1. Accueil
  2. Politique
  3. Autochtones

La cheffe des Premières Nations du Canada en sursis politique

RoseAnn Archibald a été suspendue le 17 juin, moins d'un an après son élection.

RoseAnne Archibald porte une robe rose et est assise à l'extérieur.

RoseAnne Archibald est cheffe nationale de l’Assemblée des Premières Nations.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Guy Bois

L’Assemblée des Premières Nations du Canada (APN) vit sa pire crise politique en 40 ans au moment où s’amorce à Vancouver mardi l’assemblée générale de l’organisation qui aura à décider du sort politique de sa cheffe RoseAnn Archibald.

Le 17 juin, le comité exécutif de l’Assemblée des Premières Nations, formé essentiellement des chefs régionaux, a suspendu sa cheffe RoseAnn Archibald moins d’un an après son élection à la tête de la principale organisation autochtone du Canada. C’est la première fois que l’Assemblée des Premières Nations suspend un chef. C'est également la première fois que l'organisation est dirigée par une femme.

C’est comme si le conseil des ministres mettait à l’écart le premier ministre. La cheffe Archibald parle même de coup d’État.

L’Assemblée des Premières Nations (Assemblée des Premières Nations) est la principale organisation politique autochtone au Canada. Elle représente environ 900 000 citoyens des Premières Nations. L’Assemblée des Premières Nations défend les intérêts des Premières Nations dans le cadre d’enjeux tels que les traités, les droits des Autochtones ainsi que les terres et les ressources. L’organisation a vu le jour en 1982 dans le but de donner aux chefs l’occasion de faire valoir les voix des Premières Nations du pays au sein d'une assemblée délibérante.

Source : Encyclopédie canadienne

Raison officielle de la suspension : la cheffe Archibald fait l’objet d’une enquête à la suite de quatre plaintes en matière de ressources humaines déposées contre elle par son personnel. Lire : la cheffe aurait harcelé des employés de l’Assemblée des Premières Nations. Trois de ces quatre plaignants sont des femmes, selon CBC News. (nouvelle fenêtre) Des cadres de l'Assemblée des Premières Nations que la cheffe Archibald aurait engagés elle-même.

La suspension de la cheffe nationale était accompagnée d’une directive qui lui interdit toute sortie publique, mais elle a refusé de s'y plier. Dès le lendemain de sa suspension, elle a multiplié les entrevues et a invité sur Twitter les membres des Premières Nations à contacter leurs chefs et leurs conseils pour faire une demande d'audit judiciaire sur les versements de salaires et les contrats à l'Assemblée des Premières Nations.

Elle a ajouté que l’organisation autochtone est administrée d'une manière qui […] est corrompue et certainement douteuse, et contraire à la transparence. Des déclarations qui illustrent en bonne partie les raisons officieuses de sa suspension : une présidente qui en mène trop large pour son comité exécutif, qui est politiquement isolée au sein de l’Assemblée des Premières Nations et qui veut réformer en profondeur les méthodes de gestion et les orientations politiques de l’organisation.

En fait, la cheffe Archibald dit et fait ce qu’elle avait promis de faire, remarque Russ Diabo, de Kahnawake, analyste politique et candidat en 2018 à la chefferie de l’Assemblée des Premières Nations. Je crois que le comité exécutif a outrepassé son mandat en suspendant la cheffe Archibald, ajoute-t-il au cours d’une entrevue à Espaces autochtones.

Russ Diabo n’est pas le seul à penser ainsi. On part du principe que, comme les communautés élisent la cheffe nationale, il leur revient de la démettre, le cas échéant.

L’appui des chefs de communautés représente donc la planche de salut de la cheffe Archibald, qui en est bien consciente. Dès l’annonce de sa suspension, elle s’est mise en mode réplique. Elle a amorcé une campagne téléphonique auprès des chefs des communautés. Des appuis à la cheffe Archibald commencent à se manifester.

Une profonde division

Deux chefs anishinabeg ont présenté un projet de résolution en prévision de l’assemblée générale demandant la fin de la suspension de la cheffe Archibald. Une résolution qui exige la réalisation d'un audit par une tierce partie sur les contrats et les paiements de l'organisation, ainsi qu'une enquête indépendante sur la toxicité, la corruption, la discrimination sexuelle et la violence latérale à l'Assemblée des Premières Nations, rapporte le réseau APTN. C’est ce que réclame quasi mot pour mot la cheffe suspendue. On ne sait pas encore si cette résolution sera débattue en assemblée générale

Après sept ans de gouvernance de Perry Bellegarde [l’ancien chef de l’Assemblée des Premières Nations], l’arrivée de RoseAnn Archibald a pu heurter les membres du personnel de l’organisation qui étaient habitués à une façon de faire que la nouvelle cheffe voulait changer, analyse Russ Diabo.

Le programme de réforme se heurte aussi, selon la cheffe Archibald, au patriarcat qui régnerait à l’Assemblée des Premières Nations. Selon la cheffe suspendue, le colonialisme et la misogynie se sont infiltrés dans tous les couloirs de tous les édifices du pouvoir, qu'ils soient autochtones ou non. Nous avons maintenant une grande occasion à l’Assemblée des Premières Nations de contrer ces façons d'être destructrices, peut-on lire dans un communiqué publié le 1er juillet. Une déclaration qui rejoint celles faites au lendemain de sa suspension.

Les membres du comité exécutif qui ont décidé de la suspension de la cheffe Archibald, dont le chef Ghislain Picard de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, ont passé la journée de lundi en réunion. Dans une entrevue à Radio-Canada, le chef Picard a reconnu que la décision revenait aux chefs de lever ou non la suspension de RoseAnn Archibald. Il a souhaité que le bon sens l'emporte.

L'Assemblée des Premières Nations a cependant décidé d'offrir une tribune à Mme Archibald pour qu'elle s'adresse aux délégués de l'assemblée générale. La porte-parole de la cheffe a confirmé qu'elle se rendra à la rencontre des chefs présents à Vancouver.

Des interrogations qui demeurent

Cette profonde division au sein de l’Assemblée des Premières Nations arrive à un moment crucial. D’abord, il y a la visite du pape à partir du 24 juillet (nouvelle fenêtre). Qui parlera au nom des Premières Nations? Un chef nommé par intérim sans la légitimité du vote des communautés? Ou encore une cheffe suspendue? Réintégrée?

Ensuite, le ministre des Relations Couronne-Autochtones, Marc Miller, a fait des négociations territoriales la priorité de son présent mandat (nouvelle fenêtre). Ottawa va-t-il continuer à passer des accords directement avec les communautés comme il le fait actuellement en contournant l’Assemblée des Premières Nations au risque que cette structure apparaisse rapidement comme peu utile à ces mêmes communautés?

Et puis, qui va faire pression sur Ottawa pour accélérer le processus de dotation d’eau potable dans toutes les communautés? Qui va militer en faveur de la mise en place de mesures concrètes qu’implique l’adoption par la Chambre des communes de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones?

Enfin, cette division politique, inexorable au sein d’une organisation qui parle au nom de 640 communautés et de 60 nations, devient-elle un poids pour l’Assemblée des Premières Nations, qui voit ainsi son rapport de force politique avec les provinces et le fédéral significativement diminué?

C’est le type de questions auxquelles devront s’attaquer les délégués autochtones pendant cette assemblée générale dont le thème est Avancer sur le chemin de la guérison.

L'Assemblée des Premières Nations qui ne peut plus afficher une unité de façade, qui présente un déficit de transparence selon sa cheffe suspendue et dont le principal devoir à court terme n’est plus de cacher ses profondes divisions politiques, mais plutôt de les résoudre au nom de sa raison d’être : la défense et la promotion des droits des Premières Nations.

Guy Bois

À la une