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Le travail d’envoyé spécial en Ukraine : une couverture journalistique hors du commun

Céline Galipeau et Tamara Alteresco ont répondu aux questions des auditeurs sur leur travail d'envoyées spéciales en Ukraine, dans le cadre de l'émission Midi info (nouvelle fenêtre), sur les ondes d'ICI Première.

Céline Galipeau et Tamara Alteresco.

Céline Galipeau et Tamara Alteresco ont toutes deux couvert la guerre en Ukraine.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

RCI

Comme une bonne partie de la planète, c'est avec stupéfaction que Tamara Alteresco et Céline Galipeau ont écouté le discours « historique » de Vladimir Poutine, qui a lancé une nouvelle offensive sur l'Ukraine le 24 février.

On se préparait à cet événement-là, mais en même temps, on n'y croyait pas. La planète n'y croyait pas. Tout à coup, c'est arrivé, brutalement, le 24 février. C'était un moment assez marquant. On se disait : ''Peut-être que ça va arriver, mais Vladimir Poutine n'osera pas''. Maintenant, on se retrouve trois mois plus tard, et on voit tout ce qui s'est passé, relate Céline Galipeau, qui a été envoyée spéciale en Ukraine.

Dès le début du conflit, Mme Galipeau a manifesté son intérêt pour couvrir sur le terrain l'invasion de l'Ukraine par le régime de Vladimir Poutine. Habituellement à la barre du Téléjournal, elle a porté le chapeau d'envoyée spéciale durant une période de deux semaines en mai.

Pour sa part, Tamara Alteresco, dépêchée en Russie à titre de correspondante, a vu le début de la guerre du côté russe. On passait nos journées près de la frontière à espionner les troupes russes, parce que nous n'avions pas le droit de les filmer, mais elles ne se cachaient même plus. On les voyait par centaines, partout, au dépanneur et à l'épicerie. Les villages étaient envahis de soldats, témoigne-t-elle.

Soudainement, le président Poutine est apparu à la télévision, son discours roulant en boucle. Avec l'aide d'un interprète, Mme Alteresco a écouté cette allocution à saveur patriotique. Quelques heures plus tard, l'envoyée spéciale comprenait que le conflit s'étendrait rapidement dans une vaste partie de l'Ukraine.

Au moment où j'étais en onde avec Céline, je pense que c'était le Téléjournal, à 4 h pile du matin. [...] On savait qu'ils étaient en train d'attaquer le Donbass, mais j'ai entendu une [explosion] à Kiev. Ça m'a bouleversée.
Une citation de Tamara Alteresco, envoyée spéciale pour Radio-Canada

C'était quelque chose qu'ils décident de bombarder Kiev dès le premier soir, c'était tout un signal qu'on envoyait, ajoute Mme Galipeau.

La sécurité des journalistes en temps de guerre

Interrogée sur la dangerosité de la zone de guerre et sur l'intérêt d'avoir des journalistes sur place, Céline Galipeau estime que c'est l'essence même de notre métier d'être sur le terrain.

On peut couvrir d'ici, et on peut comprendre de façon assez intellectuelle ce qui se passe sur le terrain [...], mais c'est tout autre chose d'arriver sur le terrain et de le voir soi-même et de faire les entrevues [...] de découvrir soi-même ce qui s'est passé, ou pas, dans un endroit, affirme-t-elle.

Cette présence sur le terrain confère au journaliste une compréhension plus émotive des événements qui lui permet de mieux raconter, ajoute la cheffe d'antenne.

Or, cette présence constitue un risque, surtout en temps de guerre, et requiert une logistique planifiée au quart de tour afin de garantir l'intégrité du personnel.

C'est pourquoi Céline Galipeau a été accompagnée, tout au long de son séjour en Ukraine, d'un consultant en sécurité – et non d'un garde du corps – pour l'aider à évaluer les risques tout au long de ses couvertures journalistiques.

Quand un obus tombait, je le regardais, on évaluait la distance : ''OK, c'est à deux kilomètres''. C'est quand même quelqu'un qui est formé. C'est un ancien militaire, mais qui n'est pas armé, et qui pouvait nous conseiller sur ce qu'il fallait faire ou pas.
Une citation de Céline Galipeau, envoyée spéciale pour Radio-Canada et cheffe d'antenne

Cet accompagnement a d'abord suscité de l'inquiétude chez Céline Galipeau, car elle craignait que des décisions de sécurité empiètent sur des décisions éditoriales. Ces craintes se sont vite dissipées : l'utilité d'un expert en sécurité s'est finalement révélée fort utile, notamment lors des déplacements vers certaines zones dangereuses, assure-t-elle.

Toutefois, le danger des obus n'est pas le seul danger qui plane sur les journalistes lors de conflit comme celui en cours en Ukraine.

Contrecarrer la propagande

Autant du côté russe que du côté ukrainien, des efforts de manipulation des journalistes sont déployés afin d'obtenir un traitement médiatique favorable.

La nuit après le discours de Poutine, tous les journalistes étrangers ou locaux ont eu des alertes. Ça s'appelait censure de guerre. On nous disait : ''À partir de maintenant, voici les règles, vous ne pouvez pas appeler ça une guerre, vous devez dire opération spéciale'', relate Tamara Alteresco.

Parallèlement, l'armée ukrainienne participe aussi à cette dynamique de contrôle. On a beaucoup de sympathie en ce moment pour les Ukrainiens, c'est un pays en guerre et où il se passe des choses horribles [...], mais l'armée ukrainienne a une machine d'information assez puissante, souligne la journaliste.

Par exemple, il est difficile d'accompagner un bataillon ukrainien ou d'aller rencontrer des soldats blessés dans un hôpital.

[Les combattants] sont très frileux, ils savent que ça se retrouve sur les réseaux sociaux, ils veulent garder le moral, non seulement des troupes, mais aussi le moral de la population, ajoute Céline Galipeau.

La guerre ne semble pas près de finir de sitôt, et les responsables militaires tentent autant que possible de préserver leur image.

L'horreur continue en Ukraine

À son arrivée en sol ukrainien au début du mois de mai, Céline Galipeau a pu prendre la mesure du traumatisme vécu par les résidents qui ont subi l'occupation de l'armée russe, notamment à Boutcha.

On n'a pas retrouvé, même à Kharkiv, une occupation aussi brutale, aussi violente, que ce qui a eu lieu au début de ce conflit, raconte Céline Galipeau. L'Ukraine a réussi à repousser les forces russes [à Boutcha]; il y a, à la fois, une fierté d'être libéré, et la vie commence à retrouver son cours normal, mais il y a aussi cet énorme traumatisme.

Bien que l'invasion russe semble s'être enlisée et que les autorités internationales commencent à enquêter sur les allégations de crimes de guerre, somme toute, c'est Vladimir Poutine et ses généraux qui contrôlent et détermineront pour eux ce qui est une victoire ou une défaite, et le mot "défaite" ne sortira jamais de sa bouche, estime Tamara Alteresco.

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