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« Mot en n » : le CRTC blâme Radio-Canada

La façade de la Nouvelle maison de Radio-Canada à Montréal.

Le CRTC renverse une décision de l’ombudsman de Radio-Canada concernant l'usage du «mot en n» en ondes il y a deux ans.

Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Taliana

Yannick Donahue

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) blâme la Société Radio-Canada (SRC) pour l’utilisation répétée du « mot en n » pendant une émission radiophonique et exige du diffuseur public des excuses écrites publiques ainsi qu’un plan pour éviter que pareille situation se reproduise.

Dans une décision majoritaire comportant deux opinions dissidentes rendue mercredi, le CRTC donne raison au plaignant qui a exprimé son mécontentement quant à l'utilisation du « mot en n » à quatre reprises dans un segment de l’émission Le 15-18 animée par Annie Desrochers sur ICI Radio-Canada Première dans le Grand Montréal, le 17 août 2020.

Invité à commenter l’actualité, le chroniqueur Simon Jodoin y partageait son avis sur l’acceptabilité sociale de nommer le titre du livre de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, après le lancement d’une pétition exigeant le renvoi d’une professeure de l’Université Concordia qui avait cité l'ouvrage en classe. Il abordait entre autres les conséquences qui découlent de la polémique entourant sa mention et il affirmait que celle-ci masque le contenu de l’œuvre et la pensée de l’auteur.

Irrité par l’emploi du « mot en n », l’auditeur à l'origine de cette décision, Ricardo Lamour, a d’abord porté plainte au Conseil et à l’ombudsman des services français de la SRC. La plainte a été transmise à la première cheffe de contenu de l’émission. Le plaignant y condamne la mention du titre complet de l’œuvre et l’absence de mise en garde et d’explications sur la charge du mot.

Dans sa réponse datée du 2 septembre 2020, la première cheffe de contenu de l’émission écrit que le terme a été strictement utilisé pour citer l’ouvrage et que son usage n’était ni abusif ni inconsidéré. Elle précise que le chroniqueur avait comme mandat de présenter une analyse personnelle d’enjeux d’actualité et que la formule ne se prêtait pas au débat.

Insatisfait, le plaignant s’adresse à l’ombudsman des services français de la SRC pour demander une révision. Dans sa décision en date du 26 octobre 2020, l’ombudsman (nouvelle fenêtre) reconnaît que ledit mot constitue un terme fautif et une insulte déshumanisante.

Par contre, il n’estime pas que la SRC doive bannir l’utilisation du terme dans tous les contextes, mais plutôt que celui-ci soit utilisé de manière adéquate et responsable. Ainsi, il juge que la SRC n’a pas contrevenu aux normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada dans le cadre de la chronique.

Après ce revers, le même auditeur a déposé une plainte au CRTC demandant un réexamen de la décision de l’ombudsman de la SRC, ce que le Conseil a fait.

Révision du CRTC

Le Conseil reconnaît que le mot n’a pas été utilisé de manière discriminatoire dans le cadre de la chronique et il concède qu’il peut exister d’une collectivité à l’autre une évolution différente du "mot en n".

Néanmoins, le CRTC considère que la diffusion d’une mise en garde claire à l’auditoire au début du segment de l’émission aurait été appropriée. Les mises en garde à l’auditoire visent à aider les auditeurs à faire leurs choix d’émissions, écrit-il.

De plus, il soutient que la SRC n’a pas fait preuve de suffisamment de prudence et de vigilance dans la façon dont elle a traité le propos et que la SRC n’a pas fait suffisamment preuve de respect et de sensibilité envers les communautés concernées par le terme.

Le Conseil est d’avis que la programmation de la Société devrait refléter le caractère multiculturel et multiracial du Canada. Conséquemment, d'après l'organisme fédéral, la diffusion du segment en question n’a pas contribué au renforcement du tissu culturel et social et au reflet du caractère multiculturel et multiracial de la société canadienne.

Le CRTC conclut que le contenu diffusé lors du segment de l’émission Le 15-18 de la SRC va à l’encontre des objectifs et valeurs de la politique canadienne de radiodiffusion et qu’il n’a pas respecté la norme de programmation de haute qualité.

Devant ce constat, le CRTC exige que la SRC fournisse des excuses écrites publiques au plaignant.

De surcroît, il oblige la SRC à faire rapport d’ici le 27 septembre 2022 des mesures internes et des pratiques exemplaires en matière de programmation qu’elle mettra en place, y compris des lignes directrices aux animateurs, chroniqueurs et invités en ondes, afin de s’assurer de mieux traiter d’un sujet semblable à l’avenir. Ce document devra être accessible au public.

Considérant que le segment litigieux demeure accessible en ligne et en rattrapage, le Conseil ordonne à la SRC de lui fournir des précisions sur la manière dont elle compte atténuer l’impact du "mot en n" d’ici le 29 juillet 2022.

Des opinions dissidentes

La vice-présidente Radiodiffusion au Conseil, Caroline J. Simard, ne partage pas les conclusions du CRTC et a exprimé son désaccord.

En l’absence de propos discriminatoires, déclare-t-elle, la décision majoritaire a failli selon moi à appliquer le droit en vigueur développé par la Cour suprême du Canada selon lequel il n’existe pas de droit de ne pas être offensé(e) selon le droit à la liberté d’expression protégé par la Charte canadienne et la Loi.

Bien que la majorité reconnaisse qu’il peut exister, d’une collectivité à l’autre, une évolution différente du "mot en n" , les conclusions de la décision majoritaire ne tiennent pas compte, comme le prévoit la Loi, des spécificités et des besoins de la communauté francophone desservie par la station radiophonique CBF-FM de Radio-Canada, poursuit-elle.

Par ailleurs, la conseillère Joanne T. Levy a également exprimé sa dissidence. La discussion sur le livre de Pierre Vallières a effectivement répondu à la norme d’une programmation de haute qualité. Elle était pertinente, informative et claire. Personne n’a suggéré qu’il s’agissait d’une discussion non valable, qui ne méritait pas d’avoir lieu, opine-t-elle.

Selon elle, la justification de la décision majoritaire repose sur la disposition de la Loi sur la radiodiffusion qui commande une programmation de haute qualité. Il s’agit d’un test subjectif qui défie la transparence, l’équité et la prévisibilité.

Mme Levy estime que la décision ignore le droit primordial à la liberté de la presse inscrit dans la Charte canadienne des droits et libertés, protégé par la Loi sur la radiodiffusion. Elle ajoute : La décision aura des conséquences inattendues qui entraîneront une sorte d’omission journalistique volontaire, réduiront la discussion au silence et encourageront la censure.

Une question complexe

Le premier directeur, promotion et relations publiques de la SRC, Marc Pichette, a souligné par courriel que la Société désire étudier la question en profondeur.

La décision du CRTC relative à la plainte sur la mention du titre du livre de Pierre Vallières dans une chronique de l’émission Le 15-18 d’ICI Première à Montréal nous a été communiquée en fin d’avant-midi. Cette décision et les opinions dissidentes qui l’accompagnent illustrent bien la complexité de la question, écrit-il.

Radio-Canada reconnaît que l’utilisation du "mot en n" est offensante. C’est pourquoi nous avons encadré et limité son utilisation sur nos ondes. Par ailleurs, elle souhaite prendre le temps nécessaire pour étudier à fond la décision rendue par le CRTC et la suite qu’elle entend y apporter, indique-t-il.

Yannick Donahue

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