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« Mot en n » : Radio-Canada ne doit pas s’excuser, plaident d’anciens ombudsmans

Selon les signataires, le CRTC « interprète de manière complètement abusive son pouvoir d’intervention ».

Un studio de radio dans la Nouvelle maison de Radio-Canada.

Le 17 août 2020, le chroniqueur Simon Jodoin a cité à quatre reprises le titre du livre Nègres blancs d'Amérique lors de l'émission Le 15-18, diffusée sur les ondes d'ICI Première.

Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Taliana

RCI

Dans une lettre ouverte publiée vendredi dans La Presse, l’ex-ombudsman de Radio-Canada Guy Gendron et 13 autres signataires s’indignent de la décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) de blâmer le diffuseur public pour l'utilisation du « mot en n » par un chroniqueur en ondes et d'exiger des excuses de la part de Radio-Canada.

Le groupe de cosignataires comprend d’anciens ombudsmans, mais également d’anciens directeurs de l’information, journalistes et animateurs de Radio-Canada, ainsi que l’ex-présidente du Conseil de presse du Québec, Paule Beaugrand-Champagne.

Le 17 août 2020, lors de l’émission Le 15-18 diffusée sur les ondes d’ICI Première, le chroniqueur Simon Jodoin a cité à quatre reprises le titre du livre de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, après le lancement d’une pétition exigeant le renvoi d’une professeure de l’Université Concordia qui avait cité l'ouvrage en classe.

Une plainte avait par la suite été déposée au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes et à l’ombudsman des services français de Radio-Canada par Ricardo Lamour. Insatisfait dans un premier temps de la réponse de la cheffe de contenu de l'émission Le 15-18, le plaignant avait demandé une révision à l'ombudsman, qui a jugé que la Société Radio-Canada n'avait pas contrevenu aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada dans le cadre de cette chronique.

Après ce revers, Ricardo Lamour a déposé une plainte au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes demandant un réexamen de la décision de l’ombudsman des services français de Radio-Canada, ce que le Conseil a fait.

Dans une décision majoritaire, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes a choisi de blâmer Radio-Canada dans cette affaire et d’exiger des excuses écrites publiques. La vice-présidente du CRTC, Caroline J. Simard, a toutefois exprimé son désaccord.

Une intrusion dans la politique éditoriale du diffuseur public

Les cosignataires de la lettre publiée vendredi estiment que Radio-Canada doit rejeter la demande d’excuses du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes en invoquant l’intrusion d’un organisme réglementaire dans la politique éditoriale du diffuseur public.

Ils allèguent qu’en s’appuyant sur l’article 3 de la Loi sur la radiodiffusion, qui stipule que le contenu présenté à Radio-Canada doit être de haute qualité, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennesinterprète de manière complètement abusive son pouvoir d’intervention et bafoue littéralement l’indépendance éditoriale du diffuseur.

En outre, les cosignataires croient que la mention en ondes du titre de l’ouvrage était un énoncé factuel qui a une valeur historique. Ils soutiennent qu’on ne peut passer sous silence le fait que le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, par sa décision, nie l’histoire du Québec et, dans ce cas particulier, un épisode où des penseurs francophones du Canada et des Noirs américains se rapprochaient au nom d’une discrimination que l’on dirait aujourd’hui "systémique" et qu’ils estimaient partagée, écrivent-ils.

Selon eux, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes reproche au chroniqueur Simon Jodoin d’avoir employé 4 fois le mot en n durant son intervention, alors que le Conseil lui-même l’utilise 15 fois dans sa décision.

Liberté d'expression et indépendance du diffuseur

Dans leur lettre, les cosignataires s’interrogent également sur l’indépendance du diffuseur public en ce qui a trait à la liberté d’expression.

Ils se demandent si la liberté d’expression n’existe que pour les propos et contenus conformes aux normes sociales, et si Radio-Canada [a] l’obligation de diffuser des contenus qui vont dans le sens de l’opinion majoritaire et dominante? Car dans ce cas, ce serait une position contraire à l’idée même de liberté d’expression, avancent-ils.

Ils rappellent aussi que les propos du chroniqueur Simon Jodoin, en citant le titre de l’ouvrage de Pierre Vallières, avaient été jugés non discriminatoires par l’Ombudsman de Radio-Canada [et] que le CRTC [le] reconnaît lui-même.

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada sont, de l’avis des cosignataires de la lettre, parmi les plus exigeantes, sinon les plus exigeantes au pays, en matière d’équité et de rigueur. Et l’ombudsman du diffuseur public, Guy Gendron, avait statué dans sa décision du 26 octobre 2020 (nouvelle fenêtre) que le segment de l’émission Le 15-18 visé par la plainte de M. Lamour respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Ils considèrent donc que malgré la décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, Radio-Canada ne doit pas s’excuser et doit défendre sa liberté de jugement éditorial, notamment en en appelant de cette décision.

Les bases juridiques d’un tel appel en Cour fédérale sont d’ailleurs très bien explicitées dans un des avis dissidents de la décision du CRTC, signé par sa vice-présidente, Radiodiffusion, Caroline J. Simard. Celle-ci rappelle fort à propos l’avis de la Cour suprême à l’effet qu’il n’existe pas au Canada un "droit de ne pas être offensé", concluent les signataires.

Signataires de la lettre :

  • Guy Gendron, ex-ombudsman de Radio-Canada;
  • Paule Beaugrand-Champagne, ex-présidente du Conseil de presse du Québec;
  • Claudine Blais, ex-rédactrice en chef à Radio-Canada;
  • Luc Chartrand, ex-journaliste et correspondant de Radio-Canada;
  • Pierre Craig, ex-journaliste et animateur de Radio-Canada;
  • Bernard Derome, ex-journaliste et animateur du Téléjournal de Radio-Canada;
  • Renaud Gilbert, ex-ombudsman de Radio-Canada;
  • Geneviève Guay, ancienne directrice de l’information radio de Radio-Canada;
  • Jean-François Lépine, ex-journaliste et animateur de Radio-Canada;
  • Julie Miville-Dechêne, sénatrice indépendante et ex-ombudsman de Radio-Canada;
  • Anne Panasuk, ex-journaliste de Radio-Canada;
  • Claude Saint-Laurent, ex-directeur général de l’information (télé) à Radio-Canada;
  • Alain Saulnier, ex-directeur général de l’information de Radio-Canada;
  • Pierre Tourangeau, ex-ombudsman de Radio-Canada.

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