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Caméramans de Radio-Canada en Ukraine : derrière l’objectif en temps de guerre

Il filme une scène de dévastation à  Borodyanka.

Le caméraman-monteur de Radio-Canada Emilio Avalos à Borodyanka. Cette ville de banlieue au nord-ouest de Kiev a été occupée dès les premiers jours de la guerre par les soldats russes et fait partie, avec Boutcha, des villes martyres du début du conflit.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Anne Marie Lecomte

Ils ont couvert des catastrophes naturelles, des épidémies ou la guérilla en Colombie. Ces derniers mois, c'est dans une Ukraine ravagée qu'ils ont plongé, caméra au poing et cœur au ventre. Les caméramans-monteurs Maxime Beauchemin, Frédéric Tremblay et Emilio Avalos racontent leur expérience.

Tout semblait étonnamment calme quand nous sommes entrés à Orikhiv. Pourtant, de jour en jour, la guerre se rapproche.

En voix hors champ, Céline Galipeau raconte. La caméra en mouvement nous montre cette petite ville ensoleillée, mais déserte, à 60 kilomètres de Zaporijia, dans le sud-est de l'Ukraine.

En ce jour de mai 2022, l’équipe de Radio-Canada qui accompagne la cheffe d'antenne du Téléjournal est à moins de deux kilomètres du front.

On entendait des bombardements, se rappelle le caméraman-monteur Maxime Beauchemin. Le matin, un missile russe avait frappé un jardin d'enfants. Une garderie avait été touchée. Heureusement, il n'y avait pas d'enfants, mais...

Une fumée dense surplombe des décombres qui flambent encore. C'était encore frais, de la poussière de roche tombait, on voyait l’impact, les obus, tout ça.

Caméra à l'épaule, il filme un bâtiment d'où s'échappe une épaisse fumée.

« J'ai adoré les Ukrainiens, leur résilience et leur force de caractère, dit Maxime Beauchemin. C'est un super beau pays. »

Photo : Radio-Canada / Céline Galipeau

Sur son épaule est posée sa caméra, la même qu’il utilise pour couvrir la politique, les sports ou les affaires publiques à Toronto, où il travaille habituellement. Je la connais les yeux fermés, explique-t-il. Elle pèse 9 kilos, mais il ne les sent pas. Tu t’habitues, ça fait partie de toi.

Pour le tournage à Orikhiv, Grant Bowden, le responsable de la sécurité de l’équipe, avait tout repéré : routes, points d’entrée, points de sortie.

Avant d’y pénétrer, les membres de l’équipe radio-canadienne se sont arrêtés dans une station-service pour enfiler comme il faut casques et gilets pare-balles avec le mot « MEDIA » bien en évidence sur le plastron.

Grant nous avait expliqué le plan, relate Maxime Beauchemin. "On va arriver par là, on veut s'en aller là, et si jamais il faut partir vite, on a l’option A, l’option B, l’option C."

Règle de base : ne jamais se retrouver coincés.

La cueillette s’est faite promptement. On n’était pas là en touristes, ajoute le caméraman. On a pris des images, on a parlé aux gens à qui on voulait parler, puis on s’est dit : "On a tout? Oui? OK, allons ailleurs."

La consigne, donnée par la direction de Radio-Canada à Montréal, était claire : ne vous éternisez pas dans Orikhiv.

Une émission spéciale de MIDI INFO

Vous vous demandez comment nos envoyés spéciaux se préparent pour couvrir un conflit armé?

De 12 h10 à 13 h, à l'émission Midi Info, Alec Castonguay s’entretient avec Céline Galipeau et Tamara Alteresco, qui ont couvert l’invasion russe en Ukraine. Elles répondront en direct à vos questions.

Logistique, technique et humanité

Caméraman-monteur depuis plus de 15 ans, Maxime Beauchemin est allé trois fois en Haïti, dont deux fois en compagnie d’un agent responsable de la sécurité. Les assurances nous y obligent, désormais, explique-t-il.

Grant Bowden, qui accompagnait Céline Galipeau et son équipe en Ukraine, est en plus technicien ambulancier. Si l’équipe avait subi quelque blessure, il aurait administré sur-le-champ les premiers soins.

À Orikhiv, les Russes ont frappé un entrepôt de semences. Le blé devait nourrir la population locale... Les flammes ravagent le toit de tôle gondolé, qui s’effondre. Dans la caméra, les images s’engouffrent.

Ce précieux visuel sera alimenté à Radio-Canada à Montréal avec des boîtes de transmission – Dejero et LiveU – dotées de cartes cellulaires.

En télévision, le bon fonctionnement technique est vital. Pas d’images, pas d’histoire.

Et en Ukraine, zéro inquiétude à cet égard. La couverture cellulaire est encore très solide, décrit Maxime Beauchemin. On n'a pas eu de problème de connexion. Le signal a été constant et fort, du début à la fin.

Le caméraman-monteur penché sur sa caméra, fixée à un trépied.

Maxime Beauchemin s'est senti privilégié d'accompagner Céline Galipeau en Ukraine. « C'est la grande dame de Radio-Canada, dit-il, c'est notre cheffe d'antenne. »

Photo : Radio-Canada / Christine Tremblay

Après 57 jours passés sous terre, raconte Céline Galipeau dans le reportage sur les rescapés de l’usine (nouvelle fenêtre) d’Azovstal à Marioupol, le petit Ivan, un an et demi, ne marche plus tout seul. Il a constamment besoin d’être rassuré. Inquiet, l’enfant blond fixe le ciel dans la lumière du jour.

Lorsqu’une partie des rescapés sont arrivés à Zaporijia, à 250 km au nord-ouest de Marioupol, une horde de journalistes les a encerclés et pressés de questions sans ménagement. Ilia, le jeune guide-interprète ukrainien de l’équipe de Radio-Canada, en a été choqué.

Il nous a dit : "Laissez-les arriver, calmez-vous!" dit Maxime Beauchemin qui tentait de filmer dans la cohue, avec du monde qui me donnait des coups de coude et qui me soufflait dans le dos.

La télé ne se fait pas toujours de manière aussi brutale, nuance-t-il. On peut montrer l'émotion sans être directement dans le visage de la personne. Nos caméras ont des distances focales qui nous permettent d’être en retrait.

Plus tu t’effaces, plus la personne se met à l'aise et est capable de raconter son histoire, de raconter ce qu'elle a à dire.
Une citation de Maxime Beauchemin, caméraman-monteur

Bien qu’avides d’images, les caméramans sont capables de pudeur, de réserve.

Je suis très au courant que Radio-Canada ne mettra pas une tête arrachée en ondes. Donc, ça ne me donne pas grand-chose de la prendre [de la filmer.

Celui qui parle est Frédéric Tremblay, caméraman-monteur envoyé à deux reprises par Radio-Canada en Ukraine avec, tour à tour, les journalistes Philipe Leblanc et Jean-Michel Leprince.

Rompu au métier d’informer, ce volubile caméraman a couvert l’épidémie d’Ebola (nouvelle fenêtre) en Afrique, l’exil d’Haïtiens (nouvelle fenêtre) rêvant d’un avenir meilleur ou encore la guérilla des FARC en Colombie.

Ils sont dans une zone fortifiée avec des billots de bois et une clôture en métal.

Le caméraman-monteur Frédéric Tremblay, en compagnie d'Irina, une soldate au sein de l'armée ukrainienne. En zone de guerre, se nourrir peut être difficile. « Je suis reconnu pour être celui qui apporte toujours des noix, dit-il. Ça et des soupes en sachet, qui ne pèsent rien dans les valises. »

Photo : Radio-Canada / Un membre de l'équipe de Radio-Canada

De plus, il a été journaliste et parle le russe. Parler la langue, c’est un trésor! C’est tellement plus facile.

Il a appris cette langue à l’Université Laval dans les années 1990 et l’a parfaite, ensuite, lors de longs séjours en Russie.

Et, bien qu’il ne maîtrise pas l’ukrainien, il s’est retrouvé dans son élément dans ce pays, lui qui était déjà allé à Lviv deux fois et à Kiev, quatre ou cinq fois.

Toutefois, rien ne prépare à l’ampleur de la destruction. Aux sirènes qui retentissent de jour comme de nuit, pendant une heure d’affilée. Au grondement des canons, à quelques kilomètres du front. Les gens me demandent souvent : "As-tu eu peur?" Et je dis : "Non." Pas par excès de confiance! J’ai un gros bagage : j’ai peut-être fait 50 pays avec Radio-Canada et par mes propres moyens.

Des images dures, il en a tourné. Je dirais qu’on est un peu protégés par le viseur, avance-t-il pour expliquer cette sorte de détachement qui est le sien.

L'Hôtel Europe à Konstantinoska a ses fenêtres et ses portes placardées de planches de bois.

L'Hôtel Europe à Konstantinovka, avec fenêtres et portes placardées. « Le propriétaire l'a ouvert pour nous, raconte le caméraman-monteur Frédéric Tremblay. Chaque chambre avait sa décoration : moi je restais dans la Grèce antique et le journaliste Jean-Michel Leprince était dans celle inspirée de l'Italie! »

Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

Là où ils doivent être

En tournage, Frédéric Tremblay a un œil sur la caméra et... des yeux et des oreilles tout le tour de la tête.

Je suis très alerte. En voyant telle ou telle action, je sais que le journaliste va la vouloir. Et je me dis : "Si j’avais à faire cette histoire, comment j’aimerais la couvrir?"
Une citation de Frédéric Tremblay, caméraman-monteur et ex-journaliste

Par moments, Frédéric Tremblay part seul avec sa caméra. Comme le soir où, à Kiev, il a voulu capter le golden hour, cette lumière dorée de fin du jour sur les coupoles scintillantes des cathédrales Sainte-Sophie et Saint-Alexandre Nevsky. Ça pétillait […] J’étais satisfait.

Notre malheur n’est rien par rapport aux souffrances des autres. N’oublions pas que beaucoup de gens ont perdu la vie.
Une citation de Svitlana Dziuba, résidente de Demydiv, interviewée par Radio-Canada
Une maison détruite par des bombardements.

Dans le village de Makariv, en Ukraine, une maison détruite par des bombardements.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Le 24 février 2022, au premier jour de l’invasion russe en Ukraine, la décision est prise à Demydiv de dynamiter un barrage et un pont sur la rivière Iprin (nouvelle fenêtre) afin d’entraver le passage des tanks russes vers Kiev. Et ça a marché, raconte le journaliste Jean-François Bélanger dans son reportage, les soldats russes ne sont pas passés. Mais la ville a été inondée.

Le caméraman-monteur de Jean-François Bélanger est Emilio Avalos. Trimballer caméra, trépied de micro et matériel d’éclairage, il en a l’habitude. Mais à son équipement s’ajoute désormais un masque à gaz. Il en est à sa première expérience en zone de guerre.

Sur le terrain, ses journées durent plus de 10 heures. Il faut ensuite procéder au montage des images et préparer la journée du lendemain. Ce gros roulement est exigeant physiquement et mentalement, reconnaît-il.

Emilio Avalos filme un soldat ukrainien exhibant le NLAW, un missile anti-tank.

Le cameraman-monteur Emilio Avalos filme un soldat ukrainien exhibant le NLAW, un missile anti-tank.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Sa caméra capture beauté et malheur entremêlés.

À Demydiv, après le dynamitage du barrage, Hryhorii Dziuba a vu sa cave à légumes être inondée. Sa vache et son veau ont failli être noyés.

Dans l’étable, la vache lèche affectueusement le pull élimé du sexagénaire. C’est le côté rentre-dedans de la télé : la sensibilité crève le cœur et crève l’écran.

Sur le coup, avec l’adrénaline, tu constates les dégâts. Quand tu parles aux personnes directement touchées, c'est là que ça te touche. Tu prends conscience du travail que tu es en train de faire.
Une citation de Emilio Avalos, caméraman-monteur

Avec l’expérience, dit-il, on apprend à faire la distinction entre ce qu’on rapporte avec soi et ce qu’on laisse sur le terrain.

Cinq hommes, dont Jean-François Bélanger et Emilio Avalos, portant des équipements de sécurité arborant la mention « Press ».

De gauche à droite : le correspondant de Radio-Canada Jean-François Bélanger, Richard Moss, Emilio Avalos (caméraman-monteur), Andrei (chauffeur) et Ghenia (fixeur) à Vil’khivka, Kharkiv Oblast, en Ukraine.

Photo : Radio-Canada

Les caméramans Paul-André St-Onge Fleurent, Paul Préfontaine et Sergio Santos ont également été déployés sur le terrain ukrainien.

Tous, Maxime Beauchemin, Frédéric Tremblay et Emilio Avalos, se disent privilégiés de pouvoir faire ce genre d’affectation. Pas qu’ils soient contents d’être en zone de guerre... Mais ils sont là où ils doivent être.

Tous ceux qui sont en Ukraine en ce moment connaissent leur métier, dit Emilio Avalos. Ils sont bons! Je me sens privilégié de dire : je suis là, avec eux.

Notre dossier Guerre en Ukraine
Anne Marie Lecomte

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