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Envoyé spécial

Candidat à l’euthanasie, il a changé d’avis

En 2020, Romain promettait de se suicider si l’euthanasie lui était refusée. Deux ans plus tard, il reprend goût à la vie et rêve de travail, de famille, de voyages...

Un montage photo montrant Romain en 2020 et en 2022.

En 2020, Romain promettait de se suicider si l’euthanasie lui était refusée.

Photo : Radio-Canada / MATHIEU HAGNERY

Sylvain Desjardins

Le gouvernement du Québec souhaite élargir les critères d’admission à l’aide médicale à mourir (nouvelle fenêtre). Mais les législateurs ne souhaitent pas permettre cet accès aux personnes atteintes de maladie mentale. La Belgique a pourtant ouvert cette porte, il y a 20 ans. On n’y rapporte aucun cas d’abus médical. Au contraire. Voici l’exemple de Romain.

L’image est frappante. Romain a perdu du poids, il a le sourire facile, il est engageant envers Mathieu, le caméraman, et moi. Il nous dit : J’ai été en couple avec une fille, j'ai des amis, j’ai mon petit chien qui m'oblige à sortir tous les jours. C'est complètement différent aujourd'hui de lorsqu'on s’est vus.

C’était il y a plus de deux ans. Nous l’avions rencontré dans le cadre d’un reportage plus large sur l’aide médicale à mourir en Belgique, un des pays les plus permissifs du monde sur cette question.

Épuisé, Romain était arrivé au bout de son long parcours dépressif : les multiples tentatives de suicide, les hôpitaux, la psychiatrie, les médicaments, les psychothérapies et même les électrochocs étaient impuissants à soigner son mal. Il ne demandait qu’une chose : le droit de mourir dans la dignité.

Oui, c'est vrai que, quand on s'est vus, j'étais vraiment dans l'optique de vouloir mourir…
Une citation de Romain

Dans le reportage de 2020 (nouvelle fenêtre), me regardant droit dans les yeux, il avait lâché cette phrase : Si l’euthanasie m’est refusée, je passerai à l’acte suicidaire.

Pour y arriver, selon les termes de la loi belge, Romain devait convaincre au moins deux médecins, dont un psychiatre, de l’incurabilité de son mal et de sa détermination à mettre fin à ses jours. Il a essuyé des refus. À cause de son jeune âge.

Aujourd’hui, il nous raconte la suite. C'est vrai qu'il y a eu un long parcours par rapport à la demande d’euthanasie. Et puis, finalement, j'ai pu rencontrer un médecin qui m'a bien aidé.

Léon Constant.

Le reportage de Sylvain Desjardins

Photo : Radio-Canada / MATHIEU HAGNERY

Le Dr Léon Constant se disait prêt à évaluer la demande d’euthanasie de Romain. Je me suis positionné en disant : ''Si tu es en confiance avec moi, si tu penses qu'on peut travailler ensemble, je vais devenir ton médecin traitant. Et on verra ensemble si l’euthanasie est la meilleure réponse.'' Je n’ai pas dit oui, je n’ai pas dit non. J’ai dit : c’est possible, mais on va travailler.

Ce médecin est connu pour avoir pratiqué de nombreuses euthanasies en Belgique depuis l’entrée en vigueur de la loi, il y a 20 ans. Il juge qu’il s’agit d’un soin médical tout à fait acceptable quand tous les critères prévus par la loi sont remplis. Et Romain répondait à plusieurs de ces critères.

On parle de souffrance ici, pas de douleur physique, la loi est d'ailleurs très sage sur ce plan-là. Et si la souffrance est jugée par le patient inapaisable, insupportable, c'est un des trois critères. Romain n’est pas dément. Il ne souffre pas d'une maladie psychiatrique qui le prive de son jugement et de son libre arbitre. Donc, il est ''euthanasiable''.

Restait le dernier critère : l’aspect incurable de la maladie. Là-dessus, le Dr Constant a voulu creuser la question. Il l’a fait pendant des mois avec Romain. Il a dirigé son patient vers des psychiatres. Et puis, le médecin est arrivé à cette conclusion : J’ai dit à Romain : ''Je pense que le rapport que nous avons avec notre réalité psychique et notre cerveau est complexe. Il évolue avec le temps et il est marqué par des traumatismes d'enfance. Je pense que dans ton cas, c'est bien de cela qu'il s'agit. Et ça, ça peut être travaillé. Et avec le travail, on peut arriver à d'autres solutions que la mort.''

Peu à peu, contre toute attente, grâce au Dr Constant, le jeune dépressif a repris goût à la vie.

La clé? J'ai trouvé avec lui une écoute que je n'avais eue nulle part ailleurs, dit Romain.

Le reste s’est enchaîné. Réduction de la médication, perte de poids, gain de confiance…

Je vis des choses aujourd'hui, ajoute Romain. J’ai mon appartement. Et, comment dire, je me dis que si la vie c'est ça, je suis peut être d'accord de continuer.

Jacqueline Herremans.

Jacqueline Herremans, présidente de l’Association belge pour le droit de mourir dans la dignité

Photo : Radio-Canada / MATHIEU HAGNERY

Je ne pense pas qu'il y a eu un déclencheur, un fait précis, nous dit Jacqueline Herremans, avocate et militante, à propos de l’évolution de Romain. Elle le connaît bien. Elle l’a accompagné dans sa quête pendant des années. Et c’est elle qui a présenté Romain au Dr Constant.

Quand j'ai vu tout doucement Romain se dégager de cela, ne plus parler de suicide au cas où on n’entendrait pas sa demande d'euthanasie et même reprendre ses études, j'ai poussé un ouf de soulagement.
Une citation de Jacqueline Herremans, avocate et militante

Jacqueline Herremans est membre de la Commission d’évaluation nationale de contrôle de la loi sur l’euthanasie depuis son adoption en mai 2002. Elle explique que les motifs pour obtenir l’aide à mourir se sont diversifiés avec le temps.

Au départ, on n'avait pas nécessairement pensé à des cas de demandes d'euthanasie pour raisons psychiatriques. Nous pensions : cancer, maladies neurodégénératives, etc. Et puis, les demandes sont arrivées assez rapidement en ce qui concerne des patients atteints de dépression chronique pour lesquels il n'existait pas de possibilité de traitement.

C’est ce qui pourrait bien arriver un jour au Canada. L’avocate belge a d’ailleurs été auditionnée par le comité parlementaire responsable du projet de loi actuellement à l’étude à l'Assemblée nationale du Québec.

Besoin d'aide pour vous ou un proche?

Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (277-3553). Ce service est offert partout au Québec, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Des outils sont aussi proposés aux Québécois sur le site commentparlerdusuicide.com(Nouvelle fenêtre) (nouvelle fenêtre).

Jacqueline Herremans, le Dr Constant et Romain sont tous d’accord : la loi belge est bien faite. Je peux me prendre comme exemple, dit Romain. Finalement, on m'a proposé autre chose, on a essayé autre chose, aujourd'hui, ça fonctionne.

Selon mon expérience, il y a peut-être une demande d’euthanasie sur dix qui aboutit, enchaîne le médecin. Parce que les situations de désespoir sont fréquentes dans la société.

C’est une réalité bien documentée. Souvent, le patient qui obtient le droit à l’aide médicale à mourir ne l’utilise pas immédiatement. Il en résulte une sorte de soulagement, particulièrement chez les malades atteints de troubles psychiques qui se trouvent confortés de savoir que leur mal est pris au sérieux.

Romain confirme : Moi, peut-être que si elle avait été obtenue, je ne l'aurais pas mise en place directement. J'aurais pu savoir que… si vraiment, à un moment donné, c'était fini, ça n’allait plus, il y avait cette possibilité-là, oui.

Il continue à voir son médecin au moins une fois par semaine. Il en a besoin. Sa situation reste fragile.

Je pense que Romain a des bases solides qui se mettent en place pour qu'il aille vers une construction d'une existence qui pourra être heureuse, dit le Dr Constant. Cependant, le risque suicidaire existe toujours. L'anxiété est toujours là.

 Romain sourit.

Sylvain Desjardins s'était rendu en Belgique en février 2020 rencontrer Romain. Voici son reportage.

Photo : Radio-Canada / MATHIEU HAGNERY

Pour le moment, Romain est optimiste. Son œil pétille et un léger sourire se dessine quand je lui demande : Si on se revoyait dans cinq ans, quelle serait votre situation, idéalement?

Réponse de Romain : En couple avec un enfant, peut-être… Un travail qui me plaît, dans lequel je me sentirais épanoui. Avec des contacts sociaux. Quelque chose de positif, une petite famille, un travail, oui. Et voyager.

Sylvain Desjardins

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