant 1992, les pêcheurs vivaient principalement de la pêche à la morue.

Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton

L'interdiction de la pêche à la morue, qui a secoué l'ensemble des pêcheurs de l'est de la province, a rapidement mené à une réorganisation des pêcheries.

La morue a été, pendant des siècles, le principal poisson pêché et commercialisé de manière intensive. C’était la pêche qui était la plus pratiquée dans le golfe du Saint-Laurent. L’industrie a donc eu à se tourner vers d’autres espèces. Ça a été un coup dur parce que beaucoup de gens gagnaient leur vie comme ça, souligne Jeannot Bourdages.

Jeannot Bourdages.

Jeannot Bourdages a basé sa carrière sur l’étude des pêches dans l’Est-du-Québec.

Photo : Radio-Canada / Felix Lebel

C’était un changement de paradigme immense. Tout avait toujours été structuré autour de la morue comme étant le principal poisson, la principale industrie.
Une citation de Jeannot Bourdages, conservateur au Site historique national de Paspébiac

Par la force des choses, les pêcheurs n'ont eu d'autre choix que de changer de vocation ou de s'orienter vers les crustacés.

On a été chanceux parce qu’on a permis à quelques pêcheurs de poisson de fond, qui avaient des engins mobiles, d’aller chercher un petit peu de crabe et d’aller pêcher la crevette. Ça n’a pas été facile de s'en négocier parce que les gens nous voyaient arriver comme des gros méchants loups. Ils devaient se dire qu’on a pêché toute la morue et qu’on allait faire pareil avec la crevette, avance M. Cotton.

Selon lui, tous les bateaux de pêche en Gaspésie qui étaient dédiés à la morue servent de nos jours à capturer la crevette.

L'interdiction n'a pas eu les effets escomptés

Après 30 ans de moratoire, la population de morue ne s'est toutefois pas regarnie (nouvelle fenêtre).

La morue de l’Atlantique est une espèce en voie de disparition pour plusieurs stocks. Dans les premières années, on se disait que c’était peut-être plus lent pour certains stocks. Si on fait un bilan, on se rend compte que, pour la majorité des stocks dans l’Est-du-Québec, on est encore à moins de 10 % de ce qu’on avait dans les années 80. C’est vraiment très peu pour une population qui était en grande abondance dans les eaux canadiennes, soulève la spécialiste du fonctionnement des écosystèmes marins chez M - Expertise marine, Lyne Morissette.

Des morues.

Les stocks de morue de l'Atlantique n'ont pas beaucoup augmenté au fil des années (archives).

Photo : CBC

Réginald Cotton est profondément déçu de ces constatations. Qu’est-ce que ça donne de faire des choses comme ça quand, 30 ans après le premier moratoire, ils disent qu’il y a encore moins de morue?, s'interroge-t-il.

Même s'il reconnaît que les pêcheurs ont contribué à la diminution des stocks de morue, il estime qu'ils n'étaient pas les seuls prédateurs.

On a enlevé les pêcheurs qui, de temps en temps, nuisaient à l’abondance de la morue, mais il y avait les phoques qui les menaçaient aussi, indique M. Cotton.

Une petite colonie de phoques gris dans l'eau du Saint-Laurent.

Le phoque gris fait partie des principaux prédateurs de la morue (archives).

Photo : Radio-Canada

C'est notamment ce qui expliquerait les résultats peu fructueux du moratoire.

La population se voyait aussi confrontée à d’autres menaces comme une prédation accrue par une population de phoques qui était croissante, des changements dans l’écosystème au niveau de l’abondance de nourriture pour les jeunes morues et les adultes ainsi que des changements dans la température de l’eau, précise Mme Morissette.

Des problèmes de gestion dans l'industrie des pêches?

Selon Réginald Cotton, le ministère des Pêches et des Océans du Canada devrait revoir sa manière de gérer les pêches dans les eaux du golfe Saint-Laurent.

Il blâme le ministère de mettre les pêcheurs de côté. Ces derniers devraient plutôt, à son avis, être en position de force au sein de l'industrie puisqu'ils pêchent le poisson et le livrent aux usines.

Le pêcheur est un peu laissé à lui-même. Il doit revenir le plus rapidement possible au quai, le bateau plein, pour faire travailler les usines. […] Il y a toutes sortes de politiques qui redorent les usines, mais qu’est-ce que ça donne de faire ça? Ça me fait énormément de peine pour les pêcheurs. Si on ne fait pas des changements radicaux, ça ne va aller nulle part, mentionne-t-il.

De nos jours, les pêcheurs n’ont presque rien parce que ce ne sont pas eux qui déterminent le prix au débarquement. Les transformateurs sont à l’abri de tout ça parce que le système est pensé en fonction d'eux et de leur profit. C’est ça le problème.
Une citation de Réginald Cotton, ancien pêcheur de morue de Rivière-au-Renard
L'usine des Pêcheries Marinard à Rivière-au-Renard en Gaspésie.

Les usines de transformation sont à l'abri, selon M. Cotton (archives).

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Réginald Cotton demande à Ottawa de s'asseoir avec les pêcheurs pour élaborer un nouveau fonctionnement.

Pourquoi le pêcheur ne peut-il pas être au centre de cette industrie? S’il n’y a plus personne dans les usines, pourquoi on s’acharne? Pourquoi on ne s’assoit pas avec le ministère pour refaire nos devoirs? On devrait avoir un autre système qu’on élabore tous ensemble, suggère-t-il.

M. Cotton considère que si le système de gestion de l'industrie des pêches ne change pas, de nombreux problèmes verront le jour, comme ce fut le cas dans les années 90.

C’est géré de la même façon depuis que le monde est monde dans le golfe Saint-Laurent. Il est temps que ça change!
Une citation de Réginald Cotton, ancien pêcheur de morue de Rivière-au-Renard

Pourquoi on doit vider la mer? La politique du ministère des Pêches et des Océans du Canada, c’est une vraie farce parce que chaque 5, 10, 15, 20 ans, il y a une biomasse qui diminue et ils ferment la pêche, ajoute-t-il.

  • 1 de 3 : Le fils de Réginald Cotton, Dan Cotton, s'est fait transmettre l'amour de la pêche par son père., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton
  • 2 de 3 : Il est aujourd'hui le capitaine du Méridian 66, le dernier bateau de la famille Cotton., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton
  • 3 de 3 : Le Méridian 66 est en acier., Photo : Gracieuseté : Réginald Cotton

Le pêcheur d'expérience recommande que les politiques qui encadrent les pêches s'inspirent de celles en vigueur en Europe.

Les pêcheurs devraient avoir le droit de pêcher un peu de morue, un peu de crabe, un peu de crevette, un peu de flétan et un peu de turbo, comme ça se fait ailleurs en Europe. Dans ce système, les pêcheurs n'auraient pas besoin de remplir leur bateau. De cette façon, on s’assure de deux choses : la pérennité des stocks et l’offre et la demande, affirme M. Cotton.

Pourrait-il y avoir d'autres moratoires?

Réginald Cotton n'est pas très optimiste en ce qui a trait à l'avenir de l'industrie des pêches.

Si on regarde la boule de cristal, c’est dangereux, ce qui s’en vient.
Une citation de Réginald Cotton, ancien pêcheur de morue de Rivière-au-Renard

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on s’en va vers d’autres moratoires parce que je ne souhaite ça à personne, mais les nouvelles ne sont pas bonnes. Je parlais à un crabier des Îles-de-la-Madeleine l'autre jour et il dit qu’on s’en va là, lance-t-il.

Il rappelle, par le fait même, qu'une interdiction de pêche au hareng et au maquereau (nouvelle fenêtre) a été décrétée par Ottawa en mars dernier, soit deux jours avant l'ouverture de la pêche commerciale, afin de régénérer les stocks des deux espèces (nouvelle fenêtre) qui seraient en zone critique.

Cette situation lui fait penser au moratoire de 1992 qui, initialement, devait être en vigueur pour deux ans.

Le dossier de la pêche à la morue a par ailleurs fait les manchettes lundi. Les pêcheurs de morue du nord du Golfe se sont fait retirer leur droit de pêche (nouvelle fenêtre) par le ministère des Pêches et des Océans du Canada dans le but de protéger la ressource.

Avec les informations de Lambert-Gagné Coulombe et Félix Lebel

Alice Proulx

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